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Editos

Révolutions, deux ans après

Par Zyad Limam
Publié le 19 décembre 2012 à 12h25
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Ceux qui ont porté les soulèvements, dans ces semaines incroyables de début 2011, ceux-là ne sont pas au pouvoir aujourd’hui. Les révolutions ont donné la victoire électorale aux partis islamo-conservateurs. Les islamo-conservateurs représentent une réelle force légitime. Ils sont clairement tentés par la construction d’une nouvelle société, par un coup de force sociologique et politique. Mais ce ne sont pas les seuls Arabes dans ce cas. D’autres, qui sont loin d’être une petite minorité agissante, voient le monde différemment. Soit par le prisme d’une nouvelle lutte des classes. Soit par le biais de la construction ambitieuse d’une société séculière et libérale. Ils représentent, eux aussi, une légitimité. Ils sont porteurs d’idées fortes, qui sont nées avec les révolutions. Libertés individuelles, démocratie, élections, responsabilité des dirigeants, égalité des sexes...

Entre ces deux mondes, entre ces deux sociétés, le débat est devenu presque impossible. C’est le choc des contraires (voir notre cover story p. 42-59). Le débat constitutionnel symbolise l’impasse idéologique. Le désaccord, les paradigmes sont si différents, si profonds que certains en viennent à parler de guerre civile. L’affrontement entre ces légitimités réelles et différentes est un gâchis historique. Le monde arabe n’est pas encore la Norvège. Et ses sociétés restent très influencées par le religieux et l’identitaire. Elles ont besoin d’un processus de « réauthentification ». Mais les islamistes ne pourront pas imposer leur modèle exclusif. Le vote qui les a portés au pouvoir est complexe. Ils ont été élus grâce aux révolutions, aux idées de démocratie, de liberté, constitutives d’un État civil. La plupart des Arabes sont pieux, musulmans, mais la plupart des Arabes ne veulent pas d’un État religieux. Ils veulent d’abord le changement par rapport aux dictatures du passé. Et tout ce qui pourra rappeler le retour de l’autoritarisme sera rejeté et fortement contesté (comme on le voit en Égypte). Ils veulent la transparence, la lutte contre la corruption, de la croissance. Le monde arabe est un monde sous-développé.

Le revenu moyen y est de 3500 dollars par an et par habitant. Ils veulent une économie qui fonctionne. Ils veulent des écoles et des universités, sortir du Moyen Âge du savoir. Ils sont peut-être « machistes », et pourtant ils veulent mettre leurs filles à l’école. Et les femmes qui sont voilées veulent aller à l’université et travailler par la suite. C’est le mandat qui a été donné à ceux qui gouvernent. Le passage en force ne mènera nulle part. Sauf au chaos, qui fera le lit de la prochaine et inévitable dictature de ceux qui voudront remettre les choses à leur place. Il faut retrouver l’idée d’un pacte, même temporaire, où les uns et les autres se respectent, où l’on se met d’accord sur les règles de base de la vie publique, où chacun évite les provocations et les gestes extrêmes. Pour le moment, il ne s’agit pas d’accéder au pouvoir. Il s’agit de sauver des révolutions, de sauver des États, de reprendre une marche en avant...