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Ségolène l'Africaine

Par Calixthe Beyala
Publié le 22 février 2011 à 13h29
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J’ai craqué. Oui, j’ai craqué quoi. Ça peut arriver à tout le monde de craquer, non ? Pour un regard qui vous donne l’impression de vous prendre à la gorge, et hop ! vous voilà en désordre émotionnel, prête à griffer, à moins que vous ne choisissiez de vous fracasser les neurones dans un lyrisme débile, pourquoi pas ? C’est peut-être plus facile, le lyrisme. On pourra toujours vous étiqueter, vous ficher chez les dangereux terroristes à surveiller, à fliquer et à intimider. Au moins, votre miroir ne rougira pas à vous voir et votre âme continuera à construire ses illusions sur ses pathétiques fondations.

Une distorsion des mots peut vous clouer raide mort aussi sûrement qu’une flèche empoisonnée. C’est cette terrible mésaventure que vit en ce moment Ségolène Royal, la candidate socialiste à la dernière élection présidentielle, à la suite de ses déclarations de Dakar. Elle doit boire la calebasse empoisonnée jusqu’à la lie, y aurait-il un antidote ? Que nenni ! Depuis son retour en France, et à cause de ce fameux pardon demandé aux Africains à la place de ce quelqu’un d’autre qui a déclaré que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », on la traite de débile, de traître à la nation. Comment a-t-elle osé, hein ? De quel droit ? On a fait des sondages Ipsos et autres pour la condamner. On nous fout sous le nez que, selon 46 % de Français, elle a eu tort de faire cette déclaration.

Et moi, moi votre toute dévouée, j’avoue que j’ai toujours adoré les rebelles, ceux qui foutent le désordre dans la fourmilière. Je me suis délectée en voyant les fourmis s’éparpiller en déclarations dans les médias pour punir l’insolente. Je me suis amusée de leur colère insolite et de leur furie impudique. Mais quand l’un d’eux a dit que Ségolène Royal, habillée de boubou, lui rappelait sa femme de ménage, mon rire s’est crispé. C’est vrai que l’image de la Royal en boubou m’avait quelque peu chatouillée. Il y avait, là, tous les ingrédients d’une mise en scène Banania : la Négresse blanche apprenant à une Sénégalaise embijoutée à conduire le camion réfrigéré flambant neuf qu’elle venait d’offrir aux vendeuses de poisson ; et les mamas extasiées, expédiant des youyous de félicité dans les cieux. C’était aussi kitsch-toc que démago, ce cliché de la Blanche à la rescousse des pauvres Négrillones… mais c’était drôle, beau aussi, cet exotisme associé aux bons sentiments et à la bonne conscience… ne manquait que les larmes. Mais que l’autre vienne associer le boubou à sa femme de ménage, voilà qui m’a déplu.

Mais, je n’étais pas au bout de mes désagréments. J’atteignis le fond abyssal quand Rama Yade, « ministre » aux Droits de l’homme, a déclaré qu’elle n’était pas née au Sénégal par hasard, comme ce fut le cas pour Ségolène. J’ai craqué, oui, là, j’ai craqué ! Je me suis rongé les ongles en pensant à cette Négresse blanche qui aime sincèrement l’Afrique, mais dont les imbéciles s’acharnent à l’exclure. Non, Madame, on n'est pas africain parce qu’on est noir, mais parce qu’on partage les valeurs du continent. Ségolène, malgré la dimension politique de ses actes, est une fille d’Afrique dans sa splendeur. Elle sait parler à cette terre qui l’a vue naître, elle connaît les nuances et les rouages qui la font vibrer.

Je me suis mordu quatre fois la langue en imaginant Ségolène disant à Rama Yade qu’elle n’est pas, elle, comme cette naturalisée française qui occupe un poste régalien. Qu’elle est, elle, Royal comme son nom l’indique, une Française de souche. De mes tripes ont retenti des cris d’orfraie d’une France blessée par ces paroles « racialistes », étonnantes de la part d’une représentante de la République. J’ai juste pensé que la véritable égalité sera atteinte quand on réussira, dans notre si beau pays, à dénoncer tous les travers, tous les racismes.

Chronique [ POING FINAL ! ] de Calixthe Beyala parue dans le numéro 284 (mai 2009) d'Afrique magazine.