Soudan, une guerre africaine
Il y a des guerres que l’on choisit de ne pas voir. Pourtant, elles sont là, sous nos yeux, avec leurs cortèges de drames humains, et pas si loin des belles capitales émergentes, symboles de l’Afrique du futur. Le Soudan appartient à cette catégorie de l’oubli. Trois ans de combats, d’une lutte fratricide dans l’un des plus grands pays d’Afrique. Une nation dévastée. Des dizaines et des dizaines de milliers de morts. Près de 13 millions de déplacés. La pire crise humanitaire de la planète. Et pourtant, un silence assourdissant. Et la difficulté de trouver une cohérence dans l’histoire, à part celle de l’autodestruction.
Décembre 2018: une hausse brutale du prix du pain conduit les Soudanais dans la rue contre le régime d’Omar el-Béchir. La colère du quotidien se mue en révolution. Pendant des mois, le peuple tient bon malgré la répression, avec des femmes et des jeunes en première ligne. Le 11 avril 2019, après vingt-neuf ans de règne, Omar el-Béchir tombe. Pour la première fois depuis l’indépendance, le Soudan entrevoit autre chose que la loi de l’uniforme. Le 3 juin, les tristement célèbres Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdane Daglo, dit « Hemetti », dispersent un sit-in dans le sang – plus de 100 morts, des corps jetés dans le Nil. La révolution arrache un compromis : un Conseil de souveraineté, un Premier ministre civil, Abdallah Hamdok, des réformes, une date d’élection. Une fenêtre démocratique pour un pays en souffrance.
Octobre 2021: les deux généraux qui s’étaient partagé l’héritage militaire – al-Burhane à la tête de l’armée, Hemetti à celle des FSR – renversent ensemble le pouvoir civil. Unis pour écarter les démocrates. Puis ennemis, dès avril 2023, quand il faut établir la hiérarchie. L’alliance des putschistes s’est muée en duel à mort.
Depuis, pendant que le monde regarde ailleurs, à Gaza, en Ukraine, en Iran, le pays se disloque dans la violence. La ville d’El-Fasher est tombée aux mains des FSR en octobre 2025, après plus de 500 jours de siège. Des exécutions ciblées, du nettoyage ethnique. Des communautés non arabes traquées. Une mission d’enquête de l’ONU a prononcé le mot : génocide.
Au moment où ces lignes sont écrites, El-Obeid retient son souffle. La capitale du Kordofan du Nord, verrou stratégique entre l’est et l’ouest, est encerclée depuis dix-huit mois. Les FSR y massent leurs renforts. Avec des frappes de drones quotidiennes. Le même manuel, exactement, que celui qui a précédé le massacre d’El-Fasher.
Dans cette guerre sans fin, tout se combine de manière explosive. La lutte sanglante de deux généraux pour le pouvoir, qui devront un jour répondre de leurs actes. Les enjeux stratégiques avec la mer Rouge, le contrôle du canal de Suez, les eaux du Nil, les terres fertiles, l’or (qui s’évade vers les coffres et les raffineries de Dubaï) et la gomme arabique (qui finit dans nos sodas et nos cosmétiques…). Et enfin, l’engagement de puissances régionales. Et leurs calculs politico-économiques. D’un côté, les FAS d’al-Burhane. L’armée régulière, l’institution, l’État, mais aussi, en son sein, certains réseaux islamistes hérités d’el-Béchir. Al-Burhane s’appuie sur l’Arabie saoudite, soucieuse de stabilité sur la rive opposée de la mer Rouge et de maîtriser les ambitions des Émirats arabes unis, eux résolument engagés du côté des FSR. Khartoum peut aussi compter sur l’appui de l’Égypte d’al-Sissi, qui voit dans le Soudan son arrière-cour stratégique. À cela s’ajoute la rivalité entre Le Caire et Addis-Abeba autour des eaux du Nil et du grand barrage éthiopien. L’Éthiopie que certains accusent de soutenir les « rebelles » des FSR…
Un cauchemar géostratégique « local », donc, face auquel les grandes puissances semblent impuissantes. Les Américains menacent et sanctionnent sans grand effet… Un cauchemar géostratégique « local » où les armes affluent en masse, sans que l’on cherche véritablement à bloquer ce commerce tragique et à identifier clairement les « commerçants ». Un cauchemar africain aussi, une guerre fratricide que la diplomatie continentale, les conseils de paix divers, les chefs d’État influents ne parviennent ni à arrêter ni à vraiment « nommer ». Encore une fois, comme s’il fallait oublier…
Après la séparation avec le Soudan du Sud, lui-même englué dans sa propre guerre civile, le pays continue sa désintégration et sa marche tragique vers la partition. Une partition qui n’apportera rien aux victimes, aux survivants, aux millions de déplacés.
Peut-on parler d’Afrique du futur, d’émergence, de puissance retrouvée, de récit continental, de souveraineté, alors que le Soudan se déchire et se détruit dans l’indifférence et l’impuissance ?