août 2016
Rama Thiaw

Caméra au poing

Par Sabine CESSOU
Partage

Primé à la Berlinale en mars, le documentaire de 110 minutes de cette réalisatrice sénégalaise sur le mouvement citoyen Y’en a marre confirme un vrai talent : celui de Rama Thiaw, 38 ans, une battante à l’esprit rebelle qui a grandi entre la Mauritanie, la banlieue dakaroise de Pikine et la France. Elle y a étudié l’économie à la Sorbonne et le cinéma à Saint-Denis, avant de s’emparer d’une caméra et de sujets de société qui lui tiennent à coeur. Mère en France d’un garçon prénommé Kaya – en hommage à Bob Marley –, elle revendique ses origines populaires et africaines. Remarquée dès 2011 grâce à Boul Fallé, un documentaire sur l’engouement des jeunes pour la lutte traditionnelle au Sénégal, Thiaw assume une manière très personnelle de filmer, s’attardant avec poésie sur les corps des lutteurs dans leur ballet, qu’elle voit comme l’incarnation d’un espoir : « Redevenir ce que nous sommes, de nobles guerriers. »

Son dernier film, déjà culte au Sénégal au moment de son tournage, s’intitule The Revolution Won’t Be Televised (« La révolution ne sera pas télévisée »), un titre inspiré par Gil Scott Heron, poète africain-américain (1949-2011) et l’un des parrains du hip-hop. Un paradoxe, aussi, car les images montrent des caméras et des objectifs braqués sur les trois camarades de lutte, Thiat et Kilifeu (deux rappeurs du groupe Keur Gui) et leur ami journaliste Fadel Barro, fondateurs en janvier 2011 du mouvement Y’en a marre. Leur mobilisation visait à empêcher le président Abdoulaye Wade de se maintenir au pouvoir, en faisant modifier la Constitution, comme cela arrive en toute impunité sous d’autres cieux.

Rama Thiaw rythme le début de son film d’images d’archives, retraçant avec précision le film des événements. Où l’on voit la rue s’enflammer, littéralement, dans des scènes de colère qu’elle contribue à fixer dans les mémoires, des morceaux d’anthologie qui ont inspiré les jeunes bien au-delà des frontières du Sénégal – au Burkina Faso et en République démocratique du Congo (RDC) notamment.

En filigrane, la réalisatrice filme aussi la valse médiatique autour du mouvement. Entouré dès le départ de jeunes journalistes européens fascinés, Y’en a marre, dont on comprend comment le leadership s’est construit dans des périodes de tension intense, n’a été reconnu par la diplomatie occidentale que sur le tard, en 2013, une fois la bataille finie, par les visites officielles de Barack Obama et du ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius.

Son sujet s’est imposé à elle avec la force de l’évidence : « Je n’ai jamais rencontré des artistes aussi intègres, si intègres que les filmer est devenu forcément nécessaire, ne serait-ce que pour me dire que je ne rêvais pas », dit-elle. Le documentaire, qui fait le tour des festivals de la planète, a été montré à Milan, Buenos Aires, Toronto, Munich, Varsovie, Bruxelles, Seattle, Durban et Lausanne au mois d’août. En mélomane engagée, Rama Thiaw ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Son prochain projet, qui promet de faire couler de l’encre, porte sur le reggae en Afrique : d’Abidjan à Johannesburg, l’histoire d’une passion et d’une force positive, comme elle…

Partage
À lire aussi dans LES GENS
LES GENS Interview Pascale Marthine Tayou : « Je n’essaie pas d’être un artiste, mais un être humain »
LES GENS Parcours Jochen Zeitz : le visage derrière le musée du Cap
LES GENS Parcours Alioune Ifra Ndiaye : de la scène à l'engagement politique
LES GENS Musique Pierre Kwenders, l'orfèvre afrofuturiste

Suivez-nous