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Sur la colline de Gebel Barkal, au Soudan. En arrière-plan, le Nil. DAVID RULL
Sur la colline de Gebel Barkal, au Soudan. En arrière-plan, le Nil. DAVID RULL
Entrevue

Xavier Aldekoa: « Tous les fleuves africains ont un pouvoir magnétique »

Par Catherine Faye
Publié le 4 août 2026 à 11h52
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Le grand reporter, spécialiste de l'Afrique depuis plus de vingt ans, raconte le continent loin des clichés. À l'occasion de la parution en français des Enfants du Nil, récit de son long voyage au fil du fleuve mythique, il évoque les rencontres qui façonnent son regard, les bouleversements géopolitiques de la région et la puissance du récit pour dire la complexité du réel.

Ce qui frappe à la lecture de ses récits – mélange de notes sur le vif, d'histoires glanées au hasard des rencontres et d'analyses –, c'est la sensibilité avec laquelle il regarde le monde. Aucun hasard à cela : Xavier Aldekoa va au plus près des gens et des choses, même, et surtout, dans les pires situations. Grand reporter catalan, spécialiste de l'Afrique depuis plus de vingt ans, il arpente sans cesse le continent, couvrant aussi bien les conflits, les épidémies, les famines et les révoltes populaires que les histoires du quotidien, les traditions et la naissance de nouveaux États. Il reçoit le prix Ortega y Gasset en 2023 pour une série de reportages multimédias sur le Congo, qui confirme la reconnaissance de son travail de journaliste de terrain, collaborant notamment avec La Vanguardia, National Geographic, Al Jazeera, Catalunya Ràdio, et est cofondateur du magazine 5W. Parmi ses différents ouvrages, Les Enfants du Nil est le premier à être traduit en français. Un périple de plusieurs mois, le long du fleuve mythique, depuis ses sources jusqu'à la Méditerranée. Et un grand récit faisant émerger la complexité sociale, culturelle et politique des pays traversés.

AM : Pourquoi avoir choisi le Nil comme fil conducteur de ce récit ?

Xavier Aldekoa : Dans ma préface, j'écris : « Le Nil n'est pas un fleuve. Le Nil est bien plus que cela. » En réalité, je pense que tous les fleuves africains ont un pouvoir magnétique. Seulement, avec ses 6 650 kilomètres, qui font de lui le second fleuve le plus long du monde, après l'Amazone, le Nil se singularise. Trait d'union entre le continent et le monde méditerranéen, voie de passage probable des Homo sapiens vers l'Eurasie, il a notamment joué, pendant des millénaires, un rôle central dans l'histoire environnementale, économique et culturelle de l'Afrique. C'est le berceau du métissage des grandes cultures africaines et méditerranéennes d'hier et d'aujourd'hui. Grâce à lui, la vie a prospéré dans une partie de l'Afrique de l'Est, et des civilisations parmi les plus prestigieuses de l'histoire s'y sont développées, à commencer par la plus ancienne et la plus pérenne de toutes, l'Égypte des pharaons. À ce titre, depuis l'Antiquité, le cours du fleuve attise la curiosité et permet de se pencher sur ce qui fait son mystère, de découvrir les cultures baignées par ses eaux. Des souverains, des archéologues, des chercheurs de trésors, des aventuriers et des écrivains se sont pris de passion pour lui jusqu'à parfois en devenir fou… Au Ve siècle, Hérodote, explorateur et grand observateur des civilisations, a remonté son cours depuis son embouchure jusqu'à l'actuelle Assouan. Il y a consacré le livre II de ses Histoires, l'une des chroniques de voyage les plus fascinantes et les plus détaillées de l'histoire. Après lui, Thalès de Milet, Platon, Aristote ou encore Alexandre le Grand ont été fascinés par sa magie. Sans oublier Napoléon qui, lorsqu'il entreprend de conquérir l'Égypte en 1798, embarque 167 savants avec lui, avec pour mission de documenter la culture et la vie sur les rives du grand fleuve. D'un point de vue scientifique et culturel, cette expédition a marqué un tournant dans l'étude de l'Égypte en Occident. D'une certaine manière, le Nil a été longtemps une sorte de centre du monde. Alors, dans la lignée de tous ceux qui ont eu envie de découvrir et de comprendre l'histoire passée et présente au fil du Nil, j'ai fini par décider de le remonter à mon tour. Un projet que je nourrissais depuis l'enfance.

Le Nil traverse de nombreux pays, cultures et réalités politiques. Comment s'est élaboré votre parcours au fil de cinq pays sur les onze traversés ou longés par ce fleuve ?

Le Nil est issu de la fusion entre, d'une part, le Nil blanc, qui prend sa source au lac Victoria, à la frontière entre trois pays – l'Ouganda, la Tanzanie et le Kenya –, et, d'autre part, le Nil bleu, né dans les eaux du lac Tana en Éthiopie. J'ai parcouru tous les pays à travers lesquels le Nil passe « vraiment ». L'Ouganda et l'Éthiopie, le Soudan du Sud et le Soudan, l'Égypte. Le fleuve devenant peut-être un prétexte pour réexplorer ces pays, où j'étais déjà allé et qui m'avaient marqué à bien des points de vue. Des pays qui me permettaient de comprendre la diversité et la richesse de l'Afrique. Mon récit s'appuie sur plus d'une douzaine de voyages dans la région, dont certains remontent à 2011 – année où le Soudan du Sud a accédé à l'indépendance. Pour l'écriture du livre, j'ai suivi le Nil et je suis retourné dans chacun de ces territoires pendant plusieurs mois. C'était il y a environ dix ans. À l'époque, on y trouvait un pays en guerre comme le Soudan du Sud, un autre en paix comme l'Ouganda, une révolution alimentée par une croissance économique fulgurante en Éthiopie, une dictature au Soudan et des problèmes liés au djihadisme en Égypte. Encore aujourd'hui, tous les conflits africains se reflètent dans le Nil. Tel un microcosme de la grandeur et des misères du continent.

D'autres fleuves vous attirent-ils ?

Dès le départ, j'ai commencé à imaginer une trilogie des fleuves. Je voulais suivre le Nil, puis le Congo, et enfin le Niger. Malheureusement, ce dernier reste un rêve, car, avec la situation au Sahel, ce serait vraiment compliqué, et surtout trop imprudent. Mon idée du voyage ne flirte pas avec le risque de mettre ma vie en danger. Les Enfants du Nil constitue une plongée au cœur des peuples du fleuve : enfants réfugiés, mères déracinées, pêcheurs, nomades, prisonniers politiques, révolutionnaires silencieux. Ce sont les rencontres qui façonnent mes périples. Et qui me permettent d'approcher les réalités, la culture, l'économie et la géopolitique des pays traversés. D'ailleurs, après le Nil, mon périple sur le Congo, l'un des fleuves les plus méconnus du continent, a été vécu dans la même veine. Comme l'écriture du livre qui en a découlé, Quijote en el Congo, paru en 2023 [non traduit, ndlr].

Qu'avez-vous découvert de commun entre les populations vivant sur les rives du Nil ?

Sur plus de 330 millions de personnes résidant dans les États riverains, 160 millions vivent au sein du bassin versant du Nil, qui draine 3 millions de kilomètres carrés, soit un dixième du continent africain. Le fleuve est central pour l'agriculture, pour l'économie, pour les échanges. Il constitue un puissant levier pour le développement d'une grande partie du continent africain. Tous les peuples qui y demeurent ont conscience qu'ils dépendent de lui pour leur survie et le considèrent comme une richesse. Tous voient en lui un trésor. Cela m'a vraiment impressionné. Je n'ai pas l'impression que les fleuves, les rivières, ou encore l'eau soient appréciés de la même manière en Europe.

Quel rôle joue justement le Nil à l'épreuve de problèmes écologiques et politiques ?

Le Nil a toujours joué un rôle majeur, mais il va en jouer un encore plus important à l'avenir. La région est vulnérable à la sécheresse et tourmentée par les conflits armés. La rapide croissance démographique accélère la demande de produits agricoles et d'énergie hydroélectrique dans cette zone déjà fragile. Par ailleurs, la mise en eau du grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), le plus grand d'Afrique, et son inauguration en 2025 ravivent les tensions géopolitiques. Il se trouve sur le Nil bleu, qui s'écoule jusqu'au Soudan, où il rencontre le Nil blanc pour former le Nil. En dehors de l'Éthiopie, le mégabarrage est vivement critiqué, notamment par le Soudan et l'Égypte, qui le qualifient de menace existentielle. Sans accord durable sur le partage des eaux du fleuve, la crise menace d'éclater. Située à plus de 2 500 kilomètres en aval du site, l'Égypte, qui subit de plein fouet les effets du réchauffement climatique, le juge susceptible de réduire la quantité d'eau du Nil disponible pour le pays et de retenir les sédiments charriés dans l'eau du Nil bleu – des limons riches en nutriments, qui permettent de fertiliser et de régénérer les sols. Ses quelque 110 millions d'habitants en dépendent à 97 % pour leurs besoins hydriques, notamment pour l'agriculture. Cette relation avec l'eau, ces rivalités, peuvent devenir compliquées.

Avez-vous intitulé votre livre Les Enfants du Nil en référence à la jeunesse de la population africaine ?

L'Afrique a la population la plus jeune au monde, avec plus de 400 millions de personnes âgées de 15 à 35 ans. Ce titre y fait référence. Tout comme aux nombreux jeunes rencontrés au fil de mon périple. Moi qui passe mon temps sur le continent depuis vingt-cinq ans, je vois la différence entre l'Europe, où, à 45 ans, je me sens loin de la vieillesse, et l'Afrique, où je fais partie de la tranche plus âgée. Les jeunes sont partout, et ils veulent faire des choses, créer, avancer. Avec une énergie impressionnante. Un continent aussi jeune, c'est une multitude d'opportunités qui s'ouvrent. Et la possibilité d'aller vers un changement. De sortir la tête de l'eau. Si on est capable de leur donner leur chance, ils la saisiront à deux mains.

En quoi les rencontres humaines influencent-elles votre compréhension des grands enjeux politiques et sociétaux du continent ?

Le Nil est un condensé de toute la grandeur et de toute la misère de l'Afrique. Je me soucie de toujours présenter le continent de manière équilibrée, sans me focaliser uniquement sur les traumatismes. Je raconte des histoires dures, violentes, comme celle de ces femmes violées pendant des heures au Soudan du Sud par des soldats, sous le regard indifférent des Casques bleus de l'ONU, censés les protéger. Mais je m'évertue à compenser les scènes tragiques avec des moments positifs – des anecdotes du quotidien, des traditions, des histoires de débrouillardise. C'est la partie du travail que j'aime le plus : raconter la vie des gens. Les écouter. Il existe une très grande générosité en Afrique. Les personnes m'ouvrent leurs portes, m'éclairent sur le factuel, m'expliquent, se confient. C'est cela que je valorise beaucoup dans mon travail. Toujours. Parce que c'est ce qui donne à voir une société. Ce sont comme des clés qui vont permettre aux lecteurs de saisir la réalité d'un pays. Parce que si on regarde toujours du côté de la blessure, cela nous éloigne de l'autre. Alors que si on se place du côté de la vie et de ce qui nous relie, on peut se reconnaître dans l'autre : une grand-mère sans nouvelles de son petit-fils, une histoire d'amour, une amitié, l'enthousiasme à élaborer un projet… Au fond, nous ne sommes pas si différents. C'est à travers ces choses de la vie que l'on peut raconter un pays.

De haut en bas et de gauche à droite : Yar Malith devant la maison où elle vit avec quatre de ses neuf enfants, entre Bor et Rumbek, au Soudan du Sud ; une famille nomade près du puits de Bir Hakuma, dans le désert de Bayuda, au nord du Soudan ; l'église Bete Giyorgis, dédiée à saint Georges, à Lalibela, en Éthiopie ; toujours à Lalibela, dans la région de l'Amhara. XAVIER ALDEKOA
Yar Malith devant la maison où elle vit avec quatre de ses neuf enfants, entre Bor et Rumbek, au Soudan du Sud. XAVIER ALDEKOA
Une famille nomade près du puits de Bir Hakuma, dans le désert de Bayuda, au nord du Soudan. XAVIER ALDEKOA
Une famille nomade près du puits de Bir Hakuma, dans le désert de Bayuda, au nord du Soudan. XAVIER ALDEKOA
L'église Bete Giyorgis, dédiée à saint Georges, à Lalibela, en Éthiopie. XAVIER ALDEKOA
L'église Bete Giyorgis, dédiée à saint Georges, à Lalibela, en Éthiopie. XAVIER ALDEKOA
L'église Bete Giyorgis, dédiée à saint Georges, à Lalibela, en Éthiopie. XAVIER ALDEKOA
Toujours à Lalibela, dans la région de l'Amhara. XAVIER ALDEKOA

Aujourd'hui encore, y a-t-il une histoire qui vous a particulièrement marqué et qui continue de vous accompagner ?

Beaucoup de rencontres restent gravées. Mais si je devais en choisir une, je parlerais de Grace, qui avait 16 ans lorsque je l'ai croisée dans un camp de déplacés à Mingkaman, près du Nil, au Soudan du Sud. Elle n'arrêtait pas de poser des questions. J'avais rarement rencontré une adolescente aussi vive et brillante. Quand je lui ai demandé ce dont le camp, qui manquait de tout, aurait le plus besoin, elle m'a tout de suite répondu : « Une école. Sans école, je ne peux pas avoir d'avenir. » Quelque temps plus tard, lorsqu'un de mes articles, où je parlais de Grace, est paru dans La Vanguardia, j'ai reçu l'appel d'un médecin qui voulait prendre en charge ses études. J'ai tenté de joindre Grace, mais, à peine lui avais-je annoncé la nouvelle que la communication a coupé, et il m'a été impossible de parler avec elle pendant quelques semaines. Jusqu'au jour où elle m'a envoyé un message pour me dire qu'elle était prête. Elle avait rejoint le Kenya, en traversant un pays en guerre, à pied, en bateau, en bus. Cela avait pris deux mois. Mais elle était en mesure d'étudier. Ce qu'elle a fait, grâce à sa détermination et à la philanthropie d'un homme resté anonyme jusqu'à ce jour. Depuis, elle est retournée au Soudan du Sud, a été journaliste, a fondé une ONG pour aider les gens dans sa situation et est maman depuis quatre mois. Même si cela a été et continue d'être compliqué, elle n'a jamais lâché.

Les Enfants du Nil a dix ans. Referiez-vous ce voyage aujourd'hui ?

Sans hésiter. Parce que je pense que la situation dans la région et la vie des gens méritent encore plus d'attention. Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, Prix Nobel de la paix en 2019, devenu chef de guerre… Yoweri Museveni, à la tête de l'Ouganda depuis 1986, qui a remporté cette année un septième mandat présidentiel à la tête de son pays, à 81 ans, avec 71,65 % des voix face à Bobi Wine, le « président du ghetto », ancien chanteur, passé du raggamuffin à la politique… Que ce soit la politique, l'environnement ou les gens, tout bouge. En Ouganda, où je suis retourné depuis, j'ai couvert un sujet de société très intéressant : il s'agit des vidéo-jockeys, ou VJ, qui traduisent en direct des films étrangers, un peu comme des sous-titres vivants, dans des quartiers défavorisés, pour des spectateurs qui ne parlent que leur langue maternelle. Les VJ distillent des blagues dans le film, jouent le rôle d'un acteur, mettent l'ambiance. Certains spectateurs sont d'ailleurs plus captivés par la performance du VJ que par le film lui-même, car ils sont en face d'un homme qui fait le show pendant 90 minutes, voire trois heures, bouge, commente, s'exclame. Dans ces quartiers, ce sont des stars à qui l'on va jusqu'à demander des autographes. Le continent regorge de phénomènes comme celui-là, qui composent son identité.

Le poète et voyageur Victor Segalen a écrit : « Ce n'est point au hasard que doit se dessiner le voyage. À toute expérience humaine, il faut un bon tremplin terrestre. » Cela vous ressemble-t-il ?

Avant de commencer un périple, je lis d'abord beaucoup et j'essaie de partir avec un sujet à explorer, un fil à tirer qui puisse expliquer à travers les détails la grande histoire, dans un contexte plus large. En ce sens, une sorte d'imaginaire peut être un prélude à une aventure bien réelle. Mais il est vrai que lorsque je suis sur le terrain, je suis assez enclin à changer de plan. Le voyage est un mode d'accès privilégié à l'altérité. Ce qui va prévaloir, c'est l'échange et l'écoute. Parfois, on me raconte une anecdote, un fait qui n'a pas forcément de lien avec ma quête, et je me dis : « Ah, là, je pense qu'il y a une histoire. » Ou alors, le vécu s'impose. Comme ce que je raconte sur les minibus ougandais, entre attente, ruses et petits arrangements. Dans les gares routières, les bus ne partent pas en fonction des horaires, mais des passagers, quand le dernier siège disponible est occupé. Ce système de départ est commun à bon nombre de pays d'Afrique. Mais il faut rester vigilant, parce qu'il existe des seat warmers (qui « chauffent » les sièges). Ces complices des conducteurs font croire que le bus est prêt à partir, afin que les dernières places soient achetées, alors même que cela peut durer des heures. Il faut donc toujours garder l'œil ouvert. Bref, une anecdote, pour faire comprendre que la débrouille fait partie de la vie quotidienne, d'un état d'esprit.

Votre évocation des clés du Sudd donne à voir une facette culturelle intéressante…

Le marais du Sudd (« barrière » ou « obstruction », en arabe), qui s'étend sur une vaste région dans le nord du Soudan du Sud, change de forme chaque année. Lorsqu'une guerre éclate, les îles qui s'y trouvent se transforment en refuge. J'ai rencontré des grands-mères sur l'îlot de Madit qui m'ont raconté leurs maisons incendiées, la destruction totale de leur village. Ce qui m'a frappé, c'était qu'elles portaient toutes la clé de chez elles accrochée à un collier. Cela m'a rappelé les musulmans expulsés d'Espagne, que l'on retrouve à Tombouctou – mon premier voyage sur le continent – ou en Mauritanie. Pour tous ceux qui ont conservé la clé, celle-ci représente l'accès aux ancêtres, à l'histoire de sa lignée. Elle connecte celui qui la porte avec l'endroit d'où il vient. C'est la clé de soi-même. Tel un lieu qui existera toujours, même si la maison n'est pas là.

Après Les Enfants du Nil, vous avez, entre autres, écrit Quijote en el Congo [« Don Quichotte au Congo », non traduit, ndlr]. En quoi l'œuvre de Cervantes a-t-elle accompagné ce périple ?

Le journaliste observe un exploitant forestier abattre un arbre de plus de 30 mètres de haut dans la forêt tropicale de la province de l'Équateur (RDC). PAU COLL
Le journaliste observe un exploitant forestier abattre un arbre de plus de 30 mètres de haut dans la forêt tropicale de la province de l'Équateur (RDC). PAU COLL

« Pendant plus de deux mois de navigation, j'étais Sancho Panza… voyageant le long d'une rivière quichottesque. » C'est ce que j'explique dans ce livre, fruit de mon périple sur le fleuve Congo. Je suis parti avec cette œuvre magistrale pour la relire pendant le voyage. Je me trouvais sur une immense embarcation avec 300 ou 400 personnes, au milieu de marchandises. En vingt ans, je n'avais jamais atteint de telles limites à tous les niveaux – physique, mental… Sur le plan logistique, cela a aussi été un défi, une montagne à gravir ; cela m'a pris des années. Je voulais faire découvrir une région diverse et fascinante. Sur le bateau, je lisais. Et j'ai ressenti une atmosphère étrange : les gens me regardaient avec peur ou mécontentement. J'ai demandé à l'ami congolais qui m'accompagnait ce qui se passait. Il est allé parler aux voyageurs, qui lui ont expliqué que, parce qu'ils me voyaient lire un gros livre, ils pensaient que j'étais sorcier. J'ai alors pris le temps – quelque chose d'essentiel dans mon métier – de leur raconter ce que je faisais, ce qu'était le livre que j'avais entre les mains, et que j'étais écrivain. Pour qu'ils ne pensent pas que je puisse être responsable de malheurs à bord – un passager malade, une tempête… –, il m'a fallu rétablir la confiance. Le plus incroyable dans tout cela, c'est que Don Quichotte, aussi délirant soit-il, m'a non seulement rapproché des gens, mais m'a donné une clé. Comme une traduction de la réalité, du contexte.

Que nous dit la folie de Don Quichotte ?

De continuer à aller de l'avant ! C'est le seul protagoniste du livre qui continue à suivre ses rêves, à avancer, envers et contre tous. De la même manière, le fleuve Congo poursuit sa course jusqu'à la mer, malgré la jungle, les guerres, les rebelles… L'un comme l'autre, à la fois incroyables et fous, ne lâchent rien. Ils sont prodigieusement vivants.

Quijote en el Congo, Ediciones Península, 352 pages, 19,90 €. DR
Quijote en el Congo, Ediciones Península, 352 pages, 19,90 €. DR
Les Enfants du Nil, Éditions Arpa, 300 pages, 22,90 €. DR
Les Enfants du Nil, Éditions Arpa, 300 pages, 22,90 €. DR