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Editos

Tunis, Casablanca...

Par Zyad Limam
Publié le 15 avril 2013 à 15h21
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Casablanca est plus que jamais une ville immense, chaotique, séduisante, créative, dangereuse. Le royaume et sa monarchie vieille de douze siècles paraissent comme hors de portée du Printemps arabe et de ses bouleversements. Ici, le roi est le roi. Et les islamistes gouvernent. Abdelilah Benkirane est le chef du Parti de la justice et du développement (PJD) et aussi le chef des ministres. Un personnage haut en couleur, « politique », très habile, qui a fait de la prison dans sa jeunesse et qui a conduit la mue de son parti jusqu’au cœur du pouvoir. Évidemment, tout se joue sur un fil, dans un équilibre à réinventer chaque jour. Le Maroc paraît différent, dans un moment, disons, de « dynamisme ».

Comment, pourquoi, le royaume n’a-t-il pas été pris dans la grande tourmente? D’abord, me dit-on, grâce à la monarchie. Le monarque incarne depuis des siècles le lien entre les différentes nations, tribus, identités, classes sociales qui fabriquent le royaume. Et les Marocains demandent de la monarchie. Et puis, ajoutent la plupart de mes interlocuteurs, « le Maroc ne vient pas de nulle part ». Il y a toujours eu des espaces de liberté. Une pratique démocratique minimale, des élections, même faussées, des médias, même contrôlés... Une discussion entre le Palais et le peuple. Au moment des grandes manifestations dites du 20-Février, les partis et les syndicats ne sont pas descendus dans la rue. Ils ont soutenu le système.

Vient alors un point essentiel. Les islamistes ont défendu la couronne. Ils ont choisi le pouvoir auprès du roi. Un responsable du PJD explique : « Les gens ne nous ont pas élus pour nous occuper de religion. Les questions qui affectent notre foi concernent toutes la oumma et ce n’est pas nous, dans notre coin, qui allons les régler. Les citoyens ont voté pour un changement démocratique, des résultats économiques. Nous n’allons pas gouverner contre le roi. Nous gouvernons pour le roi. Nous n’allons pas gouverner contre les élites. Nous gouvernons pour le Maroc. »

On pense évidemment à la Tunisie, qui semble s’enfoncer dans une longue crise politique. Et dans un débat stérile sur la nature d’être Tunisien. Un très important homme d’affaires nuance : « On exagère ce qui se passe. Compte tenu de l’énormité du changement, de la chute du régime, des tensions politiques, de la difficulté de définir un modèle différent de société, les choses ne vont pas si mal... » Un militant est encore plus optimiste : « De tous les pays qui ont connu un changement radical au cours du Printemps arabe, la Tunisie est le seul qui se soit engagé véritablement dans un processus de transition démocratique ». On sentirait presque une trace d’admiration...

Un sympathisant islamiste ajoute, sous le sceau de la confidence. « Nos frères de Tunis ne savent pas ce qu’ils veulent, ils sont divisés, ils se trompent sur le sens de leur victoire, sur le sens des évolutions. Ce qui compte, c’est le progrès social. »

Discours rassurant ? Dans les salons, dans les bureaux, dans les médias, la défiance est forte. « On ne les croit pas. Ils mentent. Ils infiltrent le système. » « Et puis, vous savez, au parti, les radicaux sont là, prêts à prendre la main... » On repart vers l’aéroport. Au fond, ici, on retrouve les mêmes fractures qu’à Tunis. Deux visions du monde et de la société. Peut-être irréconciliables. Ou alors, peut-être dans un possible processus de synthèse...

Par Zyad LIMAM