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Le pavillon national de Côte d’Ivoire à la Biennale de Venise 2024. Avec, entre autres, un triptyque de François-Xavier Gbré. DR
Le pavillon national de Côte d’Ivoire à la Biennale de Venise 2024. Avec, entre autres, un triptyque de François-Xavier Gbré. DR
Création

Abidjan
Cité des arts contemporains

Par Zyad Limam
Publié le 5 février 2026 à 12h47
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Vibrante, comme sur un fil, inspirante, «Babi » s’impose progressivement comme l’un des centres de la créativité africaine. Un écosystème dynamique et optimiste, où évolue un mélange foisonnant d’artistes, galeristes, fondations, collectionneurs, amateurs…

Longtemps perçue en tant que capitale économique avant tout, Abidjan s’impose désormais comme l’un des pôles de l’art contemporain africain. Portée par une scène artistique foisonnante, une génération de galeristes engagés, des artistes internationalement reconnus et une visibilité croissante sur les grandes scènes mondiales, la métropole ivoirienne a changé de statut. Elle n’est plus seulement un lieu de formation ou de passage. Elle est devenue une terre d’inspiration et de création, un point d’ancrage et un marché émergent.

Cette évolution s’inscrit dans un contexte économique favorable. Depuis plus d’une décennie, la croissance soutenue de l’économie ivoirienne, le retour de la stabilité, l’essor d’une classe entrepreneuriale et l’attractivité d’Abidjan ont contribué à créer un écosystème propice au développement des industries culturelles. L’art contemporain y trouve progressivement sa place, à la fois comme marqueur de distinction, outil de rayonnement et symbole.

Au cœur de cette dynamique, les galeries jouent un rôle structurant un monde par ailleurs largement féminin. Cécile Fakhoury, avec sa galerie éponyme, a fortement contribué à inscrire la scène ivoirienne sur la carte internationale. En accompagnant des artistes désormais incontournables et en participant aux grandes foires mondiales, comme tout récemment avec Art Basel Paris et Miami, elle a ouvert des passerelles durables entre Abidjan, l’Europe et les États-Unis. Dans un registre complémentaire, la galerie Farah Fakhri s’est imposée comme un espace audacieux, urbain et tendance. La Fondation Donwahi, créée par Illa Donwahi en 2008, a été conçue en pleine crise politico-militaire ivoirienne comme une bulle de paix, un lieu ouvert à tous, un espace de transmission et de rencontre des cultures. La galerie Loui Simone Guirandou, dirigée aujourd’hui par Gazelle Guirandou, poursuit un travail pionnier, impulsant un dialogue constant avec les scènes africaines et internationales.

Le peintre Aboudia. NABIL ZORKOT
Le peintre Aboudia. NABIL ZORKOT

Si Abidjan s’affirme aujourd’hui comme une place artistique crédible, c’est aussi grâce à ses artistes et au renouveau créatif des dernières années. Une génération ivoirienne de premier plan soutient et structure le marché par la force de ses trajectoires. La photographe Joana Choumali, figure majeure de la scène contemporaine africaine, expose dans les plus grandes institutions internationales. Le peintre Aboudia, dont l’oeuvre puise dans l’énergie brute de la ville et l’histoire récente du pays, s’est imposé comme une valeur forte du marché mondial. Ouattara Watts, entre Abidjan et New York, incarne depuis plusieurs décennies un dialogue fécond entre l’Afrique et l’Occident. Ernest Dükü travaille sur les significations religieuses, les syncrétismes, perpétuant un lien toujours riche et complexe entre modernité et tradition. Le travail de François-Xavier Gbré explore les transformations de la ville, ses architectures, ses cicatrices et ses silences, inscrivant Abidjan dans une réflexion plus large sur les métropoles africaines contemporaines.

Ils ne sont pas les seuls. À leurs côtés, des artistes comme Jacobleu ou Lafalaise Dion participent à l’élargissement du spectre esthétique et conceptuel de la scène abidjanaise. Leur présence collective et énergique dans les collections, les expositions et les foires confère à Abidjan une légitimité durable, au-delà de l’effet de mode.

Cette création s’enracine dans une ville particulièrement inspirante. La capitale économique est une afro-cité monde, dense, rapide, traversée de contrastes. Son chaos apparent flux humains, saturation sonore, architectures dissonantes, coexistence de temporalités multiples  agit comme un puissant moteur de création. Babi n’est pas un décor, elle est la matière première, le sujet et le langage. Elle alimente la créativité, l’imaginaire, l’audace des artistes

Cette effervescence trouve un prolongement collectif dans des événements fédérateurs, comme Abidjan Art Week, qui contribue à structurer la place, à favoriser les rencontres et à faire émerger une sociabilité du marché. 
Lors de l’édition 2025, du 23 au 27 avril, les galeries ont su s’organiser et proposer un parcours de découverte d’artistes à travers la ville. On cherche encore, bien sûr, le modèle économique d’un grand événement fédérateur, qui pourrait s’intercaler dans le haut de gamme du calendrier international annuel des foires. D’ores et déjà, çà et là, on y travaille.

Cette montée en puissance ne doit toutefois pas masquer les limites du marché. Le nombre de collectionneurs locaux réellement actifs demeure restreint, les dispositifs fiscaux peu incitatifs, et l’absence d’institutions publiques fortes  musées, fonds d’acquisition, commandes publiques  freine encore l’enracinement du secteur. Les galeries évoluent souvent dans un équilibre précaire, encore largement dépendant de l’international. La professionnalisation des métiers périphériques reste un chantier ouvert.

Mais, là aussi, la volonté ne manque pas. Inauguré en mars 2020, le musée des Cultures contemporaines (MuCAT), initiative privée portée par la Fondation Adama Toungara, marque une étape majeure. Implanté à Abobo, grande commune populaire, le MuCAT incarne la décentralisation et la démocratisation de l’accès à l’art contemporain. On peut citer aussi l’ouverture du musée d’Art contemporain de Grand-Bassam [voir article]. Et l’engagement de l’État dans la construction d’un grand musée d’Art africain à Cocody, aux normes les plus récentes, dessiné par l’architecte Pierre Fakhoury.

Abidjan avance ainsi sur une ligne de crête, entre vitalité créative et structuration économique. Mais c’est précisément dans cette tension que réside sa force. Ville d’inventions et d’images, elle ne cherche pas forcément à reproduire un modèle existant. Elle affirme, portée par ses artistes et son imaginaire urbain, une scène contemporaine crédible, singulière et résolument tournée vers l’avenir.

La galeriste Cécile Fakhoury.ISSAM ZEJLY/SUPREME COMMUNICATION
La galeriste Cécile Fakhoury. ISSAM ZEJLY/SUPREME COMMUNICATION
La ministre de la Culture et de la Francophonie Françoise Remarck, l’artiste Joana Choumali et la galeriste Farah Fakhri.PIMII PANGO
La ministre de la Culture et de la Francophonie Françoise Remarck, l’artiste Joana Choumali et la galeriste Farah Fakhri. PIMII PANGO
Illa Donwahi, cofondatrice et présidente de la Fondation Donwahi, structure privée pour la promotion de l’art contemporain ivoirien.NABIL ZORKOT
Illa Donwahi, cofondatrice et présidente de la Fondation Donwahi, structure privée pour la promotion de l’art contemporain ivoirien. NABIL ZORKOT