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Le premier parc éolien du pays, situé dans la baie de Goubet, a été inauguré le 10 septembre 2023. ALAMY
Le premier parc éolien du pays, situé dans la baie de Goubet, a été inauguré le 10 septembre 2023. ALAMY
Découverte / Djibouti

Énergie : le pari des 100 %

Par Zyad Limam
Publié le 10 juin 2026 à 08h45
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Un prix compétitif et une offre entièrement décarbonée. L'enjeu est au cœur de toutes les stratégies de développement du pays : industrie, zones franches, hub numérique. Éolien, solaire, géothermie, hydrogène naturel : tous les chantiers sont engagés.

Le chiffre dit tout : 0,29 dollar le kilowattheure. C'est le prix de vente moyen de l'électricité à Djibouti. L'un des plus élevés de la région, l'un des plus pénalisants pour une économie qui ambitionne de devenir un hub industriel et logistique d'envergure continentale. Selon un rapport de la Société financière internationale de février 2022, l'accès à une énergie fiable et abordable représente 25 % des dépenses opérationnelles des entreprises qui opèrent à Djibouti. Un quart des coûts de fonctionnement – absorbé par l'énergie seule. Le résultat est prévisible : de nombreuses entreprises commerciales et industrielles, et même plusieurs bases militaires étrangères, ont leurs propres générateurs pour contourner le réseau d'électricité national en cas de délestage, ou simplement pour s'affranchir de frais devenus insupportables. C'est dans ce contexte précis que la transition vers les énergies renouvelables prend tout son sens stratégique. Compétitivité économique et impératif environnemental se renforcent ici mutuellement, ce qui rend la trajectoire djiboutienne particulièrement cohérente.

Le président Ismaïl Omar Guelleh a fait de cette transition une priorité inscrite au cœur de la Vision 2035 : une énergie propre, fiable et compétitive comme colonne vertébrale du développement économique. L'objectif est clair et daté : 100 % d'électricité renouvelable d'ici à 2030. Cela ferait de Djibouti le premier pays africain à atteindre ce seuil. Ce n'est pas une posture de communication. C'est une réponse directe à deux contraintes structurelles qui se renforcent : la dépendance énergétique extérieure, qui fragilise la compétitivité, et la vulnérabilité climatique, qui menace la trajectoire économique du pays. La Banque mondiale a alerté dans son premier « Rapport national sur le climat et le développement », publié lors de la COP 29, qui s'est tenue à Bakou : sans intervention rapide, Djibouti pourrait perdre jusqu'à 6 % de son PIB par an d'ici 2050, soit l'équivalent de près de quatre années de production économique : 14 à 15 milliards de dollars de pertes cumulées d'ici au milieu du siècle…

DE NOMBREUSES RESSOURCES NATURELLES

Le point de départ, le symbole le plus fort de cette transformation, c'est le parc éolien de Goubet. Inauguré en septembre 2023, implanté sur 387 hectares de terrain volcanique au bord du golfe éponyme, à 40 kilomètres de la capitale, il aligne 17 turbines Siemens Gamesa de 85 mètres de haut, pour une capacité installée de 60 mégawatts (MW). Avant sa mise en service, le système électrique ne disposait que de 110 à 120 MW de capacité installée via deux centrales thermiques fossiles vieillissantes, qui ne couvraient en moyenne que 30 % des besoins du pays. Le reliquat était importé d'Éthiopie par une ligne d'interconnexion souvent congestionnée. Soudainement, Goubet a doublé la capacité de production opérationnelle nationale et réduit les émissions du secteur électrique de 83 %. Le montage financier adossé au consortium Red Sea Power, associant Africa Finance Corporation, la FMO, le fonds Climate Fund Managers et Great Horn Investment Holding de l'Autorité des ports et zones franches, avec la garantie MIGA de la Banque mondiale, a coûté 122 millions de dollars et s'inscrit dans un contrat d'achat d'électricité sur vingt-cinq ans avec EDD. C'est le modèle independent power producer (IPP), dont le secteur de la génération est ouvert à la concurrence depuis la loi djiboutienne de 2015, alors que le transport et la distribution restent sous monopole public.

Ce modèle est appelé à se répliquer. Un deuxième projet IPP a été signé en août 2023 avec l'émirati AMEA Power pour la construction d'une centrale solaire photovoltaïque de 25 MW dans le Grand Bara, au sud-est du pays, avec l'ambition de porter la capacité à 100 MW à terme. La région bénéficie d'une irradiation solaire moyenne de 2 430 kilowattheures par mètre carré par an – parmi les plus élevées au monde. À Goubet et à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, 40 hydroliennes développées par Eiffage Génie Civil, en partenariat avec l'entreprise djiboutienne Weco Weco, sont en cours de déploiement, pour une capacité totale estimée à 130 MW. Une centrale biomasse de 40 MW est en cours de développement à Damerjog pour valoriser les déchets de la future zone industrielle. Et le programme d'électrification rurale avance en parallèle – miniréseaux solaires à Dorra et Yoboki, centrale solaire de 330 kWc inaugurée au village d'Omar Jaggaa en décembre 2025, centrale d'Adaillou réhabilitée en juin 2025 –, avec l'objectif d'un accès universel à l'électricité d'ici 2035, contre 61,8 % de la population en 2020 et seulement 24,8 % en zone rurale.

Le Forum international pour l'adaptation climatique (ICAF) s'est tenu du 19 au 21 janvier à Djibouti. Au centre, le président IOG et le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche Nabil Mohamed Ahmed. DR
Le Forum international pour l'adaptation climatique (ICAF) s'est tenu du 19 au 21 janvier à Djibouti. Au centre, le président IOG et le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche Nabil Mohamed Ahmed. DR

Mais parmi toutes les ressources énergétiques djiboutiennes, c'est la géothermie qui est peut-être la plus prometteuse à long terme. Le pays se situe au cœur de la grande fracture géologique du rift est-africain, l'une des zones volcaniques les plus actives de la planète. Cette particularité géologique confère au pays un potentiel géothermique exceptionnel, estimé à 1 000 MW par les scientifiques, soit plusieurs fois la consommation énergétique actuelle du pays. Contrairement au solaire et à l'éolien, tributaires des conditions météorologiques, la géothermie produit de l'électricité en continu, 24 heures sur 24, offrant une base de production stable et prévisible – précisément ce dont une zone industrielle comme Damerjog a besoin. Plusieurs sites d'exploration ont été identifiés comme particulièrement prometteurs : Gale-Le-Koma et Caldeira de Fialé dans la région du lac Assal, Hanlé-Garabbayis près du lac Abbé, et les environs du mont Arta. L'Office djiboutien de développement de l'énergie géothermique (ODDEG), créé en 2013 sous l'égide de la présidence, pilote les campagnes de forage exploratoire en partenariat avec des opérateurs internationaux. En novembre 2025, le ministre de l'Énergie Yonis Ali Guedi a reçu une délégation de l'entreprise canadienne 4th Resource Corp à Energia Park, confirmant l'intérêt croissant des investisseurs privés étrangers pour cette ressource encore largement inexploitée. La géothermie est le chantier énergétique le plus structurant du prochain mandat.

Plus récent encore : la détection d'hydrogène naturel dans certaines zones du territoire, confirmée par des recherches menées en collaboration avec l'Université de Pau et des Pays de l'Adour. Ce gaz, considéré comme l'une des énergies d'avenir à l'échelle mondiale, est encore peu exploité commercialement, mais Djibouti figure parmi les très rares pays africains où sa présence a été scientifiquement documentée. Des études sont en cours pour évaluer les concentrations et les possibilités d'exploitation.

D’IMPORTANTES DÉPENSES ENGAGÉES

Pour atteindre l'ensemble de ses objectifs de décarbonation, les besoins de Djibouti sont estimés à 2,8 milliards de dollars pour la période 2024-2030, dont 1,1 milliard pour des mesures prioritaires, selon la Banque mondiale. La demande nationale, elle, devrait atteindre entre 300 et 460 MW d'ici 2030, sur la base d'une croissance annuelle estimée entre 8 et 12 %. Ce n'est pas seulement une projection technique. C'est la condition de l'industrialisation djiboutienne. Sans énergie abordable et fiable, pas de zone franche attractive. Pas d'industrie légère. Pas de data centers compétitifs. Pas de dessalement à grande échelle. L'énergie est le prérequis de tout le reste du dossier de développement.

La construction d'une deuxième ligne d'interconnexion avec l'Éthiopie – financée par la Banque mondiale et la BAD, pour 67 millions de dollars côté djiboutien – permettra d'importer jusqu'à 220 MW supplémentaires, en attendant que la production nationale prenne le relais. C'est la transition dans la transition : l'interconnexion éthiopienne reste un filet de sécurité indispensable le temps que la géothermie, le solaire de Grand Bara et les nouvelles éoliennes montent en puissance. L'objectif de 100 % d'énergies renouvelables d'ici à 2030 est ambitieux – certains observateurs le jugent optimiste. Mais la direction est irréversible, les projets sont engagés. Et pour les entreprises comme pour la population, les deux enjeux sont indissociables. Une énergie propre qui reste chère ne résout rien. Une énergie bon marché produite au mazout aggrave le reste. C'est précisément parce que le renouvelable répond simultanément aux deux exigences – compétitivité et durabilité – que la transition djiboutienne est, structurellement, la bonne réponse.