Aller au contenu principal

Révolutions (acte II) et conséquences

Par zlimam
Publié le 31 mars 2011 à 20h03
Share

La question de « la contagion » ne se pose pas. Elle est là, portée par la force des idées, par la chute fracassante de chefs honnis, par le désespoir et l’ambition d’une nouvelle génération. Partout ailleurs, la vague pousse, éveille les consciences, mobilise petit à petit les opinions et les peuples. Partout, les pouvoirs s’interrogent dans l’anxiété : comment s’adapter ? Comment survivre ? L’événement est planétaire, bouscule l’ordre établi, marque profondément ce début du XXIe siècle, comme la chute du mur de Berlin (1989) et les révolutions de l’Est auront marqué la fin du XXe siècle. Et ces premiers mois de 2011 répondent aux attentats du 11 septembre 2001, contredisant l’image de l’Arabe nihiliste et suicidaire.

La résonance porte loin, très loin, bien au-delà du Caire et de Tunis. Cela résonne en Europe et aux États- Unis, où l’on a longtemps accepté, encouragé le statu quo, utilisé les régimes comme des pare-feu de l’islamisme. Cela résonne à Téhéran. Cela résonne en Afrique subsaharienne, où la chute programmée du leader de la Jamahiriya libyenne ne laissera aucun chef indifférent. Cela résonne même en Chine, deuxième puissance économique de notre planète, où les inégalités s’accentuent chaque jour, où l’on bloque le mot jasmin sur Google.

La dynamique est simple. C’est bien de révolutions dont on parle. D’une volonté consciente d’abattre des systèmes et des régimes, de recommencer à zéro, de construire un nouvel ordre politique et social. Selon les pays, les cultures, les traditions, le mouvement prendra des formes différentes, plus ou moins radicales. Les transitions se feront plus ou moins en douceur. Certains seront mieux « armés » que d’autres pour s’adapter. Mais le mouvement profond est là. Porté par quelque chose d’essentiellement moderne. Basé sur les idées de justice sociale, de démocratie. Sur l’idée que la remise en question est possible. Porté par une jeunesse immense, par le désespoir et l’ambition d’une nouvelle génération qui veut s’instruire, travailler, penser librement.

Cette entrée dans la modernité est explosive. La plupart des régimes et des sociétés arabes ont vécu, vivent encore sous le règne de l’immobilisme. Pendant des décennies, la modernisation sociale, politique, culturelle, la diversité a été interdite au profit d’un ordre tout aussi stérile que puissant. Aujourd’hui, cet ordre ancien se fissure et les Arabes découvrent leur diversité, leurs différences, leur multiplicité. Chaque nation, chaque société fait face à ses contradictions internes. Les laïcs s’opposeront aux religieux. La demande de justice sociale s’opposera à l’impératif économique. Ceux qui veulent se rapprocher de l’Occident s’opposeront à ceux qui veulent un repli identitaire.

Dans les zones révolutionnaires, on voit se former un très fragile tableau politique. Il y a d’abord les débris plus ou moins résistants de l’ancien régime, les partis, la sécurité, les forces économiques. Il y a une « droite » islamiste, à l’origine dépassée, mais bien décidée à prendre sa place, au coeur du pouvoir. Il y a la renaissance d’une ultra-gauche, militante, prête pour le grand soir. Et, au centre, au milieu plutôt, une majorité, qui se retrouve dans une forme de laïcité relative, une majorité jeune, plurielle, nombreuse, mais déstructurée, inquiète, divisée et sans leader.

Personne ne sait ce qui sortira de cet affrontement et de cette formidable libération des idées, des ambitions, des énergies. Peut-être le chaos, peut-être de nouvelles formes d’autoritarisme populaire, peut-être des reprises en main « réactionnaires ». Peut-être aussi de nouvelles démocraties, en phase avec l’histoire et la culture des peuples. La plupart des révolutions sont, dit-on, « confisquées ». La contre-révolution, dit-on encore, sait s’adapter, absorber les revendications pour en faire un élément constitutif de son pouvoir. Parfois, les révolutions débouchent aussi sur un ordre plus juste. Exemple, la Révolution française, commencée en 1789, dont certains historiens estiment qu’elle s’est conclue près d’un siècle plus tard, avec l’avènement de la IIIe République et les grandes lois sur la laïcité, l’éducation gratuite, la séparation de l’Église et de l’État…

Au Maghreb, au Moyen-Orient, le processus est en marche. Le sens de l’Histoire est là. Quelles que soient les contre-révolutions possibles, deux, trois choses sont acquises. Le modèle du zaïm, du chef providentiel, détenteur de toutes les vérités, du pouvoir solitaire, a implosé. La dynamique d’un changement profond est en place. Le carcan saute petit à petit.

Les peuples de la région rentrent dans l’histoire du monde, celle qui pousse invariablement vers plus de démocratie, de responsabilité individuelle et collective. Et, quelles que soient les contre-révolutions, quels que soient les risques, l’image que se font les Arabes d’eux-mêmes en tant que communauté est aussi en train de changer.

La révolution de 2011 touche aussi à l’« arabité », à l’identité commune. Ce fameux « monde arabe », produit de la décomposition de l’Empire ottoman, de la colonisation et de la décolonisation organisée, cet univers cloîtré, autoritaire, pauvre, asservi, sans parole et sans expression, jouet des alliances et du jeu des puissances, ce monde arabe est en train de muter, de se transformer.

La force de la secousse témoigne de la volonté de retrouver une dignité collective perdue. Que représentent ces régimes ébranlés qui n’ont pas de réponses aux questions vitales qui les interpellent ? Qui ont accepté et/ou encouragé l’invasion de l’Irak ? Qui acceptent le désastre palestinien ? Où est l’Égypte et que peut dire un Hosni Moubarak, silencieux et calculateur (pour cause de Hamas…), lorsqu’il verrouille la bande de Gaza pilonnée, bombardée par Tsahal en décembre 2008 ? À quoi ont servi les milliards de dollars des revenus pétroliers de Kaddafi et des monarchies du Golfe ? Que fait l’Arabie saoudite, à part freiner la modernité, freiner son propre déclin et obéir plus ou moins directement à l’Amérique ? Où est l’identité, l’authenticité, l’autodétermination d’un monde soumis à une telle dépossession ?

Dans les événements que nous vivons, il y a le rejet de systèmes (et de leaders) qui ont dépouillé les citoyens de leur « soi », de leur nature. Derrière ces révolutions, il y a une formidable déclaration d’indépendance. Un rejet de l’arrogance « occidentale », une formidable volonté de dire aux Européens, aux Américains, aux Israéliens, aux puissants : « Voilà qui nous sommes ! » D’où l’impact géopolitique.

Les Arabes ne sont pas devenus forts du jour au lendemain. Mais ils changent, et leur relation au monde change. Les pouvoirs qui vont émerger devront parler aussi au nom des peuples. Ils devront faire de la politique. Mais la sphère arabo méditerranéenne est en mouvement. Les lignes vont bouger. L’exemple turc aura laissé des traces profondes. Voilà un pays qui, tout en étant allié de l’Amérique, se développe, s’exprime, refuse, s’oppose, défend ses intérêts. Tout en arrivant à gérer et le processus démocratique et la question religieuse.

Évidemment, tout cela posera la question du rapport des Arabes à l’Occident. Et du rapport à Israël (qui évidemment aura tout fait ou presque pour sauver Moubarak…). Sur des bases nouvelles. Il était temps. Et peut-être d’ailleurs que cela sera positif. Que l’on pourra enfin parler paix d’égal à égal.

Encore une fois, l’enjeu est immense. On parle de la naissance de la démocratie dans un univers qui en est dépourvu*. On parle de pluralisme au sud de la Méditerranée, d’un changement dynamique des lignes stratégiques, de l’émergence d’un nouveau monde.

Peut-être que nous ne trouverons pas la synthèse. Que le chaos l’emportera. Mais le pire serait de condamner par avance l’espoir. Je préfère y croire. Croire à la démocratie moderne, à la représentativité, à la justice, à la laïcité relative et je préfère mille fois les risques d’aujourd’hui aux certitudes sclérosées d’hier.

(* Les seules démocraties musulmanes sont non-arabes, comme la Turquie, l’Indonésie, la Malaisie, le Bangladesh…)

Chronique [ L’air du Temps ] de Zyad Limam parue dans le numéro 306 (mars 2011) d’Afrique magazine.