avril 2018

Jérusalem : la bataille perdue

Par Sylvie A. Briand
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Capitale pour deux peuples, Ville sainte des trois monothéismes, conquise et reconquise, divisée et meurtrie, défi gurée par le mur, elle est à l’épicentre du confl it israélo-palestinien.

Les Palestiniens ont-ils le dos au mur ? La question semble ne faire guère de doutes pour Hanane Achraoui qui, après toute une vie passée à défendre les droits des Palestiniens, dit n’avoir jamais vu une « situation aussi critique » pour son peuple. « Il n’y a plus de médiateur américain, il n’y a plus de solution à deux États, il n’y a plus de solutions du tout pour les Palestiniens. En fait, il n’y a plus qu’Israël qui profite du statu quo pour construire des implantations et créer une situation irréversible sur le terrain. Et personne ne fait rien », nous affirme cette figure de proue du comité exécutif de l’Organisation pour la libération de la Palestine (OLP). L’Autorité palestinienne refuse tout contact avec l’administration américaine après avoir reçu, selon les mots de son chef Mahmoud Abbas, la « claque du siècle ». C’était en décembre dernier et le président Donald Trump venait d’annoncer le transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, « capitale éternelle » d’Israël. Sans un mot pour les Palestiniens qui réclament comme capitale d’un futur État indépendant – à l’horizon plus que jamais incertain – la partie orientale de la Ville sainte, annexée en 1967 par Israël.
 
L’IRAN DANS LE VISEUR DES SAOUDIENS
Et pour enfoncer le clou, Donald Trump a déclaré avoir rayé la question du statut de Jérusalem d’un futur plan de paix que préparent son gendre Jared Kushner et son avocat Jason Greenblatt, juif orthodoxe ouvertement pro-israélien. Prêt à tout pour imposer sa paix, le président américain a menacé de couper les vivres aux Palestiniens s’ils ne venaient pas s’asseoir à la table des négociations. Washington a déjà gelé la moitié des 125 millions de dollars prévus pour l’UNRWA, l’agence onusienne chargée d’aider les quelque 5 millions de réfugiés palestiniens répartis dans les territoires occupés, en Jordanie, au Liban et en Syrie. En désespoir de cause, Mahmoud Abbas s’est rendu à Bruxelles puis à Moscou pour tenter de trouver un soutien. Mais sans grand résultat à part une condamnation verbale de la décision américaine sur Jérusalem. « Les Européens et les Russes pourraient s’impliquer plus dans le dossier, mais personne ne peut ou ne veut remplacer Washington. Les Israéliens ne l’accepteraient de toute façon pas », soutient l’ancien ministre palestinien Ghassan Khatib. Or, ce qui en dit long sur la solitude et l’impuissance de l’Autorité palestinienne, c’est la quasi-absence de réaction du plus riche et plus puissant des pays arabes, l’Arabie saoudite, qui entretient une relation privilégiée avec Donald Trump, tant le président que l’homme d’affaires.
S’il a dit regretter la déclaration de Trump, le roi saoudien Salmane s’est bien gardé d’en faire l’objet d’un contentieux avec son allié américain et s’en est pris à ceux qui, selon lui, « instrumentalisent » la question de la Ville sainte et de la Palestine. Gardien des lieux les plus sacrés de l’islam à La Mecque et Médine, l’octogénaire monarque n’a dépêché que des sousfifres à Istanbul pour assister en décembre, aux côtés du président iranien Hassan Rouhani et du Turc Recep Erdogan, à un sommet extraordinaire sur Jérusalem de l’Organisation pour la coopération islamique (OCI), dont le siège se trouve pourtant en Arabie saoudite.
 
 
 
 
UN TOURNANT, IL Y A TROIS ANS
« Ceux qui sont fâchés du peu d’intérêt et de l’absence de réactions quant à la décision américaine sur Jérusalem doivent comprendre comment et pourquoi », selon le Saoudien Abdelrahman al-Rashed, ancien directeur de la chaîne d’information en continu al-Arabiya et chroniqueur politique dans les médias saoudiens connu pour sa proximité avec la famille royale. « Comment la cause palestinienne pourrait-elle être celle de tout le monde » dans une région en guerre placée sous « la menace de l’Iran et de ses milices » comme le Hezbollah libanais, qui « dominent la politique de désinformation à propos d’Israël et de ses actions », a-t-il écrit dans le journal arabophone Asharq al-Awsat en accusant l’Iran d’être « le plus grand ennemi de la cause palestinienne après Israël ».
Le fléchissement de la position saoudienne dans le dossier israélien a pris une tournure manifeste après l’arrivée au pouvoir au début de l’année 2015 du roi Salmane et de son fils, le prince héritier Mohammed ben Salmane, propulsé à 29 ans à la tête du ministère de la Défense et d’à peu près toutes les affaires courantes. En juillet 2016, l’ancien général Anwar Eshki, qui dirige un Centre d’études stratégiques en Arabie saoudite, a effectué une visite remarquée en Israël, un an après avoir fait un discours tout aussi remarqué à Washington sur la nécessité pour Riyad de régler en priorité le conflit israélo-palestinien. Discours qui s’était conclu par une chaleureuse poignée de main entre le Dr Eshki et l’ancien diplomate israélien Dore Gold qui, il y a quelques années encore, fustigeait dans un livre « le fanatisme religieux saoudien ».
Les Saoudiens et leurs alliés émiratis ont eu discrètement recours ces dernières années, sous couvert d’un pays tiers, aux services de professionnels israéliens en matière de sécurité et de surveillance des réseaux sociaux, selon l’agence Bloomberg. Le chef d’état-major israélien, Gadi Eizenkot, s’est même dit prêt à échanger des informations sensibles avec Riyad, d’après le quotidien en ligne arabophone Elaph qui, propriété du Saoudien Othman al-Omeir, un proche du roi Salmane, a multiplié ces derniers mois les interviews exclusives avec des responsables israéliens. Reste que, officiellement, l’Arabie saoudite et ses alliés émiratis nient tout contact avec Tel Aviv et continuent de rayer le mot Israël des atlas en vente dans les librairies. « Les Saoudiens sont impatients de voir les Palestiniens faire la paix avec Israël pour pouvoir se concentrer sur leur ennemi numéro un, l’Iran. Il y a toutefois des limites qu’ils ne peuvent franchir sans risquer de compromettre la stabilité de leur propre royaume », nous affirme Oraib Rantawi, directeur du Centre d’études palestiniennes al-Qods à Amman. « Ils peuvent bien faire du chantage financier et user du bâton et de la carotte pour convaincre Mahmoud Abbas de se montrer plus ouvert et conciliant à l’égard des propositions américaines », poursuit Oraib Rantawi, « mais ils ne peuvent choisir à sa place, c’est Mahmoud Abbas qui doit prendre toute la responsabilité d’une telle décision pour son peuple ».
 
 
 
 
 
 
LE FATAH SE RAPPROCHE DU HEZBOLLAH
Et la montée des tensions près de la ligne de démarcation entre Israël, le Liban et la Syrie, englobant un territoire syrien sous occupation israélienne depuis 1967, s’explique en partie par « la déclaration Trump » et la « victoire » toute relative du régime de Bachar al-Assad contre les rebelles syriens grâce à ses alliés du Hezbollah, de l’Iran et de la Russie, selon ce spécialiste. Le chef du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, a appelé à « l’union sacrée de tous les groupes de la résistance » et a reçu ces dernières semaines le Palestinien Azzam al- Ahmad, un haut représentant du Fatah, le parti de Mahmoud Abbas, ainsi que des membres du Hamas qui font la navette entre le Liban, la Turquie et le Qatar. Sans compter les « visites d’observation » de miliciens chiites irakiens, filmés dans le sud du Liban avec des combattants du Hezbollah.
« Le rapprochement du Fatah avec le Hezbollah et l’Iran a commencé bien avant l’annonce de Trump. Mais je ne crois pas que les Palestiniens pourraient commettre une erreur aussi grave que celle de mettre tous leurs oeufs dans le même panier iranien », estime Oraib Rantawi. Personne n’a oublié que l’OLP de Yasser Arafat et la Jordanie s’étaient retrouvés isolés, affaiblis et financièrement aux abois en raison de leur soutien à l’ancien homme fort irakien Saddam Hussein, dont l’armée avait envahi le Koweït en 1990 avant d’en être délogée par une coalition emmenée par les Américains, incluant des pays du Golfe. Washington en avait profité pour organiser, fin 1991, une conférence de paix pour le Proche-Orient à Madrid qui avait ouvert la porte deux ans plus tard aux accords d’Oslo pour les Palestiniens puis, en 1994, à un traité de paix entre la Jordanie et Israël.
 
DIVISIONS PALESTINIENNES
Hanane Achraoui faisait partie de ceux qui, loin de se réjouir de ce qui était considéré comme une avancée formidable vers la paix, avaient critiqué « l’erreur » d’Oslo. En échange de la reconnaissance de l’OLP – et non de la Palestine – et de son retour en terre sainte après pratiquement toute une vie passée en exil, Yasser Arafat avait accepté la création d’une Autorité palestinienne ayant une juridiction limitée sur une partie des territoires occupés, morcelés par la colonisation juive, et « laissant Jérusalem-Est sous le contrôle israélien », déplore celle qui avait fait partie de la délégation jordanienne à Madrid (l’OLP n’avait pas été autorisée à représenter les Palestiniens). « Mais aujourd’hui, la situation est encore pire », soupire-t-elle. Les Palestiniens sont grosso modo divisés en deux, à l’image de leur géographie et de la situation au Moyen-Orient. Le mouvement islamiste du Hamas, affilié aux Frères musulmans et soutenu par l’Iran, règne dans la bande de Gaza sous blocus israélo-égyptien depuis l’expulsion manu militari de l’Autorité palestinienne il y a dix ans. En Cisjordanie, c’est l’Autorité palestinienne dominée par le Fatah qui gère les affaires courantes. L’Égypte parraine un difficile processus de réconciliation dont l’issue semble dépendre du conflit qui oppose l’Arabie saoudite et les Émirats à l’Iran et au Qatar, richissime monarchie du Golfe sous boycott arabe (Arabie saoudite, Emirats, Égypte...) pour ses liens avec les Frères musulmans. « Ce n’est pas qu’une lutte de pouvoir entre Palestiniens, mais une compétition régionale », explique Oraib Rantawi. « Ce qui est menacé de destruction aujourd’hui », résume le chercheur, « c’est la cause nationale palestinienne ». Car si la question de Jérusalem, poursuit-il, « ne suffit pas à faire réagir davantage les pays arabes, tout occupés qu’ils sont par leurs propres conflits, ni à convaincre les Palestiniens de mettre de côté leurs divisions, je ne vois vraiment pas ce qui pourrait les faire bouger »
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