La bataille de l'eau
Depuis les années 1990, le pays est confronté à la pénurie. Pour y répondre, il faut mobiliser la ressource là où elle se trouve et produire ce qui manque. Une évidence s'impose : la transition énergétique et la sécurité hydrique sont indissociables.
L'eau n'est pas, à Djibouti, un sujet parmi d'autres. C'est la condition première. Celle qui précède toutes les autres – l'industrialisation, la croissance démographique, la sécurité alimentaire, la santé publique, la viabilité des zones rurales… Depuis 1992, le pays a franchi le seuil de pénurie extrême tel que défini par les standards internationaux : moins de 500 m3 disponibles par habitant et par an. La Vision 2035 en a fait un enjeu existentiel et un objectif national explicite : atteindre un accès quasi universel à l'eau potable d'ici à la fin de la décennie. Ce n'est pas une ambition rhétorique. C'est une priorité vitale, humaine, financière, infrastructurelle, qui se traduit en projets concrets, en financements mobilisés, en partenariats multilatéraux activés. Face à l'un des environnements les plus contraignants de la planète, Djibouti a choisi de traiter la question de l'eau avec la même détermination stratégique que celle qu'il applique à ses ports et à ses éoliennes.
La réalité du terrain est connue, chiffrée, documentée. L'ensemble du territoire reçoit en moyenne 150 mm de pluie par an – avec des variations importantes selon les zones et les années. Près de 90 % des terres sont considérées comme des déserts. Les températures peuvent dépasser 40 °C ressentis, et le pays dispose de 3 273 heures d'ensoleillement annuel – un atout considérable pour l'énergie solaire, mais une contrainte supplémentaire pour les ressources hydriques. Les nappes phréatiques, surexploitées depuis des décennies, sont en recul progressif dans presque toutes les régions. Les terrains, volcaniques et fracturés, absorbent mal les rares précipitations et les restituent peu. Le pays dispose d'une infrastructure hydraulique significative – 107 forages, dix stations de pompage, six châteaux d'eau, 25 réservoirs de distribution –, mais insuffisante face à une demande qui ne cesse de croître avec l'urbanisation et la démographie.
FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE
Ce qui rend la situation djiboutienne particulièrement complexe à l'heure du changement climatique, c'est son paradoxe fondamental : un pays de sécheresse structurelle qui est aussi, et plus fréquemment, le théâtre d'inondations. Les deux extrêmes se renforcent. Le dérèglement climatique ne produit pas une aridité uniforme. Il radicalise les écarts : des périodes de chaleur et de sécheresse toujours plus longues, entrecoupées d'épisodes de précipitations violentes et concentrées, que des sols desséchés sont incapables d'absorber. Au cours des vingt dernières années, quatre épisodes de fortes pluies ont touché jusqu'à 200 000 personnes. Des inondations qui ne rechargent pas les nappes, mais qui détruisent les infrastructures, coupent les routes, inondent les quartiers précaires. Eau et changement climatique ne sont pas deux dossiers distincts. Ils forment un seul et même défi, dont la réponse doit être simultanément technique, scientifique et stratégique.
La Banque mondiale projette que les précipitations extrêmes, survenant jusqu'ici en moyenne tous les dix ans, pourraient se produire tous les six ans d'ici à 2050. Les températures pourraient encore progresser de 1,5 °C dans les vingt-cinq prochaines années – doublant le nombre de journées de chaleur extrême, de 66 à 123 par an. La montée du niveau de la mer – 22 cm d'ici à 2050 et jusqu'à 69 cm d'ici la fin du siècle – menacera les zones côtières et les infrastructures portuaires, qui constituent le cœur économique du pays. Face à cette réalité, la réponse djiboutienne s'est structurée autour de trois enjeux complémentaires : mobiliser l'eau là où elle existe, produire celle qui manque et anticiper les crises avant qu'elles ne surviennent.
DES ENJEUX INTERCONNECTÉS
Le premier axe est le plus spectaculaire dans son ambition. Le projet transfrontalier d'adduction d'eau Éthiopie-Djibouti est l'une des infrastructures hydrauliques les plus ambitieuses de la Corne de l'Afrique. Inauguré en juin 2017 par le président Ismaïl Omar Guelleh à Ali-Sabieh, il repose sur 28 forages profonds dans la région éthiopienne d'Adha Gala, reliés à deux centrales réservoirs dans la localité de Kulan, point de départ d'un pipeline qui traverse la frontière pour alimenter Ali-Sabieh, Dikhil, Arta et Djibouti-ville. Financé par l'Eximbank chinoise avec un prêt de 339 millions de dollars, il a été construit en deux ans et demi. L'eau éthiopienne est fournie gratuitement à Djibouti pour une période de trente ans. Un accord ambitieux et généreux, qui dit beaucoup de la nature de la relation entre les deux pays.
Pourtant, le pipeline ne fonctionne pas à sa pleine capacité. Ce qui fait défaut, c'est l'électricité – fiable, abondante, bon marché – pour alimenter les pompes des forages. En zone rurale éthiopienne, la fourniture électrique reste insuffisante et intermittente. Des travaux d'extension majeurs sont en cours, menés par la société chinoise CGCOC, pour lever ces contraintes et porter l'approvisionnement effectif à 100 000 m3 par jour. Et ce chantier, discret, reste l'un des plus importants pour la sécurité hydrique de Djibouti dans les années à venir.
Le deuxième axe est le dessalement. Djibouti est bordé par la mer Rouge et le golfe d'Aden. L'usine PEPER (production d'eau potable par énergie renouvelable), inaugurée le 14 mars 2021 à Doraleh, en bord de mer, est la première installation de ce type en Afrique subsaharienne. Construite par Eiffage Génie Civil et l'espagnol Tedagua, financée par l'Union européenne à hauteur de 73 millions d'euros et par le gouvernement djiboutien à hauteur de 5,5 millions, elle produit par osmose inverse 22 500 m3 d'eau potable par jour, avec une capacité finale visée de 45 000 m³ par jour. L'eau est acheminée jusqu'à Djibouti-ville via 8,5 km de canalisations, avec un réservoir de régulation de 5 000 m3 installé à Balbala pour alimenter le réseau de distribution urbain. En 2023, un financement supplémentaire de 79 millions d'euros a permis de lancer l'extension des capacités. En mars 2026, la Banque mondiale a approuvé un don de 35 millions de dollars pour l'accès à l'eau potable dans les communautés rurales.
Mais le dessalement a un coût énergétique structurel. Par osmose inverse, produire 1 m3 d'eau douce consomme entre 3 et 4 kWh d'électricité. À 0,29 dollar le kilowattheure – tarif actuel de l'électricité de Djibouti, l'un des plus élevés de la région –, cela représente entre 0,87 et 1,16 dollar par mètre cube, rien que pour l'énergie, avant la maintenance, l'amortissement des équipements et la main-d'œuvre. Le dessalement à grande échelle reste donc, dans les conditions actuelles, une réponse coûteuse et difficile à généraliser. Les projections montrent qu'une énergie renouvelable abondante et bon marché pourrait réduire le coût de production de l'eau dessalée de 30 % ou plus. C'est la démonstration concrète du lien entre transition énergétique et sécurité hydrique : sans l'une, l'autre reste hors de portée. Et c'est là que la question de l'eau et celle de l'énergie fusionnent. Le pipeline éthiopien a besoin d'électricité pour fonctionner. Le dessalement a besoin d'électricité pour produire. Les stations de pompage urbaines ont besoin d'électricité pour distribuer. La transition vers les énergies renouvelables n'est pas un dossier parallèle au dossier de l'eau ; c'est son prérequis direct. Lorsque Goubet, le solaire du Grand Bara et la géothermie du lac Assal auront significativement abaissé le coût et renforcé la fiabilité de l'électricité djiboutienne, c'est l'ensemble du système hydraulique qui en bénéficiera.
Le troisième axe, enfin, concerne la surveillance et l'anticipation. À Tadjourah, une digue de 2 km protège un quartier des inondations. Dans le même temps, la restauration des mangroves – des écosystèmes naturels qui protègent la côte de l'érosion et des ondes de tempête – avance sur le littoral. Le projet CREWS, doté de 3,6 millions de dollars, renforce les capacités nationales de prévision multirisques – inondations, sécheresses, cyclones tropicaux… Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a approuvé fin 2024 une enveloppe de 23,3 millions de dollars pour une meilleure gestion durable de l'eau et des ressources pastorales dans les zones rurales. La Banque mondiale identifie explicitement la réduction des pertes dans le réseau de distribution urbain comme une priorité immédiate – avant même de construire de nouvelles capacités de production. À Djibouti-ville, les besoins en eau potable sont estimés entre 60 000 et 100 000 m3 par jour. Le système n'en livrait que 50 000 en 2020. La réduction des fuites, c'est la promesse de gagner de l'eau sans dépenser un euro de plus en production.
Dans les cinq régions intérieures que sont Tadjourah, Obock, Dikhil, Ali-Sabieh et Arta, la question de l'eau est vécue avec une intensité que la ville ne perçoit pas toujours. Pour les éleveurs nomades du nord, une saison sèche de trop peut décimer un troupeau en quelques semaines. L'accès à un point d'eau fiable conditionne la transhumance, la survie du bétail, les revenus de familles entières. Les miniréseaux solaires d'électrification rurale, qui avancent village par village, permettent d'alimenter des pompes, des unités de purification, mais aussi des postes de santé. L'électrification rurale et l'accès à l'eau sont ici indissociables. Ce sont deux dimensions d'un même projet de justice territoriale.
La stratégie de l'anticipation
L'année 2024 a été la première de l'histoire à franchir le seuil de 1,5 °C de réchauffement global, alors même que l'ambition de l'Accord de Paris était de limiter le réchauffement à 1,5 °C, d'ici la fin du siècle, par rapport à l'ère préindustrielle. Pour Djibouti, qui n'émet presque rien, mais subit presque tout, la question n'est plus théorique. Elle est quotidienne. Sécheresses récurrentes, vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, stress hydrique accentué par une faible pluviométrie, pression croissante sur les écosystèmes et les populations. Et dans le même temps, surviennent paradoxalement des épisodes d'inondation catastrophiques que des sols desséchés ne peuvent absorber. Le pays a fait un choix stratégique : anticiper plutôt que subir. Prévoir le climat avec plus de précision pour mieux s'adapter aux sécheresses, aux inondations soudaines, à la dégradation des nappes… C'est dans cette logique qu'a été créé, sous l'impulsion du président Ismaïl Omar Guelleh, en octobre 2022, l'Observatoire régional de recherche pour l'environnement et le climat (ORREC), accrédité par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Un instrument scientifique unique dans la sous-région, au service d'une ambition simple : transformer la donnée climatique en décision d'adaptation. Deux ans après sa création, le bilan de ses premières réalisations est déjà substantiel : accréditation de ses laboratoires par l'AIEA ; création d'un réseau de stations de contrôle hydroclimatique et de suivi de la qualité de l'air, de l'eau et des sols ; surveillance et suivi des cyclones tropicaux ; utilisation de l'intelligence artificielle pour développer un modèle de prédiction de la qualité des eaux souterraines dans la nappe transfrontalière ; développement d'une méthodologie unique de suivi de la nutrition humaine et animale utilisant des technologies nucléaires ; formation de 250 élèves et étudiants ; encadrement de huit thèses de doctorat. L'une des réalisations les plus significatives est le développement d'un modèle dynamique local de prévision des phénomènes extrêmes à une échelle de 3 kilomètres seulement – là où les modèles climatiques globaux opèrent à 200 kilomètres. Pour un pays où les crues soudaines peuvent frapper un quartier sans toucher celui d'à côté, cette précision n'est pas un luxe technique. C'est une capacité d'alerte et de protection des populations. L'ORREC a également lancé une alliance doctorale au niveau de la sous-région – Éthiopie, Kenya, Somalie, Tanzanie et Djibouti – et constitué une base de données commune, partagée entre douze institutions régionales et cinq institutions européennes. « L'objectif est de renforcer la coopération scientifique régionale, de promouvoir la résilience par des projets innovants qui permettent de prévenir les conflits et d'assurer la gestion durable des ressources naturelles », explique Nabil Mohamed Ahmed, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Cette formulation mérite qu'on s'y arrête : l'eau comme moteur de coopération régionale, et non comme vecteur de tensions. Dans une Corne de l'Afrique où les bassins hydriques transfrontaliers sont souvent source de frictions, Djibouti choisit d'en faire un terrain de collaboration scientifique. C'est, aussi, une forme de diplomatie. Lors de la conférence 2CR2 d'avril 2024, le président Guelleh a posé la question de la « justice climatique », au cœur des débats. Le constat est sans appel : l'engagement de 100 milliards de dollars par an pris dès 2009 à Copenhague par les pays riches pour soutenir les pays en développement n'a pas été tenu. Le fonds « pertes et dommages » créé à la COP 27 reste une promesse. Djibouti, 188e émetteur mondial de gaz à effet de serre, paie le prix d'un réchauffement qu'il n'a pas causé. C'est l'injustice première du changement climatique. |