Spécial covid-19

Un vaccin contre la dette

Par Jean-Michel Meyer - Publié en
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Selon la Bad, la dette publique totale du continent africain devrait exploser en 2020. Shutterstock

Le choc sanitaire du covid-19 risque de muter en cataclysme économique pour l'Afrique. Dans le scénario catastrophe de la Banque africaine de développement, la dette publique totale du continent pourrait exploser à 2100 milliards de dollars en 2020 ! Le G 20 vient de suspendre la dette des pays les plus pauvres afin de leur donner une marge de manœuvre pour lutter contre la pandémie.
 
Moratoire, rééchelonnement, allègement, annulation,... Tous les scenarii sont sur la table pour délester le fardeau de la dette qui pénalise et handicape tous les pays africains dans leur lutte contre la pandémie covid-19 qui s'étend sur le continent, avec des conséquences économiques potentiellement désastreuses. 
 
Pour épauler l'Afrique face au coronavirus, les soutiens émanent de presque toute la planète. Le 13 avril, Emmanuel Macron a appelé à « annuler massivement leur dette ». Une demande déjà formulée par plusieurs chefs d'Etats africains, comme le président sénégalais Macky Sall, ou par le pape François Ier, le 12 avril, qui a proposé, lors de sa bénédiction pascale, de réduire, voire d’annuler, la dette des pays pauvres. De leur côté, plusieurs institutions internationales, telles que la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international (FMI), ont à leur tour réclamé un effort international pour les pays les plus démunis afin d'alléger le poids de leurs dettes.
 
Sinon, les économies africaines seront balayées par le cataclysme. « Les pertes de revenus devraient dépasser les 220 milliards de dollars pour les pays en développement », a estimé le Programme des Nations-unies pour le développement (PNUD), dans un communiqué du 13 avril. « Avec 55% de la population mondiale n’ayant pas accès à la protection sociale, ces pertes auront une incidence sur toutes les sociétés, et des répercussions se feront sentir sur l’éducation, les droits de l’homme et, dans les cas les plus graves, la sécurité alimentaire et nutritionnelle de base », a prévenu l’agence onusienne. Il va sans dire que l'Afrique serait la première victime de cette catastrophe.
 
Pour éviter le pire, un pas décisif a été franchi mercredi 15 avril, en fin d’après-midi, avec l'adoption d'un moratoire par les principaux financiers de la planète. Les ministres des finances et les banquiers centraux du G 20 ont donné leur aval à une suspension provisoire de la dette des pays les plus pauvres pour une durée de douze mois. « Ce moratoire sur les dettes à l’égard de l’Afrique touche les membres du club de Paris, mais aussi la Chine, la Russie, l'ensemble des économies du Golfe, et les grands bailleurs multilatéraux. C’est une première mondiale. Ça veut dire que le temps de la crise, on laisse les économies africaines respirer et ne pas servir les intérêts de la dette. C’est une étape indispensable, et je pense que c’est une formidable avancée », a expliqué sur les ondes de RFI, Emmanuel Macron, le 15 avril. Concrètement, cet accord, s'il est adopté, doit suspendre une partie des paiements de la dette (44 milliards d'euros) pour l'année 2020 de 77 pays les plus pauvres du monde, obtenu dans le cadre du Club de Paris et du G20.
 
L'idée d'un moratoire à émergé dans l'urgence, pour parer au plus pressé, et à l'issue d'une rencontre entre le président français et les quatre envoyés spéciaux mandatés par l’Union africaine pour mobiliser des financements de par le monde : Le Franco-Ivoirien Tidjane Thiam, ex-patron du Crédit-Suisse, la Nigériane Ngozi Okondjo Iweala, ex-directrice générale de la Banque mondiale, le Rwandais Donald Kaberuka, ex-gouverneur de la Banque africaine de développement (BAD) et le Sud-africain Trevor Manuel, président de Old Mutual et ex-ministre des Finances. « Ils ont fait des propositions que j’ai souhaité qu’on reprenne. Ils disent : « L’annulation, on n’y arrivera pas tout de suite. » Mais le moratoire, ça veut dire quoi ? ça veut dire on ne rembourse plus les intérêts, vous nous laissez de l’oxygène. On étale cette dette, et on peut peut-être mettre tout le monde d’accord autour de cette idée », a résumé sur RFI le président français.
 
Pour convaincre les plus récalcitrants, le FMI a pris les devants. « J’ai le plaisir d’annoncer que notre conseil d’administration a approuvé un allégement immédiat du service de la dette pour 25 pays membres du FMI au titre du fonds fiduciaire réaménagé d’assistance et de riposte aux catastrophes (fonds fiduciaire ARC) », a déclaré la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, le 14 avril, dans le but « d'aider ses pays membres à faire face aux conséquences de la pandémie de Covid-19. »
 
Ce fonds peut actuellement fournir un allégement du service de la dette sous forme de dons à hauteur d’environ 500 millions de dollars. Le Bénin, le Burkina Faso, les Comores, la Gambie, la Guinée, la Guinée Bissau, le Liberia, Madagascar, le Malawi, le Mali, le Mozambique, Le Niger, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, le Rwanda, Sao Tomé-et-Principe, la Sierra Leone, le Tchad et le Togo figurent parmi les pays qui recevront ainsi des dons qui couvriront leurs obligations envers le FMI pour une phase initiale de six mois. Mais déjà, des voix s'élèvent pour demander une application de cette mesure pendant un an au moins.
 
Face à l'urgence et aux moyens financiers colossaux à mobiliser, le président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, a également lancé un appel et un cri d'alarme : « Face à cette pandémie, nous devons placer la vie au-dessus des ressources, et la santé au-dessus de la dette (...) Nous aurons du mal à faire face à un danger réel et évident qui menace désormais notre existence collective. Il faut être en vie pour rembourser ses dettes ».
 
Selon la BAD, le Covid-19 pourrait entraîner une baisse du PIB africain, de 22,1 milliards de dollars dans le scénario de référence et jusqu'à une chute de 88,3 milliards de dollars dans le scénario catastrophe. Soit une contraction des prévisions du PIB pour 2020 de 0,7 à 2,8 points de pourcentage en 2020. « Si la situation actuelle persiste, l’Afrique pourrait même tomber en récession cette année », redoute Akinwumi Adesina.
 
Dans son analyse, la BAD estime que « le choc du Covid-19 réduira davantage la marge de manœuvre budgétaire du continent, étant donné que les déficits budgétaires devraient se creuser de 3,5 à 4,9 points de pourcentage et augmenter le déficit de financement de l’Afrique de 110 à 154 milliards de dollars supplémentaires en 2020. »
 
L'ardoise risque d'être astronomique ! Les estimations de la Banque indiquent que la dette publique totale de l’Afrique pourrait augmenter, selon le scénario de base, de 1860 milliards de dollars en fin 2019 à plus de 2000 milliards de dollars en 2020, contre une prévision de 1900 milliards de dollars dans un scénario sans pandémie. Selon un rapport établi par la Banque au mois de mars 2020, ces chiffres devraient atteindre 2100 milliards de dollars en 2020 dans un scénario catastrophe.
 
« Il est donc temps de prendre des mesures audacieuses. Nous devons reporter temporairement le remboursement de la dette contractée auprès des banques multilatérales de développement et des institutions financières internationales. Une des solutions est le reprofilage des prêts, qui permettrait d’offrir aux pays une marge de manœuvre budgétaire pour faire face à cette crise. La distanciation sociale est un impératif aujourd’hui. La distanciation budgétaire ne l’est pas », s'inquiète Akinwumi Adesina.
 
Or plusieurs défis demeurent. Un moratoire est forcément limité dans le temps. Il repousse le problème à plus tard. « Les dettes n'étant pas annulées, les remboursements attendus en 2020 seront toujours dus en 2021 et majorés des intérêts accumulés sur la période : la dette sera d'autant plus insoutenable en 2021 », dénonce Fanny Gallois, coordinatrice de la Plateforme Dette et Développement. 
 
Et pourtant, il faudra bien résoudre un jour le poids de cette dette africaine. Le moratoire « doit précéder d’autres étapes sur lesquelles nous devons travailler, qui sont des étapes de restructuration de la dette africaine. Il faut le faire sans évidemment pénaliser les pays africains les plus rigoureux, qui se sont attachés à avoir une politique de soutenabilité. Mais on ne peut pas non plus dire : cet effort ne sera fait que par quelques-uns, et les autres ne le feront pas. Il doit être, si je puis dire, le même chez tous les grands bailleurs », a déjà précisé Emmanuel Macron sur RFI. La Chine, qui détient 150 milliards des 365 milliards de dette extérieure publique des Etats, fera-t-elle un geste ? Pékin ne s'est pas encore prononcé. Et tandis que le coronavirus se propage, le casse-tête de la dette africaine demeure encore une équation à plusieurs inconnues.