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CARLOS COLLADO
CARLOS COLLADO
Interview

Sarah Tadlaoui
« L'accès sans précédent à l'assistance cognitive génère un besoin immense : la capacité à filtrer et à gouverner l'IA »

Par Catherine Faye
Publié le 5 octobre 2026 à 17h35
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Sarah Tadlaoui connaît intimement l'univers qu'elle décrit. Après avoir été diplômée de l'université Columbia, à New York, et avoir rejoint une mission humanitaire de l'ONU en Colombie, elle est amenée à travailler notamment au sein de l'unité d'intelligence artificielle de Google, portée par les promesses et l'efficience de la tech. Jusqu'à ce que l'écriture s'impose comme un espace d'ancrage et de résistance, où le code apparaît non seulement comme un objet technique, mais aussi comme un objet littéraire et existentiel. À une époque où l'IA, les algorithmes et les géants de la tech façonnent nos vies, la Franco-Marocaine-Américaine aux vies multiples propose ainsi une réflexion sur la réussite, la mobilité sociale, le genre et les nouvelles formes d'aliénation. Le livre suit une jeune femme brillante qui a tout misé sur la réussite sociale. Dans la tour de verre de la start-up qui l'emploie, elle tente de gravir les échelons en appliquant à sa propre existence les principes d'efficacité et de rationalité qu'elle maîtrise dans son travail. Elle s'adapte, se reprogramme, cherche à correspondre aux attentes du système. Jusqu'au moment où celui-ci révèle sa violence et ses contradictions. Croire au code explore un territoire où la littérature française s'aventure peu : celui des algorithmes, des entreprises technologiques et du capitalisme numérique. Où le code informatique apparaît comme une métaphore contemporaine : celle de l'optimisation permanente, de la performance et du contrôle de soi. Rencontre.

AM : Votre héroïne vous ressemble-t-elle ou, au contraire, vous échappe-t-elle ?

Sarah Tadlaoui : Pour écrire cette fiction, la traiter sur les plans narratif et stylistique, j'ai créé un personnage féminin qui m'a permis, à travers son histoire, d'aller au bout de questionnements issus des années où je travaillais dans le secteur de l'IA, notamment cette logique d'optimisation qui dévore un petit peu tous les aspects de la vie. Cette question de la tech et de nos systèmes économiques est une variable clé de l'équation qui définit notre rapport à ce qui nous entoure, avec de nouvelles dimensions. J'ai donc réfléchi à la façon dont je pouvais raconter cela, en cherchant à faire entrer la tech dans mon roman par le biais d'une forme de réalisme algorithmique de ce monde. Cette fiction se déroule dans un environnement que je connais très bien. Avant de me lancer dans l'écriture, j'ai fait partie de l'équipe d'intelligence artificielle de Google, dans la Silicon Valley – celle qui a créé l'agent conversationnel Gemini, avant le lancement de ChatGPT, son concurrent. Puis, j'ai quitté ce monde-là, celui de l'automatisation du langage, du boom de l'IA dans le secteur du mainstream [grand public, ndlr] et de ce facteur d'influence sur nos vies, pour aller vers l'artisanat des mots. Comme si, tout à coup, au moment de l'industrialisation, j'avais voulu devenir cordonnier. Une démarche qui peut paraître absurde, mais qui a été nécessaire.

À quel moment avez-vous compris que ce que vous aviez connu devait devenir un livre ?

J'ai grandi dans une famille biculturelle, entre la France, le Maroc et les États-Unis. Et entre plusieurs langues. Lorsque j'avais 14 ans, nous avons quitté une banlieue du sud de la France pour aller vivre à San Francisco. Il y a eu beaucoup de juxtapositions, de choses très différentes dans ma vie. Après mes études à New York, je suis partie pendant cinq ans en Colombie, au sein d'une mission humanitaire de l'ONU, où j'ai été plutôt déçue par l'inefficacité des programmes d'aide au développement dans lesquels j'ai travaillé. J'ai vu des programmes sociaux d'ampleur nationale minés par des difficultés logistiques surmontables, alors que, en parallèle, la tech permettait de faire des choses de plus en plus dérisoires depuis un simple téléphone. Il m'a donc semblé urgent d'essayer de comprendre comment ce secteur obtenait impact et financement. Je l'ai choisi comme laboratoire, comme révélateur. Ce qui m'intéressait surtout, c'était d'explorer ce moment où les catégories du logiciel, l'IA, l'optimisation, la performance, etc., deviennent de plus en plus une manière d'habiter le monde. J'ai donc intégré une start-up en hypercroissance. Mais peu à peu, la littérature, la lecture, puis l'écriture sont devenues une bouée de secours. Pour moi qui n'avais travaillé qu'en anglais et en espagnol, qui n'arrivais pas à trouver ma place, ma maison – dans aucun pays, aucune ville –, aller vers l'écriture en langue française, c'était un peu comme me chercher un toit. D'ailleurs, en y repensant, lorsque j'étais du côté de ceux qui travaillent dans une tour tous les jours et qui se croisent dans le métro le matin, ce genre de discours tenu par les écrivains me paraissait un peu risible, naïf. Et, pourtant, c'est ce qui s'est présenté à moi. J'ai soudain eu besoin de ce geste de l'écriture, qui sort de la logique, de l'optimisation, de l'efficacité. Du discours aussi. Ce qui m'a plu dans cette manière littéraire de s'exprimer, c'est de ne pas avoir à produire un commentaire, un discours. Quelque chose de vindicatif et qui fait tourner l'algorithme. Écrire, c'est créer une complexité, une architecture. Avec toutes ses nuances. Et de se dire qu'aux bornes de ce monde-là, cela prend sens. Comme une cohérence. Avec la possibilité d'inviter les lecteurs à venir déambuler dans un espace-temps qui résiste et qui peut enjamber les frontières de temps et de lieu. En se dérobant à la tech.

Il y a, dans ce que vous évoquez de la littérature, quelque chose de l'ordre de l'optimisme…

Je me suis beaucoup posé cette question en écrivant. Je dirais que j'ai parcouru le chemin un peu chaque jour. J'ai expérimenté et essayé de trouver une écriture qui déjoue l'automatisation du langage. Qui surprenne. Qui se moque des discours qui nous programment. Et qui résiste à cette sorte de régression vers la moyenne. Une proposition esthétique, une écriture qui dise quelque chose en soi, tendue vers l'imprévisible, l'inoptimisable et l'inatteignable. Parce qu'il s'agit bien là d'une expérience humaine, ressentie. Cette fusion entre quelque chose de très cognitif et quelque chose de très sensoriel, c'est la littérature que j'aime. Comme une sentience, une expérience fondamentale et subjective d'états vécus, qu'aucune IA ne peut connaître.

Vous mettez en exergue une citation de la romancière et essayiste allemande Christa Wolf : « Pendant combien de temps peut-on conserver le moi quand on a perdu la langue ? » En quoi ces mots font-ils écho à votre titre, Croire au code ?

Le code algorithmique, c'est le code méritocratique, avec l'idée du code de la famille, de l'entreprise, du genre, de la classe… C'est l'idée qu'en apprenant à maîtriser les règles, on finit par trouver sa place dans le monde. Et c'est sur ce socle que la narratrice de mon roman construit sa vie. Mon livre interroge donc ce décalage entre les récits qui nous programment et les rapports de force qu'ils occultent. Ce qui m'intéressait aussi, c'était que mon héroïne soit issue sociologiquement d'un milieu qui fait qu'elle n'a pas le choix, qu'elle a intérêt de croire en cela. Parce que c'est l'opportunité d'une vie meilleure pour elle. Bien sûr, le code algorithmique est la représentation la plus extrême de ce genre de croyance qu'il existe des règles du jeu stables, auxquelles on peut s'accrocher. Une conception de la vie juste. Il suffirait de bien apprendre les règles, de bien jouer, pour y parvenir. Ce que dit la citation de Christa Wolf, c'est qu'en réalité, le langage peut jouer ce même rôle. Celui d'une fiction, d'une promesse… Mais quels sont les glissements imperceptibles de la langue ? Qu'est-ce que cela occulte ? C'est ce que j'ai souhaité explorer.

ADOBE STOCK
ADOBE STOCK

Comment avez-vous expérimenté cette approche ?

C'est a posteriori que je me suis rendu compte de ce que fait l'instrumentalisation du langage dans le monde de la tech. De fait, j'ai construit mon texte comme un programme dans lequel les phrases seraient comme des lignes de code, comme des touches sur un clavier, qui créeraient des effets pour essayer de donner corps à la façon dont les récits, à force d'être entendus, creusent des sillons, des voies neuronales et, petit à petit, changent notre géographie interne. Ce sont des exemples un peu anodins. Par exemple, ne plus penser à l'année en termes de saison, mais en termes de Q1, Q2, Q3, Q4 : quatre trimestres permettant de segmenter le temps de manière stratégique, pour mieux planifier, suivre et évaluer ses objectifs. Sans parler des réappropriations absurdes, comme lorsqu'on reçoit des e-mails disant : “We are setting our setup for success” (« Nous mettons tout en œuvre pour réussir ») ou “We are so grateful to this team for their amazing work” (« Nous sommes très reconnaissants envers cette équipe pour son travail formidable »). Alors qu'en fait, il s'agit de cent personnes licenciées. Mais ces exemples sont triviaux, car au-delà d'être terrifiants, ils sont en deçà de la réalité. Ce qui m'intéresse, c'est la politique du récit (the politics of narrative), qui désigne la manière dont la structure des histoires, des mythes et du storytelling sert à exercer, maintenir ou renverser les rapports de pouvoir, et à façonner notre perception de la réalité politique et sociale. Une instrumentalisation du langage, avec « des mots cheval de Troie », comme le dit la narratrice à la fin du récit. Tels des missiles à même de convaincre le plus de gens possible, dans le but d'augmenter la capitalisation de l'entreprise.

N'y a-t-il que quelques gagnants et beaucoup de perdants ?

En réalité, ce système profite aux dirigeants, mais aussi aux employés qui ont des parts dans la société. Plus le récit est performant, plus on crée de la confiance et de la crédibilité dans l'entreprise, et plus la capitalisation augmente – de même que la valeur de la rémunération des employés. C'est un win-win. La question est celle du coût de l'adhésion à ce système. J'ai trouvé intéressant que cette question soit abordée. Aussi, la narratrice avance avec la peur au ventre : celle de commettre une faute, d'échouer et qu'à chaque échec, une porte se referme. J'ai voulu mettre en tension deux rapports au monde. D'un côté, une pensée fonctionnaliste, mécaniste, tournée vers l'efficience, l'optimisation. De l'autre, une pensée onirique, sensorielle. Le hiatus entre la programmeuse et la poétesse. Et la difficulté pour ma narratrice à s'extraire d'un monde, dont elle a pourtant tant besoin de sortir. Il est complexe de se détourner d'un système comme celui-là, parce qu'il fait partie des voies les plus méritocratiques de notre époque. Il y a quelques années, les enfants d'immigrés se dirigeaient souvent vers le secteur de la finance. Aujourd'hui, pour des retours exponentiels, c'est vers la tech qu'il faut se tourner. C'est de cela aussi que vit ce secteur.

La figure de Cassandre revient plusieurs fois dans votre livre. Issue de la mythologie grecque, cette princesse légendaire de Troie possède le don de voir l'avenir, mais subit la malédiction de ne jamais être écoutée. Qu'avez-vous voulu nous dire ?

C'est une figure intéressante, parce qu'elle a une capacité de prédiction et parce qu'elle peut, en tant que système qui produit du langage prédictif, être assimilée à l'IA. Et parce qu'évidemment, il y a ce décalage entre le discours que produit Cassandre et la réalité des rapports de force qui fait que son discours ne peut être entendu. Les questions sont : qu'est-ce qu'il y a derrière le récit ? À qui bénéficie ce qui est dit ? Qui préfère et a intérêt à ce que ce ne soit pas entendu, pas cru ? L'idée étant d'aller voir sous le capot des mots. Ce qu'il advient de Cassandre à force de ne pas être crue nous ramène à notre réflexion sur le langage, qui est en fait une interface. Le langage algorithmique, lui, se passe de faux-semblant. Tout est écrit noir sur blanc. Ma narratrice croit en cette logique. Et puis, petit à petit, elle se rend compte de la puissance des autres formes de langage, des jeux de pouvoir, de l'importance du genre, de la classe, du désir. Toutes ces choses qui échappent à la logique computationnelle qu'elle voudrait voir partout. La langue, qui avait été le support de son être jusque-là, s'érode petit à petit. Alors, le doute s'immisce et elle ne sait plus vraiment comment discerner le bien du mal, la croyance de l'absence de croyance. Le glissement se fait à l'aune de la corrosion du langage.

La Silicon Valley ne cesse de vendre le récit d'un monde meilleur grâce à la technologie. Pensez-vous que cette narration soit aujourd'hui en train de s'effriter ?

L'investissement mondial en capital-risque (VC) a atteint un record historique de 300 milliards de dollars dès le premier trimestre 2026, et l'intelligence artificielle capte 80 % de ces fonds (environ 242 milliards). Ce sont une poignée de mégalaboratoires américains (OpenAI, Anthropic, xAI) et de projets ciblés qui concentrent, à eux seuls, plus de 65 % de cette manne financière mondiale. Des sommes sur lesquelles les VC (Venture Capital) attendent un retour d'au moins dix fois la mise, ce qui est faramineux. 75 % de ces investissements sont des deals de plus de 100 millions de dollars, qui représentent une part majeure de la valeur totale – une dynamique captée en grande majorité par le marché américain. C'est un secteur qui, ces dix dernières années, croît trois fois plus vite que l'économie mondiale. Et les efforts de mise en récit positive de l'IA sont colossaux. Le récit n'est donc pas en train de s'effriter.

Comment s'en protéger ?

Le corollaire de cet accès sans précédent à la connaissance, à l'assistance cognitive, au divertissement, c'est qu'il y a un besoin sans précédent d'une capacité à filtrer, sélectionner et gouverner l'IA, qui repose sur la responsabilité individuelle. Ce à quoi nous ne sommes pas forcément encore formés. C'est un peu comme vouloir adopter une hygiène alimentaire dans un monde saturé de fast-foods et de produits sucrés, qui sont boostés par des milliards en pub. Cela représente un coût et une charge cognitive immenses. Ainsi, plus l'accès à ces outils augmente, plus il faut s'efforcer de s'autoréguler et d'apprendre la gratification différée.

On présente les algorithmes comme des outils neutres et objectifs. Pourtant, ils sont conçus par des humains et nourris de données produites par nos sociétés. Peuvent-ils aussi reproduire certaines inégalités ou certains préjugés ?

Absolument. C'est le design du système : l'algorithme optimise une fonction économique très claire, où l'équité et la diversité des points de vue ne font absolument pas partie de l'équation. L'amélioration, la rationalisation et le perfectionnement économiques passent par la maximisation de l'engagement sur la plate-forme. Et l'on sait que les émotions négatives, le scandale, l'indignation, etc., font le buzz. L'algorithme se nourrit de ça. C'est une évidence. Dans une étude que j'ai trouvée éloquente, on a pris deux groupes séparés. Les personnes du premier groupe avaient un feed [un fil d'actualité ou une grille de publications sur les réseaux sociaux, ndlr] généré uniquement par leurs contacts. Les autres étaient soumises à un flux gouverné par l'algorithmique. Au bout de quelques mois, ce second groupe avait davantage adhéré à des discours de droite. Ce n'est pas surprenant, car les contenus de type « Bisounours » ne rapportent rien. Mon roman est porté par un questionnement très important : celui du déterminisme algorithmique social et génétique. Les récits qui nous programment sont de plus en plus intermédiés par des plates-formes dont l'architecture, qui répond à des besoins économiques, n'est pas neutre. Personne ne s'en cache.

Le sentiment de ne jamais être totalement à sa place traverse votre roman. Pouvez-vous développer ?

Ma narratrice ne se soucie pas de l'appartenance, ne veut pas qu'elle soit une barrière dans l'équation. Elle en fait une question à résoudre et dont elle s'empare grâce à sa capacité à adopter les codes. Elle les intègre pour produire le discours ou le comportement qu'elle pense que l'on attend d'elle. Jusqu'à ce que le système bugue et qu'il ne reste plus rien d'elle. Les codes qu'elle s'efforce d'adopter sont finalement contradictoires. Elle se rend compte qu'elle ne peut pas gagner à ce jeu-là, puisqu'elle ne peut pas être tout ce qu'on lui demande d'être. Tout cela entre en collision. À force de tout optimiser dans sa vie, de construire son être comme une fonction mathématique tendue vers sa réussite personnelle et celle de l'entreprise, il ne reste, en fin de compte, rien de son identité. Celle-ci étant réduite à cette matrice-là. C'est une ligne de tension importante, à double tranchant, notamment chez les personnes ayant une double culture, issues de trajectoires migratoires, à qui l'on donne l'injonction de mettre en avant, justement, ces éléments de leur vie. L'objet de mon livre, c'est aussi de sortir de cette assignation. C'est la raison pour laquelle j'ai créé une narratrice qui me permette de ne pas avoir à affronter ces questions trop frontalement, bien que je sois très attachée à mes identités franco-marocaine, par mes parents, et américaine, par les longues années vécues aux États-Unis. Nous sommes partis outre-Atlantique, avec ma famille, parce que mon père ne voulait plus être un Arabe en France. Lorsque nous sommes arrivés là-bas, nous disions : “We're from Morocco.” Et on nous répondait : “Oh! Monaco?” Mais nous sommes arrivés dix jours avant le 11-Septembre, et nous avons donc vécu ce renversement de l'Amérique. Cela a été très structurant dans mon parcours. Sans oublier le fait qu'être une femme dans les secteurs technologiques reste souvent un défi. De fait, ma narratrice est constamment renvoyée à cette question de la juste place qu'elle peut et qu'elle doit occuper. Un créneau assez restreint. Et qui l'oblige à se contorsionner. Elle vient d'un milieu populaire, vit une histoire d'amour avec un homme qui n'est pas du tout de son milieu social – un diplomate amateur de poésie classique. Tout cela m'a permis d'interroger un système économique depuis un autre point de vue que celui du privilège – sinon, cela aurait été trop facile…

Croire au code, Héloïse d'Ormesson, 302 pages, 18 €. DR
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Pourquoi avoir choisi le roman plutôt que l'essai pour aborder ces questions ?

Il existe déjà des tas d'essais ou de traitements journalistiques intéressants. La fiction, pour moi, était capitale. Pour faire ressentir ce que cela fait – une émotion qui échappe à beaucoup de reportages. La façon dont le soi et la conscience s'érodent dans la désagrégation du rapport au langage. Il me semblait qu'il n'y avait que le roman pour dire cela. Je n'ai, jusqu'à présent, rien lu de vraiment convaincant dans cette veine. Bien que certains textes m'aient plu, comme le récit dystopique de science-fiction Le Cercle, de Dave Eggers. Une sorte de 1984 qui se situe dans une entreprise, un géant du Web qui cherche par son emprise à canaliser toutes les interactions humaines, à produire du commentaire sur tout. Les rapports humains sont digitalisés, partagés, commentés, et c'est de là qu'elle tire sa valeur économique. Cette focale assez resserrée m'a intéressée. Ayant été moi-même au cœur du réacteur – celui de la tech –, et connaissant les moyens employés pour faire courber les récits et le monde, j'ai, pour ma part, cherché la forme d'expression la plus efficace, la plus active. Le roman, donc : le lieu de la résistance. Un espace-temps dans lequel la tech ne peut pas pénétrer. Pour barrer le chemin aux récits algorithmiques, dont on peut croire qu'ils ont été choisis ou autoconstruits. Et pour surtout ne pas leur laisser prendre le dessus. Parce que c'est vital.