mars 2017
Abdellah Taïa

Des rives, des continents

Par CATHERINE FAYE
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Un écrivain transgressif, un roman épistolaire… Cocktail détonnant dans lequel l’auteur règle leur compte à ses amants, sa mère et la société marocaine traditionnelle.

C’est un homme en colère. À 43 ans, Abdellah Taïa ne s’est pas apaisé. Il a beau s’indigner, écrire sans transiger, dénoncer tout ce qui le dévore, le tiraille, l’empêche de se poser, il reste soudé à cette révolte étranglée qui le scinde en deux. D’un côté, le Marocain subversif, à la fois conspué et admiré. De l’autre, l’auteur de livres écrits dans la langue de Molière qui, après vingt années passées dans l’Hexagone, n’a toujours pas demandé sa nationalité française.

S’il s’érige contre les diktats, la bienséance hypocrite et l’ordre établi, c’est pour mieux être. De 'Mon Maroc' (Séguier), paru en 2000, jusqu’à ce dernier roman, en passant par 'Le Jour du roi' (Prix de Flore 2010), il donne invariablement la voix à son insoumission, à son impatience. La voix aussi aux minorités et aux destins amputés. Pourtant, à le regarder, on oscillerait entre Gueule d’amour – Gabin en beau militaire du régiment de spahis d’Orange – et un autoportrait de Fragonard, une de ses passions. Traits ciselés, moue tendre, regard enjôleur, il joue d’une grâce à la fois détachée et profonde. Une élégance sombre.

Avant-dernier d’une fratrie de neuf enfants, il voit le jour en 1973 à Hay Salam, quartier populaire de Salé, sur les bords du fleuve Bouregreg. Élevé dans une famille modeste où travail et études ne sont pas des chimères, il grandit au rythme d’allées et venues entre les deux rives de l’estuaire. Sur la rive gauche, une enfance verrouillée, cadencée par les feuilletons égyptiens qu’il suit avec ses sœurs ; sur la rive droite, Rabat, capitale mouvante, où les rencontres fortuites sont monnaie courante.

Pendant vingt-cinq ans, il fait la traversée, en bus ou en flouka – barque à voile ou à moteur –, laisse libre cours à son homosexualité, décroche une maîtrise de littérature française, quitte le Maroc pour s’installer à Paris, où il vit d’expédients et commence à publier. « Passer à l’écriture, c’est passer à l’acte », confie celui qui fait son coming-out en 2007.

Il est en couverture de l’hebdomadaire marocain Tel Quel : « Homosexuel, envers et contre tous ». Un acte de courage, politique, dans un pays où être gay est passible de trois ans de prison. Aujourd’hui encore, ce pratiquant musulman livre un combat farouche pour un Maroc plus libre. Sans jamais cesser de construire, mot après mot, un implacable plaidoyer contre l’oppression et la tyrannie. D’un régime, d’une société, d’une famille. D’une mère aussi. Cette mère à qui il écrit dans son dernier roman, cinq ans après sa mort, pour régler ses comptes avec elle et lui raconter sa vie d’homosexuel. Si 'Celui qui est digne d’être aimé' ne se veut pas autobiographique, il fait écho au parcours de l’auteur, à travers également trois autres lettres adressées à des amants, français ou marocains, qui ont changé son existence pour le meilleur ou pour le pire. Son intranquillité poignante intercède en faveur de la singularité de chacun.

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