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Interview

Meryem Benm’Barek:
«La présence française au Maroc aujourd’hui n’est pas anodine»

Par Jean-Marie Chazeau
Publié le 7 mai 2026 à 13h18
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Huit ans après le succès de Sofia, la cinéaste raconte une histoire d’amour postcoloniale, à la fois romantique et sensuelle, qui en dit long sur les inégalités sociales dans son pays d’origine.

GRANDSARD PAUL
GRANDSARD PAUL

Seul film marocain présenté au Festival de Marrakech en décembre dernier, la nouvelle production de Meryem Benm’Barek avait provoqué des débats – et même le départ de plusieurs spectateurs pendant la projection officielle! Politique et sensuel, Derrière les palmiers se veut à la fois romantique et radical, passant de la love story au thriller sur fond de lutte des classes, sans être pour autant militant. Un jeune homme qui travaille sur les chantiers de son père, amoureux d’une employée de la boulangerie de son quartier, va rencontrer une Française dont la famille fait rénover une belle villa traditionnelle à grands frais. La réalisatrice, native de Rabat, dénonçait déjà les fractures sociales dans son premier film, Sofia, primé pour son scénario à Cannes en 2018 et de nombreuses fois salué à l’international. Huit ans se sont écoulés entre ce premier et ce second long-métrage: l’écriture a été longue et minutieuse, la recherche de financements difficile. Mais la quadragénaire est toujours pleine d’énergie! Le tournage, au départ envisagé à Marrakech, a finalement eu lieu à Tanger. Une séquence est d’ailleurs tournée au Rif, le célèbre cinéma où elle a travaillé après ses études en Belgique, le pays où elle a grandi. Bien qu’elle vive en France, son lien avec le Maroc est plus fort que jamais, et son discours toujours aussi engagé. 

AM: Votre film parle d’amour et de classes sociales… Une thématique au cœur de votre premier film, Sofia (2018), et que vous vouliez à nouveau développer? 

Meryem Benm’Barek: La question de la domination et de la place de l’argent dans l’intime est un peu plus affirmée et radicale dans Derrière les palmiers, qui raconte les rapports de classe à travers le prisme postcolonial, lié à la présence française au Maroc. Un sujet peu traité – et peut-être moins facilement acceptable par un public occidental qu’une histoire de déni de grossesse et de place de la femme au Maroc, comme dans Sofia. 

Vous le faites essentiellement d’un point de vue masculin. Est-ce que ça a été facile? 

Ça n’a pas été évident pour moi de me mettre dans la peau de Mehdi. Et c’est pour cette raison que j’ai mis du temps à trouver le film. Mais j’ai su assez tôt qu’il fallait adopter un point de vue masculin, pour que Mehdi hésite entre deux figures féminines représentant deux possibilités d’avenir. Et je souhaitais écrire un personnage d’homme arabe amoureux, passionné, expressif. Il va devenir très ambivalent et faire de mauvais choix, mais au départ, il est poussé par son désir et ses sentiments pour les deux femmes. C’est très romantique. Ce n’est pas un personnage toxique, il le devient par la force des choses. C’est toute la question du film: qu’est-ce qu’on abandonne quand on essaie de suivre un «idéal» capitaliste? Ici, c’est Marie qui crée ce désir en lui, parce qu’au départ, il ne lui manque rien. À Selma non plus. Elle vient d’un milieu plus populaire, mais elle se démène: elle travaille, elle envoie de l’argent à son oncle… C’est une femme moderne et indépendante, comme il en existe beaucoup au Maroc. 

Elle est aussi confrontée au poids de la tradition, en refusant toute relation sexuelle avant le mariage. 

Je ne pense pas. Selon moi, elle est dans un dilemme que beaucoup de croyants connaissent. Avoir la foi, ce n’est pas quelque chose de figé. Elle a ses convictions et ses principes religieux, mais à un moment donné, il y a des forces extérieures qui sont de l’ordre du désir et qui viennent bousculer ces idéaux. On y a tous été confrontés, croyant ou pas, hommes et femmes, et c’est en ça que je trouve le personnage de Selma très universel. 

A-t-il été difficile de trouver le bon acteur pour incarner Mehdi? 

Ça a été long, car il est central, et tout le reste découle de son personnage. Et puis, j’avais besoin de trouver quelqu’un qui maîtrise à la fois le français et l’arabe, et qui représente la classe moyenne dans laquelle évolue Mehdi. C’est une configuration similaire à celle de Sofia, où il y avait trois classes sociales, sauf que cette fois-ci, les riches, ce sont les Français. 

Vous vouliez montrer une réalité qu’on ne voit pas souvent à l’écran? 

On ne la voit jamais, en fait. Les Marocains y sont toujours confrontés, et c’est le cœur du film: la question postcoloniale, la façon dont la petite histoire s’inscrit dans la grande… La présence française aujourd’hui au Maroc n’est pas complètement anodine. Comment cet héritage politique, social et culturel s’inscrit-il dans les rapports humains, même les plus intimes? Ici, c’est une histoire d’amour, mais ça s’applique à l’amitié, au travail. J’ai choisi l’amour parce que c’est ce qu’il y a de plus fragile, de plus intime, et aussi ce qui rend le plus vulnérable. 

En même temps, cette famille bourgeoise française n’est pas caricaturale, vous introduisez de la nuance. 

Oui, mais il est probable que dans le public français, certains trouvent cette représentation caricaturale. Pourtant, par rapport à la réalité, j’ai été sympa! [Rires.] En tant que marocaine, je vois aussi de la pédocriminalité, du tourisme sexuel… Et puis, je trouvais intéressant de mettre en scène une famille plutôt de gauche, ouverte, pour mieux montrer la question du racisme ordinaire, un peu sournois. Je suis une jeune artiste, je côtoie des milieux de gauche, et je suis souvent amenée à rencontrer des gens qui collectionnent de l’art, qui aiment le Maroc, qui voyagent beaucoup, qui se disent ouverts aux autres cultures – mais jusqu’à un certain point… Car ils ont aussi beaucoup d’idées préconçues sur le Maroc et les Marocains. 

Ils sont déconnectés? 

La plupart, oui – du moins ceux d’une certaine génération, peut-être encore nostalgiques. Sur les questions postcoloniales, la jeunesse française est aujourd’hui beaucoup plus déconstruite et n’a pas peur de nommer les choses, sans langue de bois. Elle se questionne sur ses privilèges. 

Carole Bouquet est au cœur de cette famille française. Vous avez pensé à elle en écrivant le personnage? 

J’avais plusieurs actrices en tête, mais au fur et à mesure de l’écriture, ça s’est précisé avec Carole. J’ai adoré notre collaboration, car elle a le sens du sérieux et sait se montrer à l’écoute du réalisateur. Elle est généreuse dans ce qu’elle donne. C’est une immense actrice, donc on pourrait craindre une distance, mais en fait, pas du tout. Elle a proposé énormément de choses, comme Sara Giraudeau, d’ailleurs, et on a beaucoup discuté pour apporter cette nuance et ne pas tomber dans la caricature. 

Comment Driss Ramdi a-t-il abordé son personnage, central dans le film? 

Driss est un acteur qui écoute et observe énormément. C’est quelqu’un d’assez silencieux sur le tournage. S’il y a une zone d’ombre, il va poser une question, mais il ne ressent pas le besoin d’en discuter longuement. Il est assez taiseux et a un monde intérieur très riche. Ça sert beaucoup son personnage. Je pense que c’est ce que j’ai senti quand je l’ai rencontré. 

Après Casablanca pour Sofia, vous avez tourné à Tanger. Pourquoi ce choix? 

C’est une ville que je connais très bien, parce que j’y ai vécu longtemps. J’y ai beaucoup d’attaches. Quand j’ai écrit le scénario, j’avais les décors en tête. Ce film est une sorte de mélange d’histoires d’amour que j’ai pu vivre à Tanger, de ce que j’y ai observé aussi. Après mes études de cinéma, c’est là que je suis partie m’installer. J’avais envie que le film soit le reflet de mes souvenirs de cette époque. 

C’est aussi à Tanger qu’a été tourné Rua Málaga, de Maryam Touzani [voir interview], mettant en scène l’une des dernières habitantes de la communauté hispanique, qui ne souhaite pas retourner en Espagne. Une autre approche des habitants européens de la ville. 

Bien sûr, il y a plusieurs visions possibles du Maroc et du monde. En plus, Maryam est Tangéroise, elle a son propre regard sur cette ville. J’ai conscience que mon cinéma est plus âpre. Il est politique, donc il peut y avoir des choses qui dérangent et plus d’aspérités que dans les films de Maryam – mais je n’ai pas encore vu celui-là. Le mien est construit sur la critique postcoloniale, pas sur la nostalgie. Il pose aussi tout un tas de questions: que faut-il garder de cette époque? Que reste-t-il de cette histoire aujourd’hui? Qu’est-ce que cela vient troubler, désorganiser, bousculer? Quelles inégalités cela engendre-t-il? Cette histoire a des conséquences… 

En 2018, dans ces pages, vous disiez: «Plus on a de l’argent, plus on est libre.» Vous le pensez toujours? 

Je le pense toujours! Huit ans après, c’est encore d’actualité, si ce n’est davantage. Les inégalités se creusent. J’ai dit ces mots en lien avec Sofia qui, dans le film, n’a pas les moyens qu’a sa cousine pour avorter en Espagne. L’argent est aussi la question centrale de Derrière les palmiers: le personnage de Marie est libre de choisir Mehdi, de décider quand il entre dans sa vie, quand il en sort, quand c’est sérieux, quand ça ne l’est pas. 

Mais elle n’est pas complètement libre vis-à-vis de sa mère, dont elle dépend financièrement… 

C’est ce qui la rend un peu sympathique. Sans cela, elle serait odieuse. Elle subit cette domination de la part de sa mère, et elle en souffre. Mais c’est une violence qu’elle reproduit sur Mehdi. Le choisir est un bon moyen de contrarier sa mère. Et à partir du moment où il entre dans sa vie, il faut qu’il soit accepté par son milieu. Or, un homme qui travaille sur des chantiers, ça n’est pas suffisant: il faut lui trouver une activité acceptable socialement pour qu’il soit présentable, alors elle lui achète de nouveaux vêtements… C’est sa poupée, en fait. Elle le façonne à son image pour que ce corps arabe soit présentable dans la société où elle évolue. Elle n’en a pas conscience, mais c’est exactement ce que sa mère fait avec elle, et qu’elle reproduit. 

Vous dites que la situation s’est aggravée, et il y a eu des manifestations de la jeunesse en octobre au Maroc… 

Je n’étais pas au Maroc, mais j’ai suivi cette actualité de près. Avec des collègues cinéastes, on a écrit une tribune, on souhaitait s’exprimer de là où on était. Toutefois, ce mouvement appartient à la génération Z et il ne faut pas le lui confisquer. J’ai une confiance absolue en ces jeunes, que je trouve vraiment fabuleux. Ils aiment profondément leur pays et n’ont pas peur de le critiquer. C’est une génération inventive, qui a des solutions, et qui se remet en question. Elle est dans la déconstruction de plein de schémas, ce que ma génération n’a pas forcément fait – pas à ce point-là, en tout cas. Mais c’est aussi une génération qui manque de moyens pour mener à bien ses idées et ses projets. Mon film parle de ça, de ce plafond de verre auquel Mehdi se heurte.

Votre film parle de sexualité, et vous n’hésitez pas à la représenter à l’écran, ce qui est rare dans un film arabe.

Driss Ramdi, Meryem Benm’Barek et Ayoub Trombati au Festival international du Film de Marrakach, le 30 novembre 2025. DOMINIQUE JACOVIDES/BESTIMAGE
Driss Ramdi, Meryem Benm’Barek et Ayoub Trombati au Festival international du Film de Marrakach, le 30 novembre 2025. DOMINIQUE JACOVIDES/BESTIMAGE

Cette thématique est vite venue dans l’écriture: l’élan qui mène Mehdi vers Marie est sexuel avant tout. Il se détourne de Selma, car il est frustré de ne pas pouvoir faire l’amour avec elle. Ce qui est important aussi, c’est la différence de traitement de la sexualité chez ces deux femmes. On est concentré sur le visage de Selma, parce que Mehdi n’a pas accès à son corps, et je voulais que les spectateurs vivent ça avec lui. À l’inverse, avec Marie, on est sur un plan extrêmement large, avec une focale très courte, dans une expression de la sexualité qui est beaucoup plus assumée et libre. Ça fait également partie de la culture française, depuis Mai 68, avec la libération des mœurs et l’essor du féminisme. Et ça raconte aussi comment l’histoire postcoloniale s’inscrit dans les rapports intimes. La manière dont le corps arabe masculin est désiré par une femme blanche est différente de la façon dont il est désiré par une femme arabe. D’ailleurs, je trouve le personnage de Selma très moderne: bien que croyante et pratiquante, elle exprime son désir. Et une femme qui dit qu’elle désire un homme, c’est tout de même assez rarement représenté. Je trouve, par ailleurs, important de montrer dans le cinéma du monde arabe que nous ne sommes pas seulement des figures, mais bel et bien des êtres de chair et de sang. 

C’est ce qui a fait débat lors de l’avant-première du film au Festival de Marrakech, en décembre? 

Bien sûr, mais c’est tout à fait normal. À ma connaissance, il n’y a jamais eu de film marocain avec des scènes d’amour explicites. Il y a bien Much Loved, de Nabil Ayouch, mais il a été censuré au Maroc. Et, même si j’adore ce film, il parle de la prostitution, donc il est beaucoup plus cru. Ce n’est pas comparable: mes scènes, selon moi, sont explicites, elles sont assumées, mais elles ne sont pas du tout crues. Elles sont l’expression d’un désir et d’une sexualité quand on est amoureux. 

Huit ans pour faire un deuxième film: cela signifie qu’il est parfois difficile d’arriver à trouver les financements et l’énergie pour faire du cinéma? 

L’énergie, je l’ai, il n’y a pas de problème! [Rires.] Et même si parfois, je suis épuisée, je suis quelqu’un de très résilient. Malgré les obstacles, je continue toujours. Ça fait partie de mes qualités. Néanmoins, il est compliqué de financer un film comme celui-ci en France. Et s’appuyer uniquement sur des fonds marocains et du monde arabe, ce n’est pas possible. Après la pandémie de Covid-19, il y a eu de moins en moins d’argent, surtout pour des récits politiques affirmés. Faire comprendre et accepter ce scénario-là a été parfois un peu compliqué. La société se droitise, devient de plus en plus conservatrice, davantage encore lorsqu’il s’agit de sujets liés au colonialisme, à l’immigration – et je ne suis pas très optimiste… On a mené à bien ce tournage avec très peu d’argent, en quatre semaines seulement, mais le travail a pu se faire grâce à une équipe extrêmement motivée.