Tirailleurs:
Berlin en avant-garde
Le Haus der Kulturen der Welt consacre une exposition majeure aux soldats africains qui ont libéré l’Europe. Et que l’Europe a oubliés.
Du 21 mars au 14 juin 2026, le Haus der Kulturen der Welt (HKW) ouvre ses portes à «Tirailleurs: Trials and Tribulations – From Cannon Fodder to Avant-Garde, The Forgotten Soldiers Who Freed Europe», une exposition-événement qui replace les soldats africains au cœur de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Elle réunit plus de trente artistes de plusieurs générations – Kader Attia, Barthélémy Toguo, Pascale Marthine Tayou, El Hadji Sy, Binta Diaw, Josèfa Ntjam –, avec quatorze commandes inédites, des archives, des films signés Ousmane Sembène et Rachid Bouchareb, ou des collaborations avec la Raw Material Company de Dakar, Ancrages à Marseille, la Cinémathèque de Tanger. Un dispositif ambitieux, pensé non comme une commémoration, mais comme une enquête: que révèle cette histoire sur l’exploitation systématique des «ressources humaines» coloniales, hier comme aujourd’hui?
Que cette exposition se tienne au HKW plutôt que dans un musée classique dit beaucoup de ce qu’est devenue cette institution. Fondé en 1989, le Haus der Kulturen der Welt a toujours fonctionné comme un pouvoir culturel alternatif dans le paysage institutionnel allemand, et même européen. Un espace où les voix du monde non occidental ne sont pas exposées comme des curiosités, mais invitées à penser, à créer, à déranger. À deux pas de l’ancien Reichstag, dans un bâtiment en forme d’huître suspendu au-dessus de la rivière Spree, l’établissement reste l’une des rares grandes institutions européennes à avoir placé les Suds au centre, et non en marge.
À sa tête depuis 2023: Bonaventure Soh Bejeng Ndikung. Né à Yaoundé en 1977, d’abord docteur en biotechnologie, il devient l’un des commissaires d’exposition les plus influents de sa génération, fondateur de SAVVY Contemporary à Berlin, commissaire général de la 36e Biennale de São Paulo, ancien collaborateur de la documenta 14, et désormais classé 26e au «Power 100» d’ArtReview. Son parcours est à l’image du projet qu’il incarne: inclassable, décloisonné, ancré dans la conviction que l’art n’est pas séparable du politique ni de l’éthique. À la tête du HKW, il a fait sienne la maxime de la révolution haïtienne – Tout Moun Se Moun, «chaque être humain est un être humain» – pour en faire la boussole d’une institution qui refuse de hiérarchiser les cultures.