Tunisie : une nuit pour l'histoire
On en reparlera sûrement demain, après-demain et dans plusieurs années. Cette fameuse nuit du 26 au 27 janvier 2014. Trois ans après la chute du système Ben Ali (14 janvier 2011). Et le début de la grande vague des Printemps arabes. La nuit où les députés tunisiens ont voté le texte de la nouvelle Constitution. Une construction de 149 articles âprement discutés pendant des mois. Deux cents voix pour, douze contre et quatre abstentions.
C’est une œuvre imparfaite. Et il est difficile de ne pas comprendre la déception de ceux qui voulaient un texte résolument en rupture, moderne, universaliste. Mais cette Constitution est le résultat d’une négociation, d’un compromis. Elle est le produit d’un processus politiquement légitime. Elle est le reflet de rapports de force au sein d’une Constituante élue par le peuple. Le texte n’a pas été « octroyé » par « le haut ». Il ne s’agit pas d’un document pseudo-juridique tout aussi « parfait » que « bidon », destiné à ne pas être appliqué. Les dispositions ont été discutées au « corps à corps ». Elles répondent à des questions sociétales essentielles et qui ont toujours été contournées depuis des décennies. Les femmes, la nature de l’État, le rôle du sacré, la place de l’islam... C’est une première dans le monde arabe et nous devons être fiers de ce processus. L’islamisme politique a dû reconnaître des valeurs temporelles, la nécessité d’un état civil, les processus de dévolutions démocratiques du pouvoir. L’expression « liberté de conscience », même atténuée (le fameux article 6) a été reconnue. La parité a été posée comme un objectif prioritaire. C’est... révolutionnaire ! C’est gravé dans le marbre. Et il sera difficile aux uns et aux autres de se renier. Oui, la religion pèse encore au travers de l’architecture du texte, reflétant finalement sa prééminence dans la vie de tous les jours. Non, la peine de mort n’a pas été abolie. Mais d’autres éléments sont particulièrement novateurs (répartition des pouvoirs entre le président et le Premier ministre, règle sur la parité, constitutionnalisation d’un certain nombre d’instances, justice relativement indépendante, interdiction de l’apostasie...). Ce texte reflète, finalement, la Tunisie telle qu’elle est aujourd’hui. Avec ses divisions profondes et son envie confuse de créer un nouveau modèle. Le texte ne masque pas les immenses difficultés auxquelles doivent faire face le pays et le nouveau gouvernement de technocrates du Premier ministre Mehdi Jomaâ. Insécurité, désorganisation, quasi-faillite financière, organisation des élections... Tout cela ne masque pas la dureté du combat politique à venir et l’âpreté des ambitions. Et on attend toujours, on exige toujours, la vérité sur les lâches assassinats des députés Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Mais un pas immense a été franchi.
Le combat pour une démocratie pluraliste et égalitaire ira bien au-delà de cette Constitution (dont personne ne peut présager la durée de vie). Il faut passer de « la norme à la pratique », du « texte à la culture ». Il faudra du temps. Un changement de génération. Des partis politiques résolument modernistes et assumés, pour contrebalancer l’influence islamo-conservatrice. Mais ce qui compte, c’est que le processus soit en marche. Que ce qui est né à Tunis en janvier 2011 soit toujours vivant.