Pour la fin de l’humanitaire!
À QUOI SERT DE CONSTRUIRE UN DISPENSAIRE si, revenus chez eux, les malades n’ont pas d’eau potable à boire? À quoi sert de construire une école si les enfants n’ont pas assez à manger? Comment se consacrer à l’étude le ventre vide? À quoi sert d’apprendre à cultiver un champ si on n’a pas les moyens de préserver la récolte, de la stocker et de l’apporter au marché pour la vendre? Comment encourager à constituer une épargne sans aider, aussi, à la gérer? L’assistanat et le saupoudrage ne peuvent constituer une réponse. L’action humanitaire telle qu’on l’a théorisée et mise en pratique à partir des années 1960 montre aujourd’hui ses limites.
Jonathan Mann, médecin militant et scientifique visionnaire, fut l’un des tout premiers, dans la lutte contre le sida, à avoir souligné les liens entre les droits de l’homme et la santé publique et à prôner une approche non sectorielle. Il a contribué à montrer que pour être efficaces, l’aide et l’assistance aux populations les plus démunies doivent apporter en même temps tous les droits fondamentaux : la nourriture, la santé, l’éducation, le logement, la vie en communauté, la sécurité, le respect et la dignité. On ne peut espérer aucun résultat sérieux si cette aide reste morcelée, séquencée, et si l’action humanitaire n’est que l’expression d’une politique de rustines, limitée et provisoire. Ce principe a inspiré avec succès l’action d’associations comme FXB International, qui a accompagné depuis vingt ans, en Afrique et en Asie, des centaines de microcommunautés, avant de s’en désengager, au bout de trois ans, une fois leur autonomie durablement acquise.
C’est lorsqu’elle n’aura plus besoin d’exister que l’action humanitaire aura rempli son objectif! Cette fin est à portée de main, à condition que les gouvernements et les ONG ouvrent les yeux sur la réalité du monde : la seule démarche humanitaire efficace relève d’une approche globale, qui apporte aux communautés toutes les voies et tous les moyens de conquérir leur autonomie. C’est tout le sens de la formule « empowering people » : il ne faut plus considérer les populations accompagnées comme des bénéficiaires mais comme des participants à un projet de développement qui engage l’ensemble de la famille élargie.
La grande pauvreté n’est pas une fatalité, ni son éradication une chimère, si les gouvernements décident de s’inspirer de cette démarche pour la généraliser. « Trop coûteux! » diront certains. À ceux-là, je propose de réfléchir au « coût de l’inaction ». C’est le thème et le titre de l’ouvrage collectif de chercheurs au centre FXB de Harvard. Dans cette étude qui vient de paraître aux États-Unis sous le pilotage du Prix Nobel Amartya Sen, l’auteur, Sudhir Anand, établit – analyses et chiffres à l’appui – combien il en coûte à un gouvernement de ne pas accompagner ses enfants et adolescents en difficulté sur le chemin d’une vie d’adultes autonomes et responsables. Le prix de cette casse sociale et humaine est sans commune mesure avec celui d’une politique globale de prévention et de soutien. Et que l’on ne s’y trompe pas : cela n’est pas seulement vrai pour les pays dont une partie de la population lutte pour sa survie dans une situation de dénuement extrême.
̀ des degrés certes divers, mais dans les mêmes termes, les pays émergents, en voie de développement ou développés font face à la même alternative : s’inspirer des initiatives des associations ou des organisations humanitaires qui ont fait leur preuve et les développer à une grande échelle, ou devoir faire face à l’émergence en leur sein d’une génération larguée et à la dérive, à la fois victime et actrice de violences et de souffrances en tout genre. L’avenir de l’humanitaire n’est ainsi pas tant dans la poursuite infinie de ce qu’il fait, que dans le transfert de ses méthodes, de son expérience et des enseignements qu’il en a tirés, aux gouvernements qui ont saisi l’urgence et l’importance de passer à l’action.
Par Albina DU BOISROUVRAY Ancienne journaliste et productrice de cinéma, fondatrice en 1989 de l’association FXB International, aujourd’hui présente dans 15 pays dont l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi.