avril 2017
Bénin

La révolution Talon

Par Emmanuelle PONTIÉ
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Révision de la Constitution, réforme des institutions, discipline, rénovation… Élu il y a un an, le président fait feu de tout bois pour changer le pays. Un volontarisme qui se heurte à une conjoncture difficile et aux « contraintes » politiques.

« Vous allez à Cotonou ? Vous allez voir Patrice Talon ? Il a l’air bien ce monsieur. Il va réussir, non ? ». C’est la phrase du moment, très à la mode dans les présidences africaines et milieux politiques affiliés. Il y a un an, le Bénin portait à la magistrature suprême un candidat pas exactement comme les autres. Plutôt jeune, 58 ans, pur produit du monde des affaires, qui a fait fortune au pays…

Sa biographie sur le site Wikipédia indique encore « sans étiquette » en face de la rubrique parti politique. Ce fils d’Abomey par sa mère et de Ouidah par papa, élevé à Porto-Novo, qui a fait des études de mathématiques à Dakar, et obtenu par ailleurs un brevet de pilote de ligne, se lance dans le business assez tôt à travers le négoce d’emballage et d’intrants agricoles. Puis il se concentre sur le monde du coton, en implantant des usines d’égrenages et en ne créant pas moins de sept sociétés œuvrant dans le secteur, sous la houlette de sa holding SFP (Société de financement et de participation).

Premier soutien et bailleur de fonds de la campagne de son prédécesseur Boni Yayi en 2006, il se brouille avec ce dernier. Les accusations pour crimes économiques à son encontre se succèdent. En 2012, il connaît l’exil à Paris, où il mène grand train, entre hôtel de luxe et belles voitures (son péché mignon), même s’il se sait sous haute surveillance.

Au Palais du Bord de mer, on l’accuse même de coup d’État contre Boni Yayi, à coups de pilules radioactives… Une affaire classée sans suites en 2015 et « le compétiteur-né » (son nouveau surnom), 15e fortune d’Afrique subsaharienne francophone selon Forbes, rentre alors au Bénin. Et en campagne. Il incarnera, au soir de sa victoire au scrutin du 6 avril 2016, celui qui a promis de réformer les institutions, de limiter les mandats présidentiels à un seul et de faire du Bénin un pays producteur, autosuffisant en énergie, ouvert au tourisme, en bref, affranchi de la dépendance historique à son grand voisin le Nigeria. Et il préfigure, d’abord à l’étranger, la rupture, celle d’une nouvelle génération de dirigeants, moderne, décomplexée, qui veut faire bouger les lignes.

Et c’est vrai, un an pile après son arrivée, Cotonou a commencé à changer de visage. Deux « révolutions » majeures ont déjà eu lieu. Tout d’abord, les délestages (qui consistent à supprimer l’alimentation d’un groupe d’appareils afin d’éviter la saturation) ont stoppé. « Vous avez vu à travers le hublot de votre avion, lorsque vous atterrissez au-dessus de la capitale, comment la lumière est revenue ? Fini ces allures de campement à loupiotes ! » lance fièrement un opérateur économique de la place.

La question énergétique est en voie d’être résolue, et la dépendance aux pays voisins révolue, grâce à une première remise en marche de centrales vieillissantes puis le lancement de nouvelles infrastructures génératrices de kilowatts suffisants promis pour fin 2018. Le deuxième chantier, ce sont les « déguerpissements » énergiques des occupations abusives des trottoirs, terre-pleins et autres espaces publics.

Une action menée parfois sans ménagement, qui fait grincer des dents dans les quartiers où l’informel est roi. « En même temps, personne n’est favorisé, pas même certains restaurateurs qui avaient pignon sur rue et ont cherché en vain des passe-droits pour être épargnés par les bulldozers », reconnaît Gisèle, commerçante. Plus largement, un ensemble de mesures ont été lancées dans plusieurs domaines, en accord avec la feuille de route présentée en décembre dernier, le Programme d’action du gouvernement 2016/2021 (PAG). Un plan très ambitieux, appelé le « Bénin révélé », et axé sur trois piliers : consolider la démocratie, l’État de droit et la bonne gouvernance ; engager la réforme structurelle de l’économie ; et améliorer les conditions de vie des populations. Coût plutôt substantiel affiché : 9 000  milliards de francs CFA (13,7 millions d’euros).

Depuis, on assiste à un ballet de berlines incessant au Palais de la Marina. Les ministres et conseillers sont convoqués non-stop, pour évaluer les avancées, ficeler les projets et leur financement. L’un d’entre eux raconte : « La phrase fétiche du président, c’est : “Je ne suis pas le meilleur, mais je m’entoure des meilleurs”. Il travaille beaucoup, tard le soir. Il prend son temps pour se forger une opinion, mais lorsque sa décision est prise, rien ne peut l’en détourner. » Selon un de ses proches, le businessman plutôt bling-bling a laissé la place à un chef discret, très concentré sur son objectif : réussir.

Il habite dans sa maison personnelle, au quartier Zongo-Nima, à deux pas de la présidence. Durant un an, il a roulé avec sa propre voiture, prenant volontiers le volant lui-même, comme ce jour où il s’est rendu au stade pour la finale de la Coupe de l’Indépendance. Il a une Bentley et une Range Rover Auto-biography. Durant les week-ends, il lui arrive de se fondre dans la circulation, avec un véhicule banalisé. Et aujourd’hui, sa sécurité est plutôt discrète, ainsi que son cortège composé de deux véhicules, sans motards.

Patrice Talon, qui soumettait son projet de révision de la Constitution le vendredi 24 mars à l’Assemblée, dont l’un des principaux points est la limitation du mandat présidentiel à un seul de six ans, est pressé. L’homme est ambitieux, voire assez orgueilleux selon certains. Il n’a pas droit à l’erreur. Il souhaite faire du Bénin un pays capable de profiter de ses atouts. Notamment du tourisme, avec pas moins de cinq projets hôteliers aux normes internationales, dont un Golden Tulip qui devrait ouvrir dans quelques semaines.

Le village lacustre de Ganvié, laissé à l’abandon depuis des années, va être rénové avec le soutien de la France et de l’Union européenne, pour attirer des visiteurs haut de gamme. Idem pour les sites d’Abomey ou de Ouidah, ainsi que les parcs animaliers qui vont être réhabilités, comme celui de Pendjari. Côté social, on s’active à l’élaboration d’une vraie caisse de sécurité et à la refonte du système d’éducation.

Mi-mars, la guerre aux faux médicaments qui pullulent sur le marché était déclenchée. Et surtout, l’autosuffisance économique passera par l’agriculture, la noix de cajou, le karité, l’ananas pain de sucre. Pour le coton, un secteur que le chef de l’État connaît bien et dont il a repris les manettes, la prochaine récolte s’annonce déjà en hausse, avec une prévision de plus de 3 500 000 tonnes.

Roland Riboux, président du Conseil des investisseurs privés du Bénin (CIPB), commente : « On pousse à la redynamisation du secteur du karité. Avec transformation sur place. Pour la noix de cajou, on estime que ce pays devrait pouvoir en produire 300 000 tonnes, alors qu’en ce moment nous n’en sommes qu’à 100 000. » Plusieurs améliorations, pour accueillir des bateaux plus grands, pour désengorger son entrée et augmenter sa rentabilité sont en cours au Port autonome de Cotonou, véritable poumon de l’économie béninoise. Le président va vite. Un peu trop parfois. On lui reproche de ne pas assez communiquer sur ses décisions, ses actes.

Dans un pays où la tradition est très attachée aux palabres et aux discussions interminables, il y a des résistances. Mais globalement, en ville, on a conscience que tout cela doit changer, le système, les pratiques, le manque d’ambition nationale. De plus, l’économie locale est gravement malmenée depuis plus d’un an par la crise nigériane. La dévaluation du naira a été vécue comme un couperet par les exportateurs de véhicules d’occasion ou de produits frais. La politique protectionniste du président Buhari qui a suivi n’a pas amélioré la situation de la nation-transit, qui vit de la réexportation chez son géant de voisin. Dans les quartiers, on souffre de la récession. Et l’impatience se fait plus forte envers « Monsieur Bulldozer », comme on surnomme souvent le nouveau chef d’État. Un contexte délicat, pour un homme ambitieux qui confie à qui veut l’entendre qu’il a pleinement conscience de l’urgence des attentes des citoyens. On saura dans cinq ans si le défi, « son » défi, a été relevé

 

 

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