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Récit

Reflet de l'univers

Par Catherine Faye
Publié le 24 août 2026 à 10h28
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Figure majeure de l'espace littéraire francophone, la Mauricienne Ananda Devi retourne à sa terre natale pour composer une fabuleuse épopée où se tissent histoire, mémoire et merveilleux.

 

JEAN-FRANÇOIS PAGA
JEAN-FRANÇOIS PAGA

C'est sans doute son roman le plus ambitieux. Tout commence au Bouchon, un village isolé de l'île Maurice, où quatre générations se succèdent depuis l'esclavage. À l'origine de cette communauté, cinq enfants bannis d'une plantation sucrière – trois élevés comme des Blancs par le propriétaire et sa femme, qui, par une espèce de subterfuge du destin, vont passer pendant plus de vingt ans pour leurs enfants légitimes ; deux nés d'une esclave noire. En réalité, tous seraient les descendants d'un même homme, le mystérieux Vieux Bouc, un ancien esclave africain, doté semble-t-il d'un magnétisme irrésistible. Chassés par le propriétaire blanc, Monsieur Dumontais, qui se rend compte de la méprise, les cinq frères et sœurs ont trouvé refuge à l'extrême sud-est de l'île et fondé un royaume régi par ses propres lois, à l'écart du monde, à l'abri d'une forêt et d'une baie. Une sorte de paradis perdu. Dans cet univers contenu dans un tout petit village, où les morts parlent aux vivants, où une femme renaît en divinité végétale et où un enfant devient le confesseur du genre humain, tandis qu'un autre vit parmi les oiseaux, le réalisme se mêle à la magie et au mythe. Fidèle à son écriture, Ananda Devi, voix majeure de la littérature mauricienne, née de parents d'origine indienne, fait dialoguer la violence de l'histoire coloniale avec une imagination foisonnante. 

Chronique d'un royaume perdu, DR
Ananda Devi, Chronique d'un royaume perdu, Grasset, 464 pages, 24 €. DR

Le surnaturel n'est jamais un simple décor : c'est une autre manière de dire les blessures de la mémoire, la transmission des traumatismes et la puissance des liens familiaux. Couronnée en 2006 par le prix des Cinq Continents de la francophonie et le prix RFO pour Ève de ses décombres (Gallimard), cette autrice d'une œuvre récompensée à plusieurs reprises et traduite dans une douzaine de langues poursuit l'exploration des thèmes qui lui sont chers : domination, métissage, désir, cruauté, mais aussi résistance des oubliés. Le village du Bouchon devient une miniature de l'humanité, où les passions individuelles rejoignent les bouleversements du monde. Un lieu de résistance, mais aussi de résurrection. Parce que, même dans les temps les plus sombres, la renaissance est toujours possible.