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Le président ivoirien Alassane Ouattara, en campagne pour un quatrième mandat, à Abidjan, le 23 octobre 2025. PRÉSIDENCE CÔTE D'IVOIRE
Le président ivoirien Alassane Ouattara, en campagne pour un quatrième mandat, à Abidjan, le 23 octobre 2025. PRÉSIDENCE CÔTE D'IVOIRE
Côte d'ivoire

PND
2026-2030 mode d'emploi

Par Philippe Di Nacera
Publié le 24 août 2026 à 10h30
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Le quatrième plan depuis 2011 incarne la vision portée par le président Alassane Ouattara : ambition, basculement vers le secteur privé, investissement dans les infrastructures et la compétitivité, tout en agissant en faveur de l'inclusivité.

4 FÉVRIER 2026. Sortant du Conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, s'adresse à la presse, levant le voile sur le quatrième plan national de développement, le PND 2026-2030. Après trois PND, 2012-2015, 2016-2020 et 2021-2025, cette nouvelle mouture referme la décennie ouverte par la stratégie « Côte d'Ivoire 2030 », en se fixant un objectif unique : faire entrer le pays dans la catégorie de ceux « à revenu intermédiaire de la tranche supérieure » (PRITS) avant la fin de cette décennie. Il s'agit du club très fermé des nations dont le revenu national brut (RNB) se situe entre 4 400 et 13 000 dollars par habitant. En Afrique, ils sont au nombre de deux : l'Afrique du Sud et l'Algérie. En clair, le titre officiel de « pays émergent » semble enfin à portée de main – même si la définition de l'émergence, plus large, comprend des critères politiques et sociaux, alors que les PRITS relèvent d'un critère purement comptable.

L'ambition a un prix : 114 838,5 milliards de FCFA, soit environ 175 milliards d'euros. Le PND 2026-2030 est le plan quinquennal le plus ambitieux jamais présenté par le gouvernement ivoirien. Loin de faire peur, la vision séduit. À l'Assemblée nationale, le projet de loi portant le nouveau PND a été adopté à l'unanimité, le 7 avril 2026, par la Commission des affaires économiques et financières. Ce texte législatif, véritable feuille de route gouvernementale, engage l'État sur cinq ans.

Ce PND, le quatrième depuis 2011, incarne surtout la vision et la stratégie portée par le président Alassane Ouattara : basculement vers le secteur privé, investissement dans les infrastructures et la compétitivité, tout en agissant sur l'inclusivité. Au-delà des slogans, cet objectif d'émergence réelle à l'horizon 2030 coïncide aussi avec le quatrième mandat présidentiel. Les deux perspectives sont alignées. Le président fixe les grandes orientations du plan et pose la stratégie d'ensemble. Et les équipes du vice-président Tiémoko Meyliet Koné, du Premier ministre Robert Beugré Mambé, du vice-Premier ministre Téné Birahima Ouattara et du ministre du Plan Souleymane Diarrassouba mettent en musique les priorités et les déclinaisons par secteur. Depuis 2011, justement, la Côte d'Ivoire a acquis une expérience en matière de planification, et surtout de mise en œuvre réelle de ses projets. Cette grande ambition vient de loin. Elle est le fruit des acquis consolidés par les précédents PND. Ils attestent de l'utilité du « mécanisme » décliné avec précision dans chaque département ministériel comme un outil rigoureux de pilotage de l'action publique. Le bilan du PND 2021-2025, présenté début juin 2026 devant le Conseil économique, social, environnemental et culturel (Cesec), en est l'illustration. Sur la période, la croissance économique moyenne s'est établie à 6,5 % par an – l'une des plus élevées d'Afrique subsaharienne, malgré un contexte international incertain depuis le Covid-19, les guerres et les tensions géopolitiques, ainsi que leurs conséquences sur l'économie mondiale, sans oublier le changement climatique. Autre performance : le taux d'exécution du plan atteint 94,01 %, soit 55 466 milliards de FCFA d'investissement sur les 59 000 milliards prévus.

De son côté, le produit intérieur brut (PIB) par habitant a poursuivi sa trajectoire ascendante : de 1 062 dollars en 2011, il est passé à 2 335 dollars en 2021, puis à 3 148 dollars en 2025. Les investissements directs étrangers (IDE) ont doublé en cinq ans, de 1,5 % à 3,9 % du PIB. Le déficit budgétaire a été ramené de 4,9 % à 3 % du PIB, mais le taux de pression fiscale a progressé de 12,6 % à 15 %. Quant au ratio d'endettement, il reste modéré, passant de 59,5 % du PIB en 2024 à 57 % en 2025. Côté social, l'accès à l'eau potable atteint 86,7 % de la population (objectif 100 % en 2030), le nombre de ménages bénéficiaires de filets sociaux a plus que doublé (de 227 000 à 527 000), et le Fonds d'appui aux femmes a mobilisé plus de 80 milliards de FCFA au profit de 420 000 bénéficiaires. Le taux de pénétration de la téléphonie mobile s'est envolé à 187,6 % et l'usage d'Internet a grimpé de 30 % à 50 %. Mais l'espérance de vie reste toujours assez faible, malgré des efforts constatés dans les infrastructures hospitalières, passant de 60,3 à 62,3 ans.

Ces résultats, issus des derniers PND, représentent le socle de l'ambition du cycle 2026-2030, qui doit permettre au pays d'atteindre le palier qu'il s'est fixé.

SIX PRIORITÉS POUR ACCÉLÉRER LE MOUVEMENT

Réunion, les 8 et 9 juillet, du Groupe consultatif pour le financement du PND. Au centre, de gauche à droite : le président de la BAD, Sidi Ould Tah ; le Premier ministre, Robert Beugré Mambé ; le vice-président, Tiémoko Meyliet Koné ; le vice-Premier ministre, Téné Birahima Ouattara ; le vice-président de la Banque mondiale, Ousmane Diagana ; le ministre du Plan et du Développement, Souleymane Diarrassouba ; le ministre de l'Économie, des Finances et du Budget, Adama Coulibaly. DR
Réunion, les 8 et 9 juillet, du Groupe consultatif pour le financement du PND. DR

Le PND s'articule autour de six piliers : consolidation de la paix et de la stabilité ; modernisation de l'agriculture et sécurisation foncière rurale ; promotion de l'investissement privé et des champions nationaux ; développement du capital humain ; renforcement des infrastructures stratégiques et des pôles économiques régionaux, auquel s'ajoute un volet « transition écologique » et « résilience climatique » ; bonne gouvernance et modernisation de l'État.

Les chiffres macroéconomiques devraient suivre. Avec, en premier lieu, une croissance moyenne visée de 7,2 % par an entre 2026 et 2030. Le taux d'investissement, lui, sera porté de 25,4 % du PIB en 2026 à 34,5 % en 2030. Quant au PIB par habitant, il doit atteindre 4 500 dollars, contre 3 148,2 dollars en 2025. Enfin, le plan vise la création de plus de 3 millions d'emplois formels, un taux de pauvreté passant sous la barre des 20 % et une espérance de vie portée à 65 ans.

Le secteur privé porte l'essentiel de l'effort. Le pilier « investissement privé et industrialisation » concentre 47,13 % des engagements programmés, devant les infrastructures stratégiques à 31,13 %. Le dispositif s'appuie sur 22 domaines de réformes prioritaires et un suivi-évaluation renforcé.

La démographie reste une donnée essentielle. Plus de 70 % de la population a moins de 35 ans. Enregistrant une croissance annuelle de 2,6 %, le pays comptera environ 35 millions d'habitants en 2030. Le PND n'aborde pas la question du contrôle des naissances, sujet sensible s'il en est dans un pays où la maternité est valorisée. Une politique de contrôle pourrait, d'une manière ou d'une autre, s'imposer aux gouvernants pour assurer le décollage économique et social du pays, la capacité de chaque jeune à trouver un emploi et l'éradication de la grande pauvreté.

LE PRIVÉ AU CŒUR DU FINANCEMENT

Le financement repose sur un pari structurel. Faire porter l'essentiel de l'effort par le secteur privé : 70,2 % des ressources sont attendues des opérateurs économiques, contre 29,8 % pour la puissance publique. Les besoins de financement public, évalués à 38 000 milliards de FCFA, doivent être couverts par l'accès aux marchés financiers régionaux et internationaux et par la mise en place d'un groupe consultatif réunissant les partenaires techniques et financiers, dont la première rencontre s'est tenue les 8 et 9 juillet 2026 à Abidjan.

Inscrit dans une logique de développement durable, l'État explore également la voie d'actifs matures et générateurs de revenus (infrastructures énergétiques et portuaires, routes à péage, actifs liés aux gisements pétroliers Baleine et Calao) pour alimenter le PND, en cherchant à injecter des ressources dans de nouveaux projets structurants sans passer par un endettement supplémentaire.

DR

 

INVESTIR SUR LES PILIERS

Le PND mise sur un choc des infrastructures pour changer d'échelle. Le rail en est le symbole : réhabiliter le corridor centenaire Abidjan-Yamoussoukro-Bouaké-Korhogo-Ferkessédougou (640 kilomètres), aujourd'hui dégradé au point de ne plus transporter de passagers, pour en faire l'épine dorsale d'un hub logistique tourné vers le Burkina Faso et le Mali. Une seconde ligne est annoncée entre San-Pédro, Man et Odienné.

À Abidjan, la bataille contre la congestion se joue sur plusieurs fronts : le métro et sa ligne 1 de 37 kilomètres, un Bus Rapid Transit Yopougon-Bingerville, huit gares lagunaires et cinq gares routières internationales.

Le réseau routier suit : plus de 1 000 kilomètres d'autoroutes, dont le lancement de l'axe Yamoussoukro-Daloa, et près de 6 800 kilomètres de routes bitumées. Deux nouveaux aéroports internationaux (San-Pédro et Bondoukou) et des investissements portuaires à Abidjan et San-Pédro complètent le dispositif, aux côtés d'une coopération néerlandaise de 300 millions d'euros pour huit projets maritimes et environnementaux.

L'énergie est l'autre grand levier : la capacité de production électrique doit doubler d'ici 2030, portée par la montée en puissance de l'industrialisation. Les gisements pétroliers et gaziers Baleine et Calao offrent à la Côte d'Ivoire, désormais pays producteur d'hydrocarbures, une manne financière à venir (200 000 barils par jour visés), dont l'utilisation devra être arbitrée avec discernement.

L'agriculture reste le moteur historique du pays, celui du premier « miracle ivoirien », mais change, elle aussi, de dimension : neuf pôles agro-industriels régionaux, un objectif de 50 % de produits transformés localement d'ici à 2030, un programme dédié à seize filières prioritaires et un fonds de financement des chaînes de valeur.

FORMER, SOIGNER, LOGER…

Le social reste une priorité du gouvernement, avec la volonté de réduire le taux de pauvreté. Odienné, Daloa, Dabou, Daoukro, Abengourou et Adiaké disposeront de leurs universités – de quoi soulager bon nombre d'étudiants du supérieur. De plus, 50 000 experts, ingénieurs et techniciens seront formés d'ici à 2030. Le système de santé bénéficiera également d'un renforcement, avec cinq centres hospitaliers universitaires, 21 hôpitaux généraux et 1 200 centres de santé de premier contact. L'amélioration du cadre de vie est aussi prévue. L'objectif de 150 000 logements sociaux revient en première ligne après les résultats mitigés d'un premier plan lancé en 2012. Au-delà des infrastructures physiques, des projets de soutien à l'économie des services sont prévus, comme la création de technopôles dédiés aux entreprises et la construction de l'École multinationale supérieure des postes d'Abidjan. Enfin, la politique des filets sociaux et du soutien à l'activité des femmes (fonds de soutien aux femmes) et des jeunes, qui a permis une réduction de la grande pauvreté de 51 % à 30 %, est accentuée pour atteindre 20 %.

ZONES DE RISQUE

Un plan d'une telle envergure appelle aussi évidemment à la prudence. Plusieurs observateurs pointent des facteurs de risque structurels : la capacité réelle du pays à mobiliser 70 % de financements privés dans un contexte international difficile ; la rentabilité économique incertaine de certains grands projets, comme le rail ; les défis d'acquisition foncière le long des corridors annoncés ; la nécessaire coordination avec les pays voisins pour les infrastructures à vocation régionale ; et, en aval, les coûts de maintenance des infrastructures de plus en plus nombreuses.

La trajectoire ivoirienne s'inscrit de surcroît dans un contexte ouest-africain où certains pays proches ont connu des désordres macroéconomiques. Le Sénégal a engagé des réformes post-2024 pour réduire son déficit et renégocier sa dette ; le Ghana sort d'un programme de restructuration avec le FMI après une crise de soutenabilité.

Enfin, le risque sécuritaire lié à la menace djihadiste au nord du pays, qui pèse déjà fortement sur les économies des États voisins du Sahel, qui tournent au ralenti, est un point d'attention constante du gouvernement. Mais la Côte d'Ivoire a déjà prouvé sa capacité à affronter les obstacles et les défis.

2030: L’ÉCHÉANCE QUI STRUCTURE TOUT

Le PND 2026-2030 ne se résume pas à une liste de chantiers : c'est la dernière étape d'une stratégie engagée depuis plus d'une décennie, celle de la trajectoire « Côte d'Ivoire 2030 ». La vision officielle tient en une formule reprise dans tous les discours gouvernementaux : « Bâtir une grande nation stable, ambitieuse et solidaire. » Reste à transformer cette ambition – chiffrée, votée par les députés et déclinée dans un calendrier précis – en résultats tangibles. Ce qui repose sur la capacité de l'État à tenir le rythme d'exécution du plan affiché : 94 % sur le précédent quinquennat, un score qu'il faudra au moins reproduire pour que le visage de la Côte d'Ivoire en 2030 ressemble à celui dessiné en 2026.