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C'est comment?

Une guerre qui en cache d’autres

Par Emmanuelle Pontié
Publié le 5 mai 2026 à 09h05
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Depuis plus de deux mois, les médias du monde entier sont en boucle sur la guerre au Moyen-Orient. Les fils d’actu sur Internet rivalisent de mises en ligne frénétiques sur la dernière parole de Donald Trump, les dernières réactions des autorités iraniennes ou telle ou telle nouvelle frappe israélienne. Et le même monde entier est en apnée, à attendre l’issue du conflit et la fin de son impact sur l’économie, l’inflation, le prix de l’essence et des billets d’avion, le yo-yo des Bourses… 

L’Afrique, traditionnellement déconnectée de l’actualité mondiale, est peut-être celle qui s’y intéresse le moins. Et encore, la proximité géographique, la flambée des prix à la pompe, du coût des matières premières, des engrais, etc., concernent cette fois directement le continent, comme on l’a souvent écrit et rappelé. 

Mais ce qui est saisissant, même si ce n’est malheureusement pas nouveau, c’est le silence médiatique assourdissant qui entoure les guerres qui se déroulent en Afrique. Pourtant, elles s’étalent souvent sur des décennies et engendrent des catastrophes humaines immenses. Nous pourrions parler de la guerre au Soudan, qui oppose depuis avril 2023 les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces d’appui rapide (FAR). Il s’agit en réalité d’un violent face-à-face entre deux hommes, le président et son rival, sur fond d’élection présidentielle sans cesse reportée depuis 2022. Résultat: 13 millions de personnes déplacées, dont 8,6 millions à l’intérieur du pays, et plus de 4 millions dans les États voisins, ainsi que 11300 morts recensés. 

Nous pourrions aussi rappeler le conflit entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, vaguement évoqué sur les chaînes internationales lorsque Trump s’est targué de pouvoir faire signer un accord de paix entre les deux parties belligérantes, l’année dernière à Washington. Depuis, bien sûr, le conflit se poursuit. Il a fait des milliers de morts et des centaines de milliers de personnes déplacées. 

Nous pouvons aussi évoquer la guerre d’Ambazonie, qui sévit depuis 2017 dans les zones anglophones du Cameroun, à cause de mouvements séparatistes. Encore des chiffres épouvantables : 700000 enfants contraints de quitter l’école, 6500 morts, 584000 personnes déplacées à l’intérieur du pays et 73000 ayant fui vers le Nigeria voisin. 

Et bien sûr, il faut aussi parler du terrorisme, qui sévit, par exemple, dans ce même Nigeria, avec son lot d’exactions violentes et d’enlèvements. Mais aussi dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Ou encore au Mali, notamment avec les violents événements du 25avril,au Burkina Faso et ailleurs en Afrique de l’Ouest. Autant de terres en proie à Al-Qaïda et à une myriade de groupes islamistes. 

Qui en parle? Qui s’y intéresse? Les réseaux locaux, bien sûr. Mais pas une ligne, pas un son dans le reste du monde. Ce constat est bien triste, et encore plus criant en période de guerre au Moyen-Orient, surmédiatisée. Et l’explication du phénomène est tout aussi triste. Comme si nous vivions dans un monde à deux vitesses, avec les puissants et les faibles, les riches et les pauvres. Mais les guerres et les conflits qui touchent les derniers n’impactent pas les premiers. Économiquement d’abord, ce qui semble être, décidément, le plus important. Il en résulte un désintérêt total du public, de la presse, des télés et des radios internationales. 

Pourtant, le coût humain se mesure en chiffres terrifiants. Et devrait au minimum provoquer l’émotion générale. Par ailleurs, les événements oubliés, affectant des lieux éloignés des projecteurs et ne faisant pas l’objet d’enquêtes journalistiques approfondies, d’analyses de spécialistes reconnus et écoutés, génèrent malheureusement un grand chaos, et créent au fil des années des économies de guerre locales qui prennent racine et condamnent sur le long terme des peuples entiers. 

Ces conflits et leurs conséquences sont violents. Et l’indifférence qu’ils récoltent l’est encore plus.