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Rien ne doit plus jamais nous diviser

Par bsafy
Publié le 31 mars 2011 à 19h55
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Ici, nous avons affaire à plusieurs têtes, déformées par la corruption et par les fameux 155 milliards. Oui, l’Algérie c’est cela : 155 milliards de dollars de réserve de change cette année contre 8 000 dinars (80 euros) par mois – salaire jugé suffisant pour un peuple gouverné à la dérive, direction le fond. Alors, oui, il ne nous reste plus qu’à marcher.

Après la négation, la torture, le désespoir, la honte et l’inertie, l’humiliation : 2 000 manifestants contre 30 000 policiers le 12 février. L’Algérie sombre dans l’anesthésie mentale qu’elle administre à nos enfants. Elle se ruine à propager les virus de la corruption et de l’envie (« lehssed ») au sein de son peuple. Diviser pour mieux régner.

Alors, on ne tient plus le coup : harragas, immolations, tentatives de suicide collectif… Alors, on ne tient plus le coup : schizophrénie, paranoïa, alcoolisme, prostitution… Tous au même régime, toutes générations confondues. Que dire de la misère sexuelle qui anéantit tout épanouissement de nos jeunes, faute de logements, faute de perspectives ? Des jeunes sous le joug castrateur des islamistes que le « monstre » a fait naître à force de laminer notre société.

Il faut bien vivre. Il faut bien survivre. Et c’est pareil pour les artistes. Il nous a fallu longtemps, et aujourd’hui encore, osciller entre la complaisance et le besoin de travailler. Et cela, même avec le pouvoir, parce que nous avions eu la naïveté de croire qu’il avait une volonté d’aller dans le bon sens. Nous y avons cru. Nous avons juste été son alibi pour qu’il puisse montrer qu’il se souciait de la culture.

Mais de quoi parlons-nous ? Où sont nos salles de cinéma, nos studios de musique, nos salles de danse ? Où nos jeunes peuvent-ils se procurer des instruments ? Pourquoi les taxes font-elles de la musique un produit de luxe ? Pourquoi n’y a-t-il aucun réseau de distribution ? Où sont le professionnalisme, les normes de qualité et les personnels formés ?

Leurré je suis, mais si fier d’avoir profité de rares occasions. Fier d’avoir fait chanter le ciel d’Alger devant 90 000 spectateurs, en 2001, avec La Source, pour mettre en scène le pillage de nos ressources, l’eau (pétrole), par des envahisseurs (de l’intérieur). Leurré je suis, lorsque je créai en 1984 un spectacle pour l’inauguration du complexe Ryad el-Feth en faisant chanter aux enfants « donnez-nous les clés… » Leurré je suis, mais j’ai continué, je continue, jamais je ne renoncerai à mon pays.

Et je ne cesse de pleurer : de douleur, de voir nos enfants baladés entre le chômage et les barques suicidaires ; mais aussi de joie, de les voir s’indigner et de me tenir à leurs côtés.

Alors, oui, il ne nous reste plus qu’à marcher et à regarder devant nous. Le monde bouge. Nos frères et voisins se sont révoltés. Et nous ? Il est vrai que le spectre de 1988 et de la décennie noire terrorise toujours notre mémoire collective, il y a déjà eu tant de morts. Mais nous entrons dans une nouvelle dynamique. Nous avons atteint un point de non-retour. Nous marchons pour construire une société juste et généreuse, d’éducation et de culture ; une société qui ne sera pas un copier-coller des modèles occidentaux.

Nous avons assez donné avec la colonisation, qui nous gangrène encore aujourd’hui, notamment avec ces dictateurs légitimés, dont le dégénéré Kaddafi qui ose encore proclamer qu’il est la voix de son peuple. La voie de la mort.

Où est passé notre art de vivre ? Où est passé le doux islam de nos parents ? Où sont passées la fierté, la dignité, l’estime de soi et la confiance ? Rien ne doit plus nous diviser, ni l’amazighité, ni la religion, ni l’envie. Nous avons cruellement besoin de tendresse, de respect, de bienveillance et d’AMOUR.

Alors, oui, nous allons marcher, sans cesse, chaque samedi. Ensemble. Et s’il y a bien quelque chose qui doit dégager, ce sont le lehssed et le désamour qui nous rongent. Leurs tours d’ivoire et autres vénales chapelles s’écrouleront d’elles-mêmes. Nous allons marcher, ensemble, car ils ont tout foutu en l’air. Et peu importe qu’ils nous en empêchent.

*Quand Am invite un confrère à conclure : Safy Boutella est compositeur algérien, présent à la marche du 12 février à Alger. Il prépare actuellement un concert avec le groupe Nass El Ghiwane, pour le festival Mawazine de Rabat. Collaboration à la chronique [ POING FINAL ! ] parue dans le numéro 306 (mars 2011) d'Afrique magazine.