Touré Faman: «Nous avons un cadre macroéconomique solide et de la visibilité»
Le président de la chambre de commerce et d’industrie revient sur le rôle de l’institution consulaire, la stratégie des pouvoirs publics en faveur de l’entrepreneuriat, et la nécessité impérative de soutenir les acteurs privés ivoiriens.
Institution clé de l’économie ivoirienne, la Chambre de commerce et d’industrie (CCI-CI) occupe une place stratégique dans la structuration, la représentation et l’accompagnement du secteur privé. À la tête de cette institution depuis 2016, Touré Faman dresse un bilan des réformes engagées, des avancées obtenues et des défis qui demeurent pour les entreprises. Croissance, climat des affaires, formalisation, PME, champions nationaux, inclusion économique… Tour d’horizon des politiques menées depuis plus d’une décennie et des leviers à actionner pour consolider un secteur compétitif, innovant et moteur du développement.
AM: Quels sont les prérogatives et le périmètre d’intervention de la CCI-CI?
Touré Faman: Établissement public jouissant d’une personnalité morale et d’une autonomie financière, cette institution consulaire poursuit des missions de représentation du secteur privé, de consultation, de formation, d’appui aux entreprises, et enfin de création et de gestion d’infrastructures et de services d’intérêt général pour le secteur privé. À ce titre, elle joue un rôle essentiel d’interface entre les entreprises et les pouvoirs publics, avec pour vocation principale de représenter les opérateurs économiques, de défendre leurs intérêts auprès des pouvoirs publics et d’accompagner durablement leur croissance et leur développement. L’une de ses missions majeures consiste donc à porter la voix des entreprises auprès des autorités publiques sur des thématiques structurantes, telles que la fiscalité, la concurrence, l’aménagement du territoire, les normes environnementales, ou bien la régulation des marchés.
Comment qualifieriez-vous la politique menée à l’endroit des entreprises par les gouvernements successifs du président Alassane Ouattara?
Elle peut être qualifiée de résolument «pro-entreprises», ambitieuse et orientée vers la construction d’un secteur privé fort, capable d’assurer la transformation structurelle de notre économie. Depuis près de quinze ans, les autorités ont fait du secteur privé le véritable moteur de la croissance nationale, en misant sur un cadre économique stable, modernisé et propice à l’industrialisation. Les résultats en témoignent. Les réformes engagées ont d’abord permis de consolider la stabilité macroéconomique et de renforcer l’attractivité du pays. La Côte d’Ivoire a ainsi connu une croissance moyenne de 8,2% entre 2012 et 2019, puis de 6,5%ces dernières années, malgré un contexte mondial marqué par des crises. Une attention spécifique a aussi été accordée aux petites et moyennes entreprises, qui représentent plus de 90% du tissu entrepreneurial ivoirien. Il faut notamment citer la mesure de la commande publique réservant 30%des marchés aux PME, constituant un levier puissant d’accès aux opportunités économiques.
Qu’est-ce qui a été le mieux réussi, selon vous?
L’une des plus grandes réussites de ces quinze dernières années réside indéniablement, selon moi, dans la transformation structurelle du cadre économique, administratif et infrastructurel de notre pays. Un cadre macroéconomique solide et prévisible, s’appuyant sur des plans nationaux de développement précis, a offert aux entreprises la visibilité nécessaire pour investir, se développer et créer des emplois. La modernisation profonde de l’environnement des affaires et le développement des infrastructures ont considérablement amélioré la compétitivité nationale. Un autre facteur clé de réussite a été la diplomatie économique et l’accompagnement à l’international (en Afrique, en Europe, en Amérique et en Asie) des entreprises ivoiriennes. Notre institution consulaire, avec les autres acteurs du secteur privé, a joué un rôle central dans la mobilisation les entreprises. Stabilité économique, modernisation des infrastructures, digitalisation, réforme de l’environnement des affaires et diplomatie économique constituent les piliers de la réussite de ces dernières années.
Que reste-t-il à faire pour améliorer davantage la situation des entreprises?
D’abord, il est essentiel de poursuivre l’allégement des procédures administratives par la digitalisation des services délivrés par l’administration publique, afin de créer un environnement encore fluide et plus attractif. Ensuite, il faut renforcer l’accès au financement, en particulier pour les jeunes entreprises et les structures innovantes. Un autre axe important concerne l’adéquation entre les compétences disponibles et les besoins du marché. Il convient donc de poursuivre les efforts en matière de formation professionnelle et de promouvoir des programmes d’apprentissage en alternance. Enfin, il est crucial de poursuivre l’amélioration des infrastructures de base : énergie, connectivité numérique, logistique et infrastructures industrielles.
Comment la CCI-CI peut-elle contribuer à l’amélioration de l’environnement des affaires?
En tant qu’institution consulaire, elle est un pont essentiel entre le secteur privé et l’État. Elle peut influencer favorablement les réformes nécessaires. Son réseau de comités locaux, constitué de 18 délégations régionales, permet de rapprocher l’administration des acteurs économiques et de densifier le tissu économique. Par ailleurs, la chambre développe des programmes de formation, des services d’accompagnement, de l’information économique et juridique. Elle joue déjà un rôle central dans la dynamique économique nationale.
Comment incitez-vous les entreprises à se formaliser?
La formalisation du tissu entrepreneurial constitue une priorité nationale pour renforcer la compétitivité, sécuriser les activités économiques et élargir l’assiette fiscale. Notre action se déploie à plusieurs niveaux. Nous agissons d’abord à travers la sensibilisation. Nous menons des campagnes d’information, organisons des ateliers et des événements régionaux, tels que les Journées économiques des régions, pour expliquer les bénéfices concrets de l’accès aux marchés publics, de l’obtention de financements, de la sécurité juridique, ou encore du développement de partenariats. Ce sont des opportunités incitatives. Ensuite, nous accompagnons les entreprises de manière opérationnelle grâce à des dispositifs d’appui et de conseil. Les conseillers orientent les porteurs de projet dans le choix de la forme juridique, la réalisation des formalités administratives, l’immatriculation, l’obtention des documents officiels et la mise en conformité avec les exigences fiscales, sociales et réglementaires. Par ailleurs, nous renforçons les capacités des entrepreneurs à travers des formations sur la gestion financière, la tenue des documents comptables, la gouvernance et la fiscalité. Cette professionnalisation progressive facilite la transition vers le secteur formel.
Faut-il davantage de PME dans notre pays?
Bien évidemment. Mais des PME innovantes et ambitieuses. Le développement du nombre de structures est indispensable pour la croissance économique, la création d’emplois et la diversification de notre économie. Le gouvernement l’a si bien compris qu’il a déployé depuis 2012 plusieurs dispositifs de soutien: la loi Phoenix, le fonds de garantie des PME, la réservation d’une part de la commande publique aux PME locales, la mise en oeuvre du programme national de restructuration et de mise à niveau des entreprises industrielles. Les PME performantes sont un levier important pour le développement économique inclusif. Elles contribuent à réduire le chômage, en particulier parmi les jeunes et les diplômés. Elles favorisent l’inclusion économique, en permettant à des porteurs de projet issus de divers milieux de participer activement à l’économie formelle. Enfin, elles stimulent l’innovation et la compétitivité, et contribuent à renforcer l’attractivité du pays pour les investisseurs. Elles créent des chaînes de valeur locales, stimulent l’entrepreneuriat, et renforcent l’écosystème économique global. En bref, les PME participent à la diversification économique et à la modernisation de notre productivité. Or, il faut être prudent, car il ne suffit pas de vouloir plus de PME. Il faut parallèlement créer un environnement favorable à leur croissance, comme le fait le gouvernement.
Pourquoi parle-t-on de «champions nationaux», et comment les créer?
Ce sont des entreprises locales, à capitaux majoritairement ivoiriens, qui se distinguent par leur performance, leur compétitivité, leur capacité à innover et à aller chercher des parts de marché aux niveaux régional et international. Elles se caractérisent par leur poids économique, et sont leaders dans leurs secteurs d’activité. Elles créent des emplois, génèrent des revenus fiscaux substantiels, et représentent la compétitivité et le savoir-faire du pays à l’échelle régionale, voire mondiale. Elles incarnent la réussite de l’économie nationale et servent de modèle pour inspirer et stimuler l’entrepreneuriat local. Elles contribuent également à structurer des chaînes de valeur, à intégrer les PME dans des réseaux productifs, à attirer des investissements étrangers, participant ainsi à la croissance durable du pays.
Comment la CCI-CI contribue-t-elle à l’émergence de ces champions?
Par ses programmes d’accompagnement, de formalisation et de renforcement des capacités, elle joue un rôle stratégique dans l’identification, l’accompagnement et le soutien des entreprises susceptibles de devenir des champions nationaux. Elle renforce les capacités des dirigeants et de leurs équipes via des programmes de formation sur la gouvernance, la gestion financière, le marketing, l’innovation et la digitalisation. Ces initiatives permettent aux entreprises de se professionnaliser, de piloter leur croissance et de se positionner comme leaders dans leur secteur. La chambre favorise en outre le réseautage, en facilitant les rencontres avec d’autres entrepreneurs, investisseurs et partenaires, tant locaux qu’internationaux, à travers des forums, des missions commerciales et des événements sectoriels. Par ailleurs, dans la liste des 27 entreprises sélectionnées pour la première cohorte du programme PEPITE, présentées le 4 décembre dernier au Sofitel Hôtel Ivoire, une bonne partie a bénéficié et bénéficie des services d’appui et de formation de la CCI-CI.
Comment percevez-vous les entrepreneurs ivoiriens?
Ils représentent une source de dynamisme et de créativité pour notre économie. Ces acteurs se caractérisent par leur résilience, leur capacité d’adaptation et leur esprit d’initiative face aux défis souvent complexes du contexte économique local. Bon nombre d’entre eux font preuve d’une grande inventivité pour saisir des opportunités, créer des solutions adaptées aux besoins du marché et développer des activités malgré des contraintes financières, administratives ou logistiques. Ils sont également de plus en plus structurés, désirant souvent renforcer leurs compétences. En parallèle, les entrepreneurs ivoiriens cherchent à se connecter entre eux, à apprendre des expériences réussies, et à profiter des dispositifs d’accompagnement proposés par des institutions comme la chambre pour consolider leurs projets. Je les perçois comme une force créatrice, un moteur essentiel de notre développement.
La croissance ivoirienne a-t-elle été suffisamment inclusive?
Le pays a connu ces dernières années des performances économiques remarquables, une croissance soutenue, ainsi qu’une diversification progressive des secteurs productifs. Cependant, il faut reconnaître que cette croissance n’a pas encore été bénéfique de manière équitable à tous les segments de la population. Aussi, des efforts restent à fournir dans les régions, et plus particulièrement dans les zones rurales, afin que celles-ci s’intègrent davantage dans le tissu économique moderne. Nous devons créer les conditions d’un accès aux infrastructures économiques, aux services financiers et aux opportunités de formation professionnelle. De nombreux entrepreneurs (les jeunes, les femmes…) rencontrent également des difficultés pour accéder aux financements, aux marchés publics, ou encore aux dispositifs d’accompagnement, ce qui limite fortement leur participation effective à la création de richesse.
Une préférence nationale plus marquée dans les marchés publics serait-elle bénéfique?
Le gouvernement met en place des règles prioritaires tout en respectant les principes de concurrence, notamment dans les marchés publics. Et l’État mène une politique qui facilite l’accès des PME locales aux opportunités publiques. Cela est particulièrement important en Côte d’Ivoire, où près de 90% du tissu économique est constitué de PME, dont une bonne partie a pour client principal l’État à travers les commandes publiques. Ces mesures permettent d’accompagner efficacement les PME dans leur croissance et leur structuration. On peut donc dire que l’État privilégie l’appui et l’accompagnement plutôt qu’une préférence purement nationale. Il favorise la création de valeur locale, le développement des compétences, et soutient l’émergence de champions nationaux. L’idée n’est donc pas de réduire la concurrence, mais de créer un environnement où les entreprises ivoiriennes peuvent se renforcer, innover et répondre efficacement aux exigences des marchés publics. L’accès à ces marchés est un levier stratégique pour soutenir la croissance des PME, renforcer l’économie locale et encourager l’industrialisation.
Quels sont les enjeux du prochain quinquennat?
Le prochain quinquennat sera déterminant pour consolider les acquis économiques de la nation et relever les défis structurels, qui persistent malgré la croissance des dernières années. Pour le secteur privé, l’enjeu majeur sera de transformer ces acquis en opportunités concrètes pour les entreprises, en favorisant notamment l’émergence de champions nationaux et le développement des pépites, ces PME à fort potentiel qui peuvent devenir les piliers de l’économie de demain. C’est sans doute le plus grand défi des cinq prochaines années. Assurer une croissance inclusive sera également essentiel, afin que les retombées du développement profitent aux jeunes, aux femmes, aux zones rurales et aux acteurs du secteur informel. De même, la transformation structurelle de l’économie passe par le renforcement de l’industrialisation, la modernisation des chaînes de valeur agricole, l’innovation, l’essor des PME capables de créer des emplois durables et la réduction à la dépendance aux matières premières. Enfin, le capital humain est un levier stratégique: améliorer la formation technique et professionnelle, aligner les compétences sur les besoins du marché et encourager l’employabilité sont essentiels pour renforcer la compétitivité et réduire le chômage.
Comment la CCI-CI a-t-elle évolué depuis votre arrivée en 2016 ?
Depuis 2016, la chambre de commerce et d’industrie a évolué tant dans sa gouvernance que dans son organisation et son impact sur le secteur privé. D’abord, il y a eu une modernisation institutionnelle. Nous avons restructuré l’organisation interne pour la rendre plus efficace, agile et centrée sur les besoins des entreprises. Cette reconfiguration s’est traduite par une clarification des missions, une professionnalisation des équipes et une amélioration de la qualité des services délivrés. La CCI-CI a aussi renforcé sa présence territoriale grâce à des délégations régionales structurées. Cela permet d’accompagner davantage d’entrepreneurs, y compris dans les zones éloignées d’Abidjan. Un autre axe majeur a été le renforcement du rôle consulaire, redynamisant la formalisation, encourageant l’adhésion des entreprises et consolidant la représentativité du secteur privé. Par ailleurs, la CCI-CI s’est ouverte sur les plans sous-régional nous participons désormais à des instances comme la FEWACCI, la Maison de l’Afrique, la CCI-UEMOA et une quinzaine d’autres organismes et international. Ainsi, les entreprises ivoiriennes bénéficient d’un accès privilégié aux forums économiques, salons, missions commerciales et programmes de renforcement des capacités.
Pourquoi orienter votre action vers l’intérieur du pays et la coopération sous-régionale? Quels résultats?
L’intérieur du pays représente un potentiel économique considérable, souvent sous-exploité du fait du manque d’infrastructures d’appui, de services consulaires et d’accompagnement rapproché pour les entreprises. La CCI-CI est une institution véritablement nationale. En renforçant notre présence territoriale à travers nos 18 délégations régionales, nous voulons améliorer l’encadrement des acteurs économiques locaux. Et ce pour accélérer la formalisation des entreprises, renforcer la compétitivité des filières agricoles et artisanales, et favoriser l’émergence de pôles économiques régionaux dynamiques. Par ailleurs, la coopération sous-régionale n’est pas un choix fortuit; elle s’inscrit dans la logique naturelle d’un secteur privé tourné vers l’exportation et l’intégration des marchés régionaux pour les entreprises ivoiriennes. Cela a permis à la fois d’ouvrir de nouveaux débouchés aux PME et d’attirer plus d’investisseurs intéressés par le pays en tant que plate-forme d’accès aux marchés ouest africains.