L’autre, miroir ennemi
Jusqu’au 23 août, l’exposition « Aux origines – Regards croisés sur le racisme et les discriminations » est visible au Palais de la Porte Dorée, à Paris. Ce parcours réussi, qui mêle art contemporain et données chiffrées, propose une approche aussi pédagogique que politique pour comprendre comment la haine de l’autre s’inscrit dans nos sociétés contemporaines.
Nous n’entrerons pas dans cette exposition par la porte de la grande histoire de l’esclavage et de la colonisation. Cette approche, bien qu’utile, aurait pu décourager les visiteurs par sa densité et sa dimension lointaine. Pour coller à la réalité contemporaine et éviter de cantonner le propos au passé, le parcours donne plutôt à réfléchir, chiffres à l’appui, sur les conséquences de ce système de domination dans la société d’aujourd’hui. L’angle historique a donc été écarté, non sans négociations avec le conseil scientifique, sous l’impulsion de Farah Clémentine Dramani-Issifou. Commissaire de l’exposition « Aux origines – Regards croisés sur le racisme et les discriminations », elle propose une approche empirique et scientifique, construite avec le concours du projet européen UNDETERRED, qui analyse les mécanismes institutionnels – parfois invisibles ou non intentionnels – à l’origine des inégalités dans les domaines de l’emploi, de la santé, de l’éducation et du logement. La première entrée du parcours se veut subjective. Le regard des artistes prime et nous invite à comprendre comment le paysage iconographique postesclavagiste a façonné les imaginaires racistes des sociétés contemporaines. (Voir l'interview avec Pascal Blanchard)
L’œuvre de l’artiste mozambicaine Euridice Zaituna Kala a puisé dans le fonds iconographique colonial du musée de l’Histoire de l’immigration pour créer une installation de verre reprenant le slogan d’une publicité de 1930 : « Le savon Dirtoff blanchit même les peaux noires. » Un imaginaire de la blanchité comme synonyme de pureté raciale qui perdure, et que la plasticienne invite à déconstruire sur une structure fragile dès l’entrée de l’exposition. Un peu plus loin, les drapeaux perlés et pailletés du plasticien franco-bénino-togolais William Adjété Wilson frappent par leur flamboyance. Ils montrent un Toussaint Louverture conquérant. Cet esclave affranchi devenu gouverneur a joué un rôle majeur dans la révolution qui a permis l’indépendance d’Haïti, proclamée en 1804.
Devenir sujet et acteur
Longtemps, les rares propositions muséales sur les questions raciales ont réduit le statut des personnes esclavisées ou discriminées à la condition de victimes. Dans ce parcours, il est plutôt question de montrer le processus d’émancipation mené par des êtres non pas passifs, mais acteurs de leur trajectoire. « L’exposition repose sur le concept de regard oppositionnel, théorisé par l’autrice afro-américaine Bell Hooks, analyse Farah Clémentine Dramani-Issifou. L’idée étant de changer nos perceptions sur le statut de victime ou d’objet pour revenir au fait que nous sommes les sujets de nos propres histoires », poursuit celle qui parle volontiers d’un point de vue situé. Bien consciente de bousculer à son échelle l’institution muséale, qui perpétue elle-même certains biais racistes implicites, elle se présente comme une personne racisée. Un terme souvent clivant, que l’on ne retrouve pas sur les cartels de l’exposition. Malgré sa casquette de chercheuse, la commissaire a souhaité rendre l’exposition la plus accessible et pédagogique possible. Au Palais de la Porte Dorée, 54 % du public a moins de 26 ans.
Plus de 40 artistes et une vingtaine de nationalités sont représentés pour rendre compte d’un système discriminatoire et raciste global, qui s’étend au-delà des frontières françaises et européennes. La communauté rom est ainsi représentée à travers le regard d’artistes qui déjouent les stéréotypes, comme l’assimilation erronée de leur communauté à celle des gitans ou bien leur nomadisme supposé.
La responsabilité des médias
Il faudra ensuite se diriger vers le deuxième volet de cette première partie de parcours, intitulé « Détourner le regard », pour comprendre comment les stéréotypes raciaux sont encore véhiculés dans les médias. La dimension politique n’est pas frontale, mais elle est assumée. Une œuvre fait ainsi référence aux propos racistes tenus par l’ancien ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, lors du campus d’été de l’UMP organisé dans le Sud-Ouest de la France en 2009. Après avoir posé avec un jeune militant du parti d’ascendance maghrébine, il avait prononcé la phrase suivante : « Quand il y en a un, ça va. » La phrase a été reprise par l’artiste nigérian Emeka Ogboh dans une installation néon en forme d’avertissement. Karim Ghelloussi convoque une autre saillie, celle prononcée en 2005 par l’ancien ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy. Alors en visite dans le quartier du Val d’Argent d’Argenteuil (en banlieue parisienne), il avait lancé, en réponse à une dame qui se plaignait de l’insécurité : « Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser ! » L’artiste a ainsi réalisé une série de peintures conçues à partir de chutes de bois représentant ces grands ensembles issus de ses souvenirs d’enfance (Ici comme ailleurs (Au Val d’Argent), 2019). Aucun des politiciens n’est nommé sur les cartels. Un parti pris assumé par la commissaire, qui dit avoir voulu « réduire leur place le plus possible » pour se concentrer sur le message des artistes. « L’idée, c’est d’évacuer la violence, de montrer le contrepoint poétique. » Plus de vingt ans après ces déclarations largement relayées par les médias, la parole raciste n’a cessé de se banaliser sur les chaînes d’information dirigées par l’homme d’affaires d’extrême droite Vincent Bolloré.
L’enjeu de la présidentielle de 2027
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027 en France, où la montée des partis les plus à droite de l’échiquier politique n’a jamais été aussi marquée, cette exposition appelle à un sursaut. « L’exposition est née d’un projet de recherche, rappelle la commissaire. On s’est inscrits bien en amont, en 2024. Mais on savait que l’horizon, c’était aussi la présidentielle. On souhaitait donner une place à une autre parole. Il fallait prendre le temps de la réflexion et poser des éléments, car on ne pourra peut-être plus porter ce discours-là dans un an. » À l’heure où les programmations de plusieurs lieux sont déjà remises en question par des personnalités politiques, où des expositions sont annulées, des festivals restreints et des subventions revues à la baisse dans les mairies administrées par le Rassemblement national, il y avait urgence à créer un îlot où le dialogue autour du racisme est encore possible. « Il y a aussi des mécanismes d’autocensure qui s’appliquent à des programmateurs, alors que c’est le moment d’y aller pour tous ceux qui partagent ces valeurs et en sont convaincus. » Côté visiteurs, le plus difficile reste justement de convaincre ceux qui ne le sont pas. « Je ne sais pas si on y arrivera, pose la commissaire. Mais l’expo permet à des publics scolaires de venir nombreux. Ça peut déjà permettre de déconstruire un certain nombre de choses et d’engager une discussion chez les jeunes, qui auront un esprit critique quand ils seront confrontés à ces sujets-là avec leurs amis ou leurs parents. » (Voir l'interview de Ugo Palheta)
Le deuxième volet du parcours – sans doute le plus pédagogique – donne à voir de manière très concrète et factuelle le racisme institutionnel. « Un homme blanc a 50 % de chances en plus qu’une femme noire d’être considéré comme une urgence vitale quand il consulte dans un service d’urgence pour une douleur thoracique », d’après l’European Journal of Medicine (2024). Ce stéréotype raciste est connu sous le nom de syndrome méditerranéen, rappelle l’exposition, et conduit des soignants à considérer que les personnes noires ou arabes exagéreraient ou simuleraient leur douleur, ou y seraient plus résistantes. Malgré son nom, ce syndrome ne se limite pas au bassin méditerranéen et a été largement médiatisé au moment de l’histoire tragique de Naomi Musenga. Fin 2017, cette jeune femme de 22 ans d’origine congolaise résidant à Strasbourg appelle les urgences pour de violentes douleurs au ventre. Quand elle parvient à obtenir une opératrice du Samu au téléphone après de multiples transferts téléphoniques, elle lui dit qu’elle va mourir. L’opératrice se moque d’elle, ne prend pas ses symptômes au sérieux et ne déclenche pas une prise en charge adaptée. Naomi meurt quelques heures plus tard à l’hôpital, après une prise en charge jugée très tardive par les rapports d’expertise. L’exposition rappelle aussi l’impact du racisme sur la santé mentale, en mentionnant l’apport des travaux du psychiatre martiniquais Frantz Fanon ou encore ceux de la chercheuse franco-ivoirienne Maboula Soumahoro, qui a théorisé le concept de la charge raciale, cette fatigue émotionnelle liée aux discriminations et au racisme subis par les personnes concernées. (Voir l'interview de Douce Dibondo)
Autre concept important : l’impératif d’hypercorrection, décrit par Amel, une footballeuse binationale franco-algérienne, dans un entretien mené par UNDETERRED. Celui-ci repose sur « la nécessité de redoubler d’efforts pour accéder aux mêmes chances que les autres, un phénomène qui dépasse le cadre du sport et s’étend à tous les domaines de la vie sociale ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans le domaine du logement, « 50 % des agences immobilières acceptent de relayer les demandes discriminatoires des propriétaires sur l’origine des candidats à la location », d’après SOS Racisme (2026). Concernant le rapport entre la police et les jeunes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins, ces derniers ont quatre fois plus de risques d’être contrôlés que le reste de la population et douze fois plus de risques de faire l’objet d’un contrôle poussé. Dans le secteur de l’emploi, « porter un nom à consonance maghrébine plutôt que française diminue d’un tiers les chances d’être contacté par un recruteur pour un entretien ». L’exposition n’écarte pas le sujet de la religion, et rappelle que près de 2 500 actes visant des personnes ou lieux de culte ont été enregistrés en France en 2025 (ministère de l’Intérieur, 2026). Autant de données qui invitent à mesurer l’ampleur du phénomène et à agir.
Et c’est justement ce que propose la troisième partie, qui se montre volontairement plus prospective et appelle à imaginer un monde plus inclusif. Le parcours met d’ailleurs un point d’honneur à inclure tous les publics. La commissaire et les équipes du musée, à commencer par sa directrice générale Constance Rivière, espèrent exporter le projet dans les espaces européens portés par UNDETERRED et dans une déclinaison in situ dans des réseaux de musées engagés en France. Farah Clémentine Dramani-Issifou prévient : « Il y a une urgence à la faire circuler, mais ces questions-là se poseront aussi après 2027. »