Aller au contenu principal
Côte d’Ivoire : La grande ambition

Tenon Coulibaly:
«Les déchets peuvent devenir un levier économique à part entière»

Cofondateur de Digital Smart Trash

Par Jihane Zorkot
Publié le 13 avril 2026 à 14h25
Share

Et si l’on transformait les déchets en richesse? C’est l’idée de cet entrepreneur ivoirien qui, face à l’explosion des volumes, mise sur la technologie et la data pour repenser leur gestion et ouvrir la voie à une véritable économie circulaire, en Afrique comme à l’international.

JIHANE ZORKOT
JIHANE ZORKOT

Pendant longtemps, la gestion des déchets a été pensée comme une simple question logistique: collecter, transporter, faire disparaître. Mais à mesure que les villes s’étendent et que les volumes explosent, ce modèle montre ses limites. 
C’est précisément à cette problématique que souhaite répondre Tenon Coulibaly. Ingénieur en informatique, également formé aux enjeux du développement durable, il fait partie de ces personnes qui abordent les problèmes non plus comme des contraintes isolées, mais comme des systèmes à structurer. Avec Digital Smart Trash, il développe une solution de poubelles et de conteneurs connectés, capables de suivre les flux de déchets en temps réel. Une manière de redonner de la visibilité à un secteur qui en manque cruellement, mais aussi de passer d’une gestion subie à une gestion pilotée, plus efficace et plus lisible. 
Présentée en juin dernier à Paris, lors du salon VivaTech, la solution a rapidement suscité l’intérêt d’acteurs internationaux. Une reconnaissance qui dépasse le simple cadre de l’innovation technologique, et confirme qu’il s’agit aussi d’une réponse à des enjeux globaux de plus en plus partagés. Derrière l’outil, il y a surtout une conviction qui structure toute la démarche: tant que les déchets sont invisibles, ils restent un problème. Dès lors qu’ils sont mesurés, tracés et organisés, ils changent de statut. Ils deviennent une ressource et, à terme, un levier économique à part entière pour les villes africaines. 

AM: Derrière Digital Smart Trash, il y a aussi un parcours. À quel moment votre trajectoire a-t-elle croisé l’enjeu environnemental? 

Tenon Coulibaly: Il n’y a pas eu un moment précis, mais plutôt une prise de conscience progressive, presque évidente avec le temps. À l’origine, rien ne me prédestinait directement à la gestion des déchets. Je suis ingénieur en informatique, formé à penser en systèmes, à structurer la complexité, à identifier les failles et à concevoir des solutions. Mais en parallèle de ce parcours, il y avait le terrain, les villes, les réalités quotidiennes. Et cette question, omniprésente, presque banalisée: celle des déchets. Ce qui m’a frappé, ce n’est pas seulement leur présence, mais surtout le manque d’organisation autour d’eux. Un secteur essentiel, mais traité de manière fragmentée, sans données fiables, sans traçabilité, sans véritable pilotage. On collecte, parfois on transporte, mais très vite, on perd la visibilité. Et dans cette absence de visibilité, on perd aussi de la valeur. En creusant, j’ai compris que le problème n’était pas uniquement opérationnel, mais structurel. Et surtout, qu’il contrastait avec des pratiques plus anciennes. Dans les villages où j’ai grandi, rien ne se perdait vraiment.

Les matières étaient réutilisées, transformées, réintégrées. Le déchet n’était pas une fin en soi, mais une étape. Autrement dit, le tri n’est pas une innovation pour l’Afrique. C’est une pratique que nous avons simplement cessé d’organiser à mesure que nos villes se sont développées. Le déclic est venu lorsque j’ai fait le lien entre cette réalité et mon parcours. J’ai compris que la technologie pouvait jouer un rôle déterminant. Non pas comme une solution miracle, mais comme un outil de structuration. Un moyen de redonner de la visibilité à un secteur qui en manque cruellement. Parce qu’au fond, on ne peut pas transformer ce que l’on ne mesure pas. Tant que les déchets sont invisibles dans les données, ils restent un problème. Mais dès lors qu’ils deviennent traçables, quantifiables, orientables, ils changent de statut. Ils deviennent une ressource.

Pourquoi avoir choisi d’apporter une réponse technologique à la gestion des déchets avec Digital Smart Trash? 

La gestion des déchets en Afrique, et particulièrement en Côte d’Ivoire, a longtemps été réduite à une somme de gestes simples : collecter, transporter, jeter, et plus récemment enfouir. Ce modèle a eu le mérite d’exister, mais il montre aujourd’hui ses limites face à une urbanisation qui s’accélère, à des volumes qui explosent et à des exigences environnementales de plus en plus pressantes. C’est de ce constat qu’est née l’entreprise Digital Smart Trash, portée par une conviction forte : les défis actuels ne peuvent plus être résolus uniquement par des moyens traditionnels. Il faut une transformation plus profonde, menée par la donnée, la technologie et l’intelligence opérationnelle. En intégrant des capteurs intelligents, des systèmes de traçabilité et des outils d’analyse en temps réel, nous avons voulu faire évoluer le modèle. L’objectif est de passer d’une logique réactive à une logique prédictive, d’un système opaque à un système transparent, et d’un modèle linéaire à une économie circulaire. Mais au-delà de l’efficacité opérationnelle, l’ambition est aussi stratégique. Il s’agit de montrer que la gestion des déchets peut devenir un levier d’innovation, de création de valeur et de développement durable. 

Concrètement, qu’est-ce que vos conteneurs connectés changent dans l’organisation de la collecte? 

Aujourd’hui, on observe que les entreprises et les collectivités gèrent leurs déchets sans réelle visibilité. C’est l’un des problèmes les plus fréquents. Une fois que le déchet quitte le site, il devient très difficile de savoir où il va, comment il est traité et s’il est réellement valorisé. Ce manque de visibilité a des conséquences concrètes: des tournées inefficaces, des débordements évitables, des surcoûts, et une difficulté à répondre aux exigences croissantes en matière de responsabilité environnementale. Avec les conteneurs connectés, nous apportons des données en temps réel dans un secteur qui en manque. Les équipes n’interviennent plus de manière systématique, mais en fonction du niveau réel de remplissage. Cela permet d’anticiper la collecte, d’optimiser les tournées, d’éviter les déplacements inutiles et de réduire l’empreinte carbone des opérations. Mais la transformation ne s’arrête pas là. La traçabilité change aussi profondément la relation que les entreprises entretiennent avec leurs déchets. Chaque collecte est enregistrée, datée, documentée. On sait quels volumes ont été enlevés, quand, et vers quelle filière ils ont été orientés. On passe ainsi d’une logique déclarative à une logique de preuve, ce qui devient essentiel dans un contexte où les enjeux de RSE sont de plus en plus importants. 

En quoi la traçabilité devient-elle un levier structurant pour le recyclage? 

Le recyclage souffre aujourd’hui d’un problème fondamental: l’absence de données fiables sur les flux de déchets. Sans traçabilité, il est impossible de répondre à des questions pourtant essentielles: quels déchets sont produits, en quelles quantités, où, et que deviennent-ils réellement? Sans ces réponses, les filières de recyclage restent mal organisées, souvent sous-exploitées. La traçabilité change cela en profondeur. Lorsqu’on peut suivre, quantifier et orienter les flux, les acteurs du recyclage peuvent s’organiser, investir dans les bonnes capacités et sécuriser leurs approvisionnements. Elle permet aussi d’améliorer la qualité du tri, d’identifier les anomalies et de mieux sensibiliser les producteurs. Mais il y a surtout une dimension économique. En rendant les flux visibles et fiables, les données permettent de créer de véritables marchés autour des matières recyclées. Le déchet cesse alors d’être un coût pour se changer en ressource, et le recyclage devient un secteur économique à part entière. 

Votre solution a été présentée à VivaTech, à Paris, en juin 2025. Quel regard portent les acteurs internationaux sur votre innovation? 

VivaTech a été bien plus qu’un simple événement. Cela a marqué un tournant dans la manière dont notre solution est perçue à l’international. Digital Smart Trash n’a pas été considérée comme une solution locale, mais comme une réponse crédible apportée à des problématiques globales: la gestion des déchets, la traçabilité, la transition vers une économie circulaire. Ce qui a particulièrement marqué les acteurs que nous avons rencontrés, c’est notre capacité à proposer une solution opérationnelle, pensée pour fonctionner dans des environnements complexes, avec peu de données et des contraintes logistiques fortes. À l’issue de notre présentation, nous avons été approchés par plusieurs multinationales, non pas dans une logique de curiosité, mais dans une démarche concrète de partenariat. Cela a également ouvert des discussions à l’international, y compris en Europe, et confirmé que ces enjeux dépassent largement le cadre africain. Plus largement, cela traduit un changement de regard: les innovations africaines ne sont plus perçues comme des solutions d’adaptation, mais comme des propositions capables de répondre à des enjeux mondiaux. 

Vous rappelez que le tri existe déjà dans les pratiques locales. L’enjeu, aujourd’hui, est-il de structurer ces habitudes? 

Le tri de déchets en plastique.TRESOR BEDA
Le tri de déchets en plastique. TRESOR BEDA

Oui, absolument. Il y a une idée reçue selon laquelle l’Afrique n’aurait pas la culture du tri, mais c’est faux. Historiquement, dans nos villages, très peu de choses étaient considérées comme des déchets inutiles. Les matières étaient réutilisées, réparées, transformées. Le déchet était perçu comme une ressource. Ce qui a changé, c’est l’urbanisation rapide et l’arrivée de nouveaux matériaux, notamment le plastique. Le tri n’a pas disparu, il est devenu informel, fragmenté. Aujourd’hui, une grande partie de ce travail est assurée par des acteurs essentiels, mais encore peu structurés. Notre objectif n’est pas de remplacer ces pratiques, mais de les organiser: apporter de la traçabilité, structurer les flux, améliorer la qualité du tri et connecter les acteurs. L’enjeu, au fond, est de redonner de la valeur à ce qui existe déjà. 

On parle souvent des déchets comme d’un problème. Et s’ils devenaient l’une des plus grandes opportunités économiques et écologiques pour les villes africaines? 

C’est justement le changement de regard que nous défendons depuis le premier jour. Les déchets ne sont pas un problème à gérer, ce sont des ressources qui attendent d’être structurées. Les villes africaines produisent chaque jour des volumes considérables de plastique, de matière organique, de papier ou de métal. Lorsqu’ils sont mal gérés, ils polluent. Lorsqu’ils sont bien structurés, ils peuvent alimenter des filières économiques. Demain, et cela commence déjà, les déchets peuvent devenir un moteur de croissance: développement d’industries locales de recyclage, création de nouvelles chaînes de valeur autour de la matière secondaire, production d’énergie à partir de déchets organiques, génération de milliers d’emplois pour les jeunes et les femmes… Mais pour que ce potentiel devienne une réalité, une condition reste essentielle: la structuration. Organiser les flux, fiabiliser les données, améliorer le tri, connecter les acteurs. Il est important, cependant, de rester lucide: la technologie, à elle seule, n’est pas une solution miracle. Elle est un levier puissant, mais son efficacité dépend de sa capacité à s’adapter aux réalités du terrain. Dans des contextes encore en structuration, où le secteur informel joue un rôle clé, il faut adapter la technologie au niveau de maturité du marché, et non l’inverse. C’est l’approche de Digital Smart Trash: proposer des solutions progressives, ancrées dans les réalités africaines, capables d’accompagner l’évolution du secteur sans le brusquer.