octobre 2016
Maître Gims

Des racines et du zèle

Par Sophie Rosemont
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Protégé par ses éternelles lunettes noires, le rappeur originaire de Kinshasa surfe sur un succès incroyable. Tout en gardant la tête bien froide.

Maître Gims ne s’en cache pas : il a flambé, fait le « zaïko ». Mais n’a pas oublié d’où il vient. En décembre 2013, il est retourné dans sa ville natale, Kinshasa, pour s’y produire sur scène. Après Michael Jackson, c’est lui, écrit-il dans son autobiographie, qui règne dans le coeur des Kinois (sic !). Il le leur rend bien en mettant en scène des sapeurs du bassin du Congo avec Sapés comme jamais. Apparaissent ainsi dans son clip et sur la scène des Victoires de la musique, parés de leurs plus beaux atours, Noko Sona Ekembe GPS, Hassan Salvador 2, Ghislain de Claise, Lydia la Vraie Chérie, Huguette Moussodiat ou encore Chardel Lucie Ewing Matsanga, président de l’Association des sapeurs en France. En 2015, il a créé la fondation Eau de Terre, qui aide à construire des puits en Afrique. Et cette année, il s’offre un Warano Tour sur le continent qu’il avait déjà écumé avec Sexion d’Assaut en 2012. « Dawala [producteur qui a aidé le chanteur à ses débuts, NDLR] veut construire des ponts entre l’Afrique et la France, et a travaillé pour que Sexion d’Assaut soit très présent sur le continent », glisse Laurent Bouneau, directeur des programmes de Skyrock.

Ainsi, Gims est récemment passé à Brazzaville, Tunis, Kinshasa, Abidjan, Ouagagoudou… Le Cameroun (Yaoundé puis Douala) est au programme les 18 et 19 novembre et, pour conclure, il se produira à Dakar le 24 décembre.

Gandhi Djuna – son vrai nom à l’état civil – reste congolais, même si une procédure de naturalisation est en cours. Pourtant, « plus français que Gims ou Black M, c’est difficile à trouver, commente Laurent Rossi, directeur du label Jive Epic. Mais ils sont fiers de leurs racines : quand ils sont en Afrique, ils restent accessibles. Je n’ai jamais vu Gims refuser un autographe ou des photos, même après 2 h 30 de concert. Cela s’inscrit dans la tradition du show-business à l’ancienne, où l’on respecte énormément son public – et c’est l’une des clés de sa réussite. » Si certains montrent du doigt les tarifs souvent élevés des billets du Warano Tour, tous reconnaissent que Maître Gims, qui laisse ce genre de détails au promoteur, ne vient pas pour empocher les billets. Son amour pour son continent natal n’est pas feint. En 2012, il chantait déjà dans Sexion d’Assaut : « Je ne suis qu’un Africain / Je veux marcher sur la lune mais l’avouer c’est m’humilier / Et tous les jours, mes frères meurent par centaines et par milliers / J’ai les cheveux crépus, j’pourrais pas les gominer. »

En 1988, son père, Djanana Djuna, musicien dans le groupe de rumba congolaise Papa Wemba, fuyait Kinshasa et la dictature de Mobutu avec femme et enfants. Gims s’appelle encore Gandhi (du nom de l’idole de son géniteur) et n’a que deux ans. Mais, dès son arrivée en France, il est placé dans un centre social de Forges-les-Bains, dans l’Essonne, avec ses trois frères et soeurs. Leurs parents peuvent les récupérer uniquement le week-end et les emmènent où ils peuvent. Parfois chez des amis, parfois dans des squats.

DE LA RUE À LA SCÈNE...

Gandhi grandit donc entre les coupures d’électricité, les visites de dealers, les expulsions. L’entrée au collège n’améliore pas sa situation : il dort dans la rue, dans des cages d’escalier, arrive en classe sans avoir fait ses devoirs. Mais il dessine et chante. De l’opéra, surtout. C’est un « enfant de la rue », comme il l’avouera plus tard, tout en ajoutant qu’il n’a jamais été « au mauvais endroit au mauvais moment ». Outre un bon sens qui l’empêche de tomber dans le trafic de drogue, sa persévérance et des (bonnes) rencontres l’aident à se forger un destin en or massif. C’est à l’école qu’il se lie d’amitié avec Maska, Barack Adama ou encore JR O Chrome, avec lequel il fondera Prototype 3015 puis, avec d’autres rappeurs du XIXe arrondissement parisien, le collectif Sexion d’Assaut en 2002. Il se baptise Le Fléau avant de choisir à la fin des années 2000 le nom de Maître Gims – en référence aux mangas japonais qu’il affectionne. Après plusieurs mixtapes de haute qualité, le premier album officiel du groupe, L’École des points vitaux (2010) fait exploser sa carrière. Derrière ce succès, un soutien précieux : Badiri Diakité, alias Dawala. Arrivé du Mali à 11 ans sans parler un mot de français, passionné de rap, ce dernier est un self-made-man qui a monté son label, Wati B. Il a veillé sur Sexion d’Assaut jusqu’à l’arrivée du label de Sony, Jive Epic, qui a signé en licence le groupe. Mais Dawala continue d’avoir plein pouvoir pour les décisions artistiques.

... EN HAUT DE L’AFFICHE

2013. La tournée avec Sexion d’Assaut et le succès inattendu de son premier album solo, Subliminal, vendu à 1 million d’exemplaires, le classe parmi les chanteurs français les mieux payés devant Johnny Hallyday. Gims frôle le burn-out. Il s’impose un break pour profiter de ses quatre enfants, élevés dans la religion qu’il a choisie à l’âge de 19 ans, l’islam – alors que ses parents sont chrétiens. Il recharge les batteries.

« Il ne s’arrête jamais, commente Laurent Rossi. Quand il rentre de tournée, c’est pour retourner en studio. Les musiciens de Sexion d’Assaut sont tous des guerriers, dotés d’un esprit de sportifs de haut niveau. Ils ne se droguent pas, ne boivent pas… On ne les voit pas en boîte de nuit à Saint-Tropez, ils travaillent même durant leurs rares jours off… Forcément, au bout d’un moment, ça craque. Mais jamais entre eux . » Ainsi, si Maître Gims, Black M ou Lefa s’activent en solo, l’histoire de Sexion d’Assaut est loin d’être terminée.

« Je ne suis pas de ceux qui pensent que le rap devrait éternellement sentir le bitume, rester à jamais cloîtré dans un quartier à se plaindre », a écrit Gims sur les réseaux sociaux. Six millions d’abonnés sur Facebook, 1,67 sur Twitter, 1,1 million sur Instagram, 500 millions de streams vidéo et audio dans toute l’Europe de son dernier single (Est-ce que tu m’aimes ?), 1,2 milliard de vues sur l’ensemble de ses clips ! Maître Gims est une star. Alors que l’industrie du disque bat de l’aile, son second album, Mon coeur avait raison, s’est vendu à 700 000 copies depuis 2015. En l’espace d’un mois, sa réédition bonus baptisée À contre-coeur s’est écoulée à 50 000 exemplaires. Et voilà qu’il prête sa voix au héros d’un nouveau jeu vidéo, Skylanders Imaginators, qui sort ces jours-ci : « Il est charismatique et possède des super-pouvoirs, j’ai trouvé que ça collait bien avec mon propre personnage », déclarait-il au Télégramme en septembre dernier. Rien que ça. Il prépare aussi une BD et a déjà écrit ses mémoires, Vise le soleil (Fayard, 2015). Un soleil qu’il voit peut puisque Gims ne quitte jamais ses lunettes… Clin d’oeil à Kayne West ? Sans doute, mais pas seulement. Lui parle de « protection ». « C’est une manière de prendre de la distance par rapport au public, et ça fonctionne », affirme Laurent Bouneau, , qui nous explique pourquoi il a tant de succès : « Il est auteur-compositeurinterprète et n’est tributaire de personne. Une indépendance cruciale, même s’il sait s’entourer. Autre force : sa puissance vocale qui lui permet de toucher des gens qui ne seraient pas susceptibles d’aimer un rappeur. Dans ses concerts, on voit des enfants, de jeunes parents, des adolescents, des seniors… Mais il ne suscite pas la même sympathie qu’un Black M. On ne lui pardonnera pas de se laisser aller. C’est pour cette raison qu’il doit toujours avoir des titres qui surprendront le public. Il doit rester hyperattentif, tout le temps. » Rien n’est jamais gagné, Gims le sait depuis ses deux ans.

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