mai 2017

Une crise australe

Par Zyad LIMAM
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C’est l’unique pays africain à faire réellement partie du cénacle des économies émergentes. Avec à peine 55 millions d’habitants, c’est la première puissance économique du continent. Ou la seconde, selon la performance plus ou moins mitigée du Nigeria (et ses 180 millions d’habitants). On y trouve un secteur industriel, des services, des infrastructures d’avant-garde.
 
On y a organisé une très belle Coupe du monde de football en 2010. Malgré les prédictions catastrophistes des Cassandre. C’est une grande nation, marquée par une histoire forte, celle de vagues d’immigrations multiples, de la conquête de la terre, celle tragique et sombre de l’Apartheid, celle douloureuse et magnifique de la libération et du combat « one man one vote ». Avec le 27 avril 1994, les premières élections multiraciales de son histoire. C’est la rainbow nation, la nation arc-en-ciel, capable de se relever des blessures profondes de la ségrégation. Le pays de Nelson Mandela, ce personnage immense, emblématique, qui a marqué le XXe siècle et inspiré des générations de militants à travers le monde. 
 
Pourtant, 23 ans après ces moments historiques, l’Afrique du Sud paraît à la dérive. 
 
En danger. Alors que le continent semble être engagé dans un fragile mais vertueux cercle de croissance, l’économie de la puissance australe est à bout de souffle : chômage de masse, dysfonctionnement du système éducatif et de santé, niveau de productivité bas, marché oligopolistique, déficit énergétique… Une économie atone qui accentue les frustrations et les inégalités déjà criantes. Entre riches et pauvres, entre Noirs et Blancs, mais aussi entre Noirs et Noirs… L’extrême tension sociale s’exprime évidemment contre les plus fragiles, 
les immigrants, victimes, on l’a vu, de véritables ratonnades meurtrières.
 
Plus grave, derrière cette décroissance économique se profile la déliquescence du système politique et de la démocratie sud-africaine. Une démocratie gangrenée par la corruption et le clientélisme. Avec un parti historique, dominant, l’ANC (African National Congress), incapable de se renouveler. Et de plus en plus contesté dans les urnes (comme lors des dernières élections municipales). Avec un président, Jacob Zuma, largement décrédibilisé par « les affaires », violemment rejeté par une bonne partie de l’ANC et des syndicats. Mais qui s’accroche avec force au fauteuil.
 
Sifflé, hué, le 1er mai, à Bloemfontein, le chef de l’État a été quasiment exfiltré par sa sécurité. Dans le « zoulouland », le périmètre qui recouvre l’ancien bantoustan du KwaZulu-Natal, la violence entre pro et anti-Zuma n’est plus à exclure. 
Le passage d’une génération à l’autre s’annonce particulièrement périlleux. Et comme le souligne cet ami de Johannesburg : « Divisé face à Zuma, l’appareil est par contre bien décidé 
à sauver sa peau. Même s’il faut pour l’occasion, s’asseoir sur le principe “one man, one vote” ». 
 
Ici, comme ailleurs, le succès économique n’est jamais gravé dans le marbre. Et le chemin démocratique n’est jamais irréversible. Toutes les régressions sont possibles.
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