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Tribune

« Si tu veux venir en France… »

Par Venance Konan - Publié en novembre 2021
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Journaliste et écrivain ivoirien. CAMILLE MILLERAND
Journaliste et écrivain ivoirien. CAMILLE MILLERAND

Le journaliste et écrivain ivoirien nous envoie une carte postale africaine à propos du phénomène Zemmour.

​​​​​​​Le phénomène ou le grand buzz, en ce moment en France, est un certain Éric Zemmour. Journaliste, chroniqueur, polémiste aux propos plus que dérangeants, il est de plus en plus vu comme un potentiel candidat à la présidence de la France dans quelques mois, avec de sérieuses chances de faire un score plus qu’honorable. Et on ne parle plus que de lui dans l’Hexagone. Tous ceux qui arrivent à décoder son discours savent qu’il dit n’importe quoi, joue sur les peurs d’une partie de la population, fait des amalgames, mais il continue de grimper dans les sondages, et ses livres sont de gros succès en librairie. Si pour le moment, il semble laisser plutôt indifférent le citoyen africain lambda – qui a d’autres chats à fouetter entre les luttes contre le terrorisme, les coups d’États à répétition, le Covid-19 et tout simplement son combat pour survivre –, Éric Zemmour dit pourtant beaucoup de choses concernant les Africains. Son discours, qui est à la droite de celui des Le Pen père, fille et nièce (c’est peu dire !), ne prône pas précisément la fraternité universelle. Pour résumer sa pensée : le bon Africain est celui qui reste sur le continent. Ce dernier pourra-t-il encore aller vivre en France, ou seulement la visiter, si jamais l’essayiste en devenait le président ? En principe oui, mais sous certaines conditions cependant…

Ne pas porter un prénom de sauvage du genre Mohamed, Koudou, Rokyatou ou Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga. Ils sont peut-être poétiques et racontent certainement de très belles histoires, mais ils n’auront plus leur place dans la France de Zemmour. Non, il vaudra mieux porter un nom de baptême chrétien, juif, ou fleurant bon la campagne profonde : Joseph, Désiré, Éric, Marie (pas Maryam ou Myriam) ou Corinne, entre autres.

Ne pas être basané ou noir. Non. Éric Zemmour vous accuse d’être tous (Arabes et Noirs) des voleurs, des violeurs, des trafiquants de drogue, et pire, il vous soupçonne de vouloir remplacer sa belle race blanche – pour ne pas dire aryenne –, et à terme, obliger tous les Français bien blancs qui survivraient à danser le Ndombolo et à manger le mafé. Il en a la preuve chaque fois qu’il se rend dans le quartier de Château-Rouge, où il a passé une partie de son adolescence. Il n’y voit plus de Blancs, mais seulement des bougnouls – dont beaucoup lui ressemblent, puisque sa famille vient d’Algérie – et des Blacks qui vendent des maïs bouillis ou braisés dans les rues. Non, les Congolais qui se sont décapés la peau ne pourront pas se faire passer pour des Blancs. Quel que soit le résultat de leur opération de blanchiment, ils seront toujours trahis par leur nez épaté et leur accent.

Ne pas être homosexuel. Sur ce point, il s’entendra certainement avec de nombreux Africains. Dans la France de Zemmour, comme dans l’Europe d’un certain Adolf Hitler, les hommes doivent être musclés et virils, même si lui-même ressemble plutôt à une chauve-souris ou à Nosferatu, le vampire des films d’horreur – comme d’ailleurs Hitler ressemblait très peu au modèle aryen dont il rêvait.

Si vous êtes une femme, sachez que dans la France de Zemmour, votre place est dans les cuisines et votre rôle est essentiellement de procréer. Bon, on me dira que la place et le rôle des femmes ne sont pas très différents dans bon nombre de nos régions africaines, mais il est bon de le savoir avant de se risquer dans la France de Zemmour.

Ne pas être pauvre. Je sais que c’est difficile de ne pas l’être lorsque l’on est africain, surtout au sud du Sahara, et c’est la raison principale de son émigration vers la France, mais essayez, autant que possible, de ne pas avoir l’air misérable. Car la France que veut Zemmour ne peut et ne souhaite supporter toutes les misères du monde, et surtout d’Afrique. Il n’est pas le premier à le dire, mais il insiste.

Enfin, et c’est le plus important, ne pas, mais au grand jamais, ne pas être musulman. Pour Zemmour, l’ennemi mortel de l’Occident judéo-chrétien est le musulman. L’islam, dit-il, est en guerre contre l’Occident depuis plus de mille ans, une guerre qui n’est pas près de s’arrêter. Et donc tout musulman, pratiquant ou pas, modéré ou pas (de toutes les façons, pour Zemmour, islam ne rime pas avec modération), est un ennemi potentiel. Et la meilleure façon de se protéger d’un ennemi est de ne pas le laisser mettre les pieds chez soi. Il n’a rien dit concernant les adeptes du vaudou, mais je doute qu’il les aime. Les seules bonnes religions sont le christianisme et le judaïsme. Mon frère, ma soeur d’Afrique, voilà donc ce qui t’attend si tu veux aller « te chercher » en France, au cas où Éric Zemmour devenait le président de ce pays. Tu me diras qu’on en a vu d’autres, depuis Charles Pasqua et ses charters en passant par les Le Pen, et qu’il en faudrait plus que cela pour doucher ton envie de fuir la misère de ton bled pour t’installer au bord de la Seine, et tu auras raison. Il ne pourra jamais construire un mur autour de la France, comme Donald Trump l’a fait à la frontière entre les États-Unis et le Mexique – ce qui n’empêche d’ailleurs pas les candidats au rêve américain de toujours accourir par milliers. Il ne pourra jamais mettre tous les Africains et les musulmans qui vivent déjà en France dans des bateaux. Et à dire vrai, la probabilité qu’il devienne président de la France est plutôt proche de zéro.

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