Aller au contenu principal
Dimanche 19 janvier 2025, la veille de l’investiture, Donald Trump et Elon Musk au Capital One Arena de Washington. HAIYUN JIANG/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA
Dimanche 19 janvier 2025, la veille de l’investiture, Donald Trump et Elon Musk au Capital One Arena de Washington. HAIYUN JIANG/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA
Editos

Un monde Trumpien…

Par Zyad Limam
Publié le 5 février 2025 à 17h38
Share

Si j’étais un Américain « vieille école », attaché à la tradition libérale de mon pays, fidèle à l’édifice démocratique construit depuis plus de deux siècles, un Américain de la statue de la Liberté, celle qui a accueilli des dizaines de millions d’immigrants venus construire cette nation privilégiée, un Américain fier du rêve américain, fier, malgré les multiples échecs et la violence endémique, des progrès du multiculturalisme, fier de ce que représente une personnalité comme Barack Obama, un Américain attaché aux alliances traditionnelles, à cette notion d’Occident interdépendant, pilier d’un ordre international relativement stable à défaut d’être juste (loin de là…), si j’étais cet Américain, je serais effaré par l’intensité du bouleversement, de la tempête.

Je me dirais que je suis en voie d’extinction. Marginalisé par la formidable prise du pouvoir des autres Américains, que je connais à peine d’ailleurs, ceux des lointaines contrées du Kansas, du Montana, du Wisconsin ou des étendues arides du Texas, ces « petits Blancs » de l’Amérique rurale et des petites villes, les flyovers (ceux que l’on survole en allant de New York à Los Angeles…). Ceux aussi venus d’ailleurs, convertis dans tous les sens du terme, travailleurs du quotidien avec leurs papiers en règle et bien décidés à fermer la porte derrière eux. Je serais effaré par cette alliance entre ce « peuple », ces American people, et un milliardaire rancunier, colérique, impulsif, égocentrique, condamné à plusieurs reprises, auteur d’un quasi-coup d’État il y a quatre ans. Un homme vieillissant (78 ans…), inusable, intouchable et, à sa manière, un génie politique, capable de survivre à tout.

Si j’étais Américain, je serais plus qu’effaré par l’alliance entre Donald Trump et les milliardaires de la tech décidés, eux, à asseoir leur conquête digitale du monde (presque comme le feraient les super-vilains, héros maléfiques des films de James Bond…). En nous laissant croire qu’ils incarnent justement la liberté, la vraie, celle de l’expression populaire sans entrave, contre l’élitisme des médias traditionnels… Je serais effaré par la centralité d’Elon Musk, un génie lui aussi, il faut bien le reconnaître, l’homme le plus riche du monde (largement dopé aux subventions de l’État américain), propriétaire d’un réseau social plus qu’influent, dont il peut manipuler les algorithmes à sa guise. Et dont les saluts, bras tendus « à la romaine », vont tout de même au-delà de l’ambiguïté. Je serais effaré par le pouvoir de cet homme, non élu, dont l’ascendant sur le président des États-Unis est plus que visible, comme s’il incarnait son double plus jeune, plus flamboyant encore.

Je ne suis pas Américain, et je ne peux que constater. Constater que c’est un vote populaire, dans les règles, qui a créé cette situation, celle du retour de Donald Trump malgré ses innombrables casseroles. Constater que Donald Trump sait canaliser la colère et les frustrations. Qu’il sait faire rêver, promettant une Amérique puissante, un nouvel âge d’or économique. Il est «réac», anti-«woke», pro-« Blancs », pro Dieu (en apparence, en tous les cas), pro-«business», et ça marche dans un pays où les classes moyennes et populaires sont fragilisées par l’économie globale, les évolutions sociétales, par la sensation de déclassement racial, par le métissage inexorable du pays, par le supposé mépris des élites et des grandes villes côtières.

Donald Trump veut instaurer une hyperprésidence, s’affranchir le plus possible des textes, des lois, des convenances. Remporter la guerre culturelle once and for all, une fois pour toutes, contre les libéraux engoncés dans leurs certitudes à la fois woke et bourgeoises, les démocrates, les gauchistes, les marxistes… Il veut transformer l’Amérique de l’intérieur, interdire l’avortement, démanteler l’éducation fédérale, rendre le pouvoir aux États (surtout ceux qui votent républicains), effacer les questions et les complexités du genre, rendre la liberté aux capitalistes et aux entrepreneurs, effacer les contraintes sur l’environnement, sortir de l’accord de Paris, «forer, forer, forer» pour rendre sa toute-puissance énergétique à l’Amérique. Couler la discrimination positive (affirmative action), les textes sur la diversité, mater les campus aussi, en particulier ceux qui auraient l’outrecuidance de manifester pour le droit des Palestiniens… Il faut rendre l’Amérique plus riche, et pour cela il faut sabrer à la hache dans les dépenses publiques, mission confiée à l’incontournable Elon Musk (qui se croit dans son entreprise…). Il faut rendre l’Amérique plus sûre et expulser tous les migrants illégaux, par dizaines de millions s’il le faut. Même si ces migrants sont l’un des piliers du dynamisme économique incomparable de l’Amérique.

Le projet est à la fois flou et éminemment concret. Une Amérique débridée, libérée des normes, du politiquement correct, de la bureaucratie et même, dans certains cas, de la loi. Avec un mélange vertigineux d’ancien et de nouveau. On évoque les mérites d’un président McKinley – dont le mandat débute en 1897, qui a ajouté Hawaï, Guam, les Philippines et Porto Rico au territoire américain et qui aimait aussi les tarifs douaniers – une idéologie héritée de la conquête de l’Ouest et de l’ère des chemins de fer, tout en cherchant à planter le drapeau étoilé sur la planète Mars. Ou à dépenser 500 milliards de dollars dans l’intelligence artificielle. Trump, c’est à la fois la rébellion populaire et le rêve ultralibéral, la technologie et la fermeture des frontières, l’autocratie, l’oligarchie et la libération du peuple. Tout et son contraire, avec cette lancinante impression que la vraie démocratie, elle, sera la principale victime de l’expérience… La réalité, la complexité s’effacent devant les injonctions d’un pouvoir libéré, devant les perceptions, les tweets et le post Facebook. Et la présence quasi orwellienne et quotidienne de Donald Trump sur tous les écrans.

L’Amérique, c’est le centre du monde. Et ce qu’elle fait, ce qu’elle décide, la moralité de ceux qui exercent le pouvoir nous impliquent et nous impactent. On ne peut pas vivre «hors elle». Même si le passif est lourd, avec, entre autres, le Vietnam, l’Irak, et tout récemment la tragédie sans nom de Gaza, le principe était jusqu’à présent celui d’une puissance globalement raisonnable, attachée à l’ordre multilatéral et à ses alliances. Fin de cette histoire. L’Amérique veut affirmer sa puissance globale. Imposer ses règles et ses intérêts (parois légitimes, néanmoins négociables). Imposer ses deals et ses transactions. Elle veut à nouveau s’agrandir – oui, c’est le mot utilisé –, se veut à nouveau impériale. Le Groenland, c’est à eux (quoiqu’en pense le Danemark, allié historique). Le canal de Panama aussi (sauf si les Chinois s’en vont, à la rigueur…). L’Amérique latine devra obéir au doigt et à l’œil sur les questions d’immigration. Le Mexique et le Canada, partenaires commerciaux majeurs au sein de l’ALENA, sont menacés de taxes destructrices. Il leur faut aller à Canossa, ou faire semblant. Les Mexicains connaissent leur grand voisin du nord et s’en méfient depuis des lustres. Mais pour les Canadiens, amis, cousins presque, on peut imaginer la stupéfiante sensation de trahison. Les Européens s’attendent au pire (l’Union fait partie des fixettes négatives de Trump). Chinois et Russes se préparent à une longue partie de poker aux règles du jeu variables. L’Ukraine pourrait bien être sacrifiée. Et pourquoi pas Taïwan, aussi? Ça dépendra des contreparties… Et le Premier ministre d’Israël sait que l’amitié apparemment chaleureuse du président américain, soucieux de faire advenir son nouveau Moyen-Orient version accords d’Abraham, peut s’avérer tout à fait variable.

Globalement, le concept politique d’Occident, celui d’un camp structuré d’alliés avec Washington en son centre, est en voie de disparition. Seule compte désormais l’Amérique, véritable nation-monde (avec toute sa diversité ethnique, religieuse, raciale), surpuissance militaire et économique qui se suffit à elle même (en apparence). Une nation-monde légèrement inquiète aussi, déterminée à assurer sa domination, et surtout celle du dollar, face aux concurrences (la Chine, les BRICS, et même l’Europe…).

L’Afrique est loin d’être à l’abri des convulsions. La mise au pas de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), – une idée, dit-on, d’Elon Musk – accusée d’être une officine gauchiste, et la suspension brutale et sans concertation pendant une période de 90 jours de l’aide au développement (le premier volume au monde, près de 70 milliards de dollars) impactent tout particulièrement le continent, premier bénéficiaire après l’Ukraine. La coopération et les aides directes sont menacées (comme en RDC, au Nigeria, en Éthiopie, en Somalie…). Les pays les plus fragiles sont les plus touchés. Des milliers d’organisations civiles sont atteintes avec des programmes essentiels à l’arrêt. Le programme présidentiel d’aide contre le sida, un exemple d’action bipartisane, est semble-t-il suspendu. On estime qu’il a permis à ce jour de sauver plus de 20 millions de vies. Se pose aussi la question du futur de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), qui permet à 1800 produits issus de 32 pays du continent d’entrer sur le marché américain sans frais de douane, et expire en septembre 2025…

Comme pour d’autres executive orders spectaculaires, le désordre et la confusion sont généraux. Mais la tendance est claire. En Afrique (comme ailleurs), l’Amérique privilégiera plus encore ses vassaux, luttera contre ceux qui ne seront pas parfaitement alignés. Et les foucades parfois surréalistes ne sont pas à exclure. Comme en témoigne le post frontal et présidentiel accusant l’Afrique du Sud de pratiquer la discrimination raciale conte une certaine catégorie de ses citoyens… L’Afrique du Sud, pays de naissance (traumatisé) d’Elon Musk. Et l’Afrique du Sud, qui a mené le combat contre Israël devant la Cour internationale de justice…

La raison consisterait donc à bien mesurer les rapports de force. Faire face à la réalité. Et savoir négocier avec le maître de la Maison-Blanche ou son entourage. Suivre avec une attention extrême l’évolution. Trump n’est pas le premier président à vouloir étendre le pouvoir de l’exécutif. Mais sa victoire n’est pas aussi spectaculaire que ce que son camp veut nous faire croire. Grosso modo, l’Amérique reste coupée en deux. Dans deux ans auront lieu les élections de mi-mandat, incertaines. Les contre-pouvoirs existent, même affaiblis. Les milliers de plaintes et une partie de l’appareil judiciaire vont ralentir la machine. Les États et villes dirigés par les démocrates lui résisteront, tout comme une partie des médias et de la société civile. Trump devra aussi faire face aux divisions au sein de son équipe, à son propre tempérament et à la réalité. Le pire peut advenir, mais la bataille pour l’âme de l’Amérique est loin d’être finie. Et le monde est bien plus complexe, multiple, résilient qu’aimeraient le croire Donald Trump et ses amis.