Portrait

Tidjane Thiam : le retour à l’Afrique

Par Zyad Limam/Jean-Michel Meyer - Publié en
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STEFAN WERMUTH/BLOOMBERG

Finalement, Tidjane Thiam n’est jamais là où on l’attend. Le 12 avril, l’homme d’affaires franco-ivoirien a été désigné chef de file des quatre envoyés spéciaux mandatés par l’Union africaine (UA) pour mobiliser la communauté internationale. Leur objectif ? Concentrer l’aide financière qui permettra au continent de surmonter la pandémie de Covid-19 et éviter une crise économique et sociale majeure qui risque de plonger le continent dans sa première récession depuis un quart de siècle. En toute urgence, le financier international, rompu aux négociations tendues, doit donc se déployer tous azimuts pour contribuer à limiter l’impact du cataclysme annoncé en Afrique. Et faire jouer un phénoménal carnet d’adresses, construit tout au long d’une carrière tout aussi surprenante. Une mission qu’il relève avec trois autres personnalités de premier plan : la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, ex-directrice générale de la Banque mondiale, le Rwandais Donald Kaberuka, ex-président de la Banque africaine de développement (BAD), et le Sud-Africain Trevor Manuel, ancien ministre et président d’Old Mutual, l’une des plus grandes compagnies d’assurances du continent. 

Trois jours après leur nomination, le 15 avril, ceux que l’on surnomme déjà « les quatre fantastiques » ont contribué à l’adoption d’un moratoire auprès des ministres des Finances et des banquiers centraux des pays du G20. Ces derniers donnant leur aval à une suspension provisoire de la dette des pays les plus pauvres pendant douze mois. Et libérant ainsi une cagnotte de 44 milliards d’euros pour armer la riposte africaine à la pandémie en 2020. « C’est une idée très puissante, et tout le monde voit, maintenant, que c’est la manière la plus rapide de mettre de l’argent immédiatement sur le terrain pour agir au profit des populations, plutôt que d’attendre des décaissements qui, dans le meilleur des cas, mettront plusieurs semaines à arriver dans les différents pays », a commenté le financier sur RFI le 16 avril. Aux critiques qui martèlent qu’un moratoire n’est pas une annulation de la dette, il a rétorqué, sur les mêmes ondes : « Tous les jours, il y a des gens qui meurent. Dans une phase aiguë de l’épidémie, deux jours d’attente, c’est un doublement du nombre total de morts. Donc il y a un sentiment d’urgence depuis que l’on a commencé ce travail. » Et les « quatre fantastiques » entendent poursuivre leur mission. « Avant que le coronavirus n’augmente, on était à un ratio de dette sur PIB d’environ 108 %. Avec le coronavirus, les recettes baissent, donc on va arriver rapidement à 150 %. Il est clair que dans cette situation, il y a des pays qui vont être sous pression. Oui, il va falloir envisager des remises ou des annulations de dettes », prédit Tidjane Thiam, très combatif.
 
LE PREMIER IVOIRIEN À INTÉGRER POLYTECHNIQUE 
Né à Abidjan en 1962, il a passé son enfance à Rabat, au Maroc, où son père avait été nommé ambassadeur en 1966. Le jeune Tidjane a grandi dans un monde de pouvoir et d’influence. Il faut remonter aux berges de la lagune Ebrié, à Abidjan, pour mesurer le chemin parcouru par ce petit-neveu de Félix Houphouët-Boigny, auquel il est lié par sa mère, nièce du président et issue d’une noble lignée de l’ethnie des Baoulés – il est luimême prince baoulé, avant d’avoir été l’un des rois de la City de Londres. Une mère qui n’a appris à lire qu’une fois adulte, mais qui a poussé ses sept enfants à s’accomplir dans les études. Quant à son père, Amadou Thiam, né au Sénégal, il lui a transmis l’esprit de compétition. Formé au journalisme en France, il deviendra le directeur de Radio Côte d’Ivoire dans sa patrie d’adoption, avant d’être nommé ministre de l’Information en 1963. 
 
Intelligent, ambitieux, déterminé, Tidjane Thiam est ainsi le premier Ivoirien à intégrer la prestigieuse École polytechnique, en 1981. À la grande fierté de ses parents, il défilera en tête de sa promotion X81 sur les Champs-Élysées. En 1986, il sort major de sa promotion de l’École nationale supérieure des mines de Paris et, en 1988, obtient un MBA de l’Institut européen d’administration des affaires (Insead), à Fontainebleau, considéré comme l’usine à former les futurs grands patrons. Il est fait pour réussir et voir loin… Pourtant, la France lui paraît étroite, peu disposée à lui offrir un poste, un job à sa mesure. Pour ce géant – il mesure près de 2 mètres –, le plafond de verre « parfaitement invisible mais ô combien réel » l’empêche, « en raison de son profil », d’accéder aux responsabilités des plus grandes entreprises. Un ressentiment qu’il décrira, bien plus tard, en 2009, dans une tribune intitulée « Qu’est-ce qu’être Français ? » Et une blessure toujours ouverte en 2013, qu’il rappellera lorsqu’il recevra le Grand Prix de l’économie, à Paris : « Tous mes camarades avaient des entretiens d’embauche, sauf moi. » Le surdoué n’a pas la place qu’il mérite chez des Gaulois bien décidés à garder les commandes. Et selon la formule de Jean-Claude Trichet, l’ancien président de la Banque centrale européenne, voilà bien un profil « que la France peut regretter d’avoir laissé partir ». 
 
Après un passage, à la fin des années 1980, chez McKinsey, entre Paris et New York, et une participation au Programme des jeunes professionnels (initié par la Banque mondiale), il est appelé en 1994 par le gouvernement de Côte d’Ivoire pour diriger le Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD), chargé des grands travaux. Nommé ministre du Plan et du Développement en 1998, à 36 ans, il est promis à un destin brillant, peut-être même de Premier ministre. Mais l’aventure tourne court. Le 24 décembre 1999, un coup d’État militaire éclate. Le président Henri Konan Bédié est renversé. Pour Thiam, la désillusion est profonde. La France, la Côte d’Ivoire, des impasses qui se répètent… Il décide alors de voir autrement, de voir ailleurs aussi. C’est le conseil du directeur des études de l’École des mines de l’époque, Gilbert Frade, qui l’invite à changer d’air : « Va chez les Anglo-Saxons », l’encourage-t-il. 
 
« JE SUIS NOIR, FRANCOPHONE, ET JE MESURE 1,93 MÈTRE » 
En 2002, presque résigné, persuadé que ses origines lui fermeront les portes d’une brillante carrière internationale dans la finance, il se résume en ces termes lors d’un entretien pour intégrer Aviva : « Je suis noir, francophone, et je mesure 1,93 mètre. » La compagnie d’assurances britannique le recrute. Il y exerce successivement, entre 2002 et 2008, les fonctions de directeur de la stratégie et du développement, directeur général d’Aviva International, puis directeur exécutif et directeur général Europe ! Remarqué par le principal concurrent de l’assureur, Prudential, il est débauché. En 2009, Tidjane Thiam est nommé directeur général et devient ainsi le premier dirigeant noir à piloter une entreprise du FTSE 100 (également appelé « footsie »), l’indice boursier des 100 premières entreprises cotées à Londres. L’homme d’affaires tient sa revanche. Mais cela se termine mal. Il est durement désavoué par ses actionnaires dans son projet d’OPA visant à prendre le contrôle de l’assureur AIA, filiale asiatique de l’américain AIG, en 2010. Un raid raté. « Mais pour qui se prend ce nègre, qui pense qu’on va lui laisser faire une OPA de 35 milliards de dollars ? » Cette terrible phrase est attribuée par la presse britannique à l’un des principaux actionnaires de Prudential. Autant dire que Tidjane Thiam en gardera une profonde amertume et un sentiment d’injustice extrême. 
 
Le financier n’est pas plus épargné à Zurich, bastion du capitalisme alémanique, en 2015. S’il est parvenu à redresser Crédit Suisse en cinq ans, transformant une vieille banque commerciale poussiéreuse en un fleuron de la gestion de fortune, il a tout du long été fraîchement accueilli par un establishment crispé. Nommé « banquier de l’année » en août 2018 par le prestigieux magazine britannique Euromoney, Tidjane Thiam aura prouvé une fois de plus ses qualités de « master strategist ». Les actionnaires étrangers le soutiennent, mais les actionnaires locaux travaillent activement à sa chute. « Lui qui a la réputation de tout comprendre très vite n’a, cette fois, rien vu venir », commente, acerbe, le quotidien suisse Neue Zürcher Zeitung. Une affaire rocambolesque d’espionnage de hauts cadres de la banque, doublée d’inextinguibles inimitiés personnelles ont raison de lui. Poussé à la démission en février dernier, le financier sort la tête haute, annonçant le jour de son départ des résultats historiques pour Crédit Suisse : un bénéfice en hausse de 69 % sur l’exercice 2019, à 3,1 milliards d’euros. Si le principal intéressé aime à citer souvent son dicton ivoirien préféré, « On a beau suivre un chemin accidenté, il faut garder la colonne droite », un article du quotidien lausannois Le Temps conclut parfaitement l’affaire avec ce titre : « Tidjane Thiam, le banquier qui n’était pas assez suisse. » 
 
APRÈS LA BANQUE, LE LUXE ? 
En janvier 2020, le financier avait annoncé qu’une fois finie sa mission à Crédit Suisse, il ne chercherait pas à prendre la tête d’un autre grand groupe. « Le Crédit Suisse, c’est ma fin de carrière de PDG », confiait-il au quotidien économique français Les Échos. À près de 58 ans, fortune faite, Tidjane Thiam aura coup prouvé. Se pose donc la question d’un « Et maintenant ? » à la hauteur de ses ambitions, et qui aurait du sens dans cet incroyable parcours personnel. De toutes évidences, les affaires, le monde corporate, le very big business continue à l’intéresser. Après la banque, le luxe ? Le 23 avril dernier, il est entré, pour une durée de quatre ans, au conseil d’administration du groupe de luxe Kering. Dirigé par le Français François-Henri Pinault, fils de l’homme d’affaires et milliardaire François Pinault, Kering regroupe un ensemble de maisons emblématiques dans la mode, la maroquinerie, la joaillerie et l’horlogerie (Gucci, Saint Laurent, Balenciaga, Boucheron, Cartier, etc.). Le groupe emploie 38 000 personnes dans le monde, pour un chiffre d’affaires de 15,9 milliards d’euros en 2019. 
 
Et puis, il y a l’éternelle rumeur de son retour en Côte d’Ivoire, d’une éventuelle carrière politique, et même d’une candidature à l’élection présidentielle d’octobre 2020. Jusque-là, le banquier a rejeté cette perspective plusieurs fois, sous la pression des « thiamistes », ses aficionados ivoiriens, très actifs sur les réseaux sociaux, qui ont lancé de nombreux appels en faveur de sa candidature. « J’ai dit à plusieurs reprises, et depuis de nombreuses années, ma détermination à ne pas avoir d’activité politique », assurait-il au Temps en 2018. Mais, en septembre 2019, alors que personne ne se posait la question, son service de communication administrait une piqûre de rappel dans un communiqué : « Tidjane Thiam ne sera pas candidat aux élections présidentielles de Côte d’Ivoire en 2020. » Cela suffisant à rallumer la mèche du qu’en-dira-t-on sur ses ambitions politiques dans son pays d’origine. 
 
UNE ARDENTE VOLONTÉ DE RÉUSSIR 
On l’a dit, Tidjane Thiam n’est jamais vraiment là où on l’attend. Mouvement et pragmatisme : « La chose la plus importante dans la vie est de ne pas mourir, déclarait-il dans un entretien à Bloomberg en 2016. Premièrement, vous restez en vie. Ensuite, vous pouvez penser à l’avenir. » Et l’avenir, maintenant, tout de suite, c’est cette mission qu’il a acceptée, celle de faire front à la pandémie de Covid-19. L’homme d’affaires a, durant toute sa carrière, été poussé par une ardente volonté de réussir au plus haut niveau, de prouver qu’un Africain pouvait faire mieux que tous les autres, que la couleur de la peau n’était qu’une apparence. Parvenir à effacer la lourde ardoise des pays du continent auprès de leurs riches créanciers, qu’ils soient occidentaux ou chinois, à obtenir des nouveaux financements par centaines de millions de dollars, voilà un combat à sa mesure. L’occasion de jouer un rôle historique. Et de donner du sens à sa propre africanité. Car Tidjane Thiam est « africain ». Car Tidjane Thiam est « africain ». ■