Tunisie, en attendant la grande alliance...
Dans les rues, les sit-in succèdent aux sit-in. Au sommet, le gouvernement n’est pas d’accord avec la Banque centrale. Les nominations donnent lieu à des luttes acharnées, « politi- cardes ». La guerre identitaire fait rage sur les réseaux sociaux. Dans les manifs, et en fonction des manifs, on ne sait pas de quel côté est la police. Les jour- nalistes évoquent le retour de la censure. Le débat constitutionnel n’a guère avancé. On attend toujours les premiers textes... L’opposition n’en finit plus de se regrouper. Personne n’ose affronter les quelques cen- taines, peut-être les quelques milliers, de djihadistes qui ont décidé de terroriser le pays.
Dans la morosité ambiante, la classe politique pense déjà à la prochaine échéance. Le système tient, fonctionne, mais le pays s’affaiblit jour après jour. Et l’on a l’impression que la Tunisie passe à côté de son moment historique... La première étape serait peut-être de remettre de l’ordre dans les priorités. Ce qui compte aujourd’hui, c’est la mise en place d’une Constitution qui soit ratifiée par le peuple, que l’on décide d’un agenda politique, d’une date pour les élections et que tout le proces- sus, scrutin compris, soit bouclé d’ici à la fin 2013. L’heure n’est pas à la prise du pouvoir, au choc des partis et des ambitions.
La Tunisie vit une transition. L’enjeu est de la mener à bien. Dans ce contexte, remettre en question la légitimité d’Ennahdha est une perte de temps. Ennahdha est la force politique la mieux organisée du pays. Le parti a gagné les élections. Il correspond à une réalité sociologique. Par contre, on doit contester les réflexes hégémoniques du mouvement. La victoire électorale et la souffrance historique ne donnent pas tous les droits. La révolution a été une œuvre commune, et le leadership du parti devrait tenir compte des équilibres et des exigences d’un pays bien plus complexe que sa première carte électorale. Pour gouverner pendant cette transition, il faut rassembler large, utiliser le maximum des compétences. S’ouvrir à la diversité de la société. Parce que la Tunisie est aussi un pays « séculier », « moderne », et que la légitimité de la société civile est tout aussi importante que celle d’Ennahdha.
On ne peut pas exclure cet autre pays, le marginaliser, le culpabiliser. Sans cette Tunisie là, il n’y a pas de Tunisie. Et sans Ennahdha, non plus. L’affrontement entre ces deux légitimités est un gâchis historique. La Tunisie est multiple, arabe, musulmane, mais aussi composite, méditerranéenne, marquée par une tradition bourguibienne, presque kémaliste. La bataille pour l’identité est une bataille fratricide. Il faut retrouver l’idée d’un pacte, d’une grande alliance. Et cette alliance n’est pas un luxe élitiste... Parce qu’il y a aussi une troisième légitimité révolutionnaire, celle des travailleurs du bassin minier, des chômeurs de Talla et de Kasserine, de ceux qui ont affronté la répression.
La légitimité de cette Tunisie pauvre, sous-développée, que nous avons découverte en janvier 2011. Cette Tunisie là ne voit rien venir. Sa colère n’est pas exclue. L’écono- mie doit redémarrer, et pas uniquement grâce à des méga prêts plus ou moins amicaux. Le pays a besoin d’investir, de croire en l’avenir, de retrouver de la croissance, d’attirer des touristes et des investisseurs, de se positionner au cœur de la Méditerranée. De créer de l’emploi. Et pour redémarrer, pour donner confiance à ses partenaires, la Tunisie doit se « réunifier ».
Par Zyad LIMAM