septembre 2017
Jamal Belahrach, président de Jobs for Africa

« Le Maroc devrait s’établir en Silicon Valley africaine »

Par Estelle MAUSSION
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Cela fait vingt ans, depuis son retour au Maroc après des études en France, qu’il est engagé sur les questions de ressources humaines. Créateur de la filiale marocaine de Manpower à la fin des années 1990, Jamal Belahrach implante le groupe américain en Tunisie, avant de superviser l’ensemble de ses activités au Maghreb. En parallèle, il contribue à la réforme du code du travail au sein de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). En mars 2016, il est nommé directeur général adjoint de l’OCP, en charge du pôle capital humain, un poste prestigieux mais qu’il n’occupe que jusqu’à la fin de l’année. Entre-temps, il a lancé, en partenariat avec le Bureau international du travail (BIT) et l’Organisation internationale des employeurs (OIE), la fondation Jobs for Africa, qu’il préside et dont le siège est à Genève. Sa mission : travailler avec les gouvernements, les organisations d’employeurs et de travailleurs afi n de promouvoir la création d’emplois via le développement du secteur privé.
 
AMB : Quelle évaluation faites-vous de la politique économique marocaine ?
Depuis 2000, le produit intérieur brut (PIB) du pays a doublé bien que nous n’ayons pas de richesses particulières comme le pétrole et le gaz. Cet essor a été porté par une stratégie sectorielle et industrielle, mise en place au bon moment et qui a permis d’intégrer le Royaume dans la mondialisation. Le Maroc s’est positionné avec succès sur les métiers mondiaux, notamment dans l’automobile, l’aéronautique et l’offshoring. L’opérationnalisation du port de Tanger Med est la grande réussite associée à cette évolution : elle a fait du pays une plateforme pour les échanges économiques mondiaux et a incité les investisseurs étrangers à s’installer sur place. Résultat, Tanger et sa région sont devenus le deuxième pôle économique national. À cette réalisation, j’ajoute le projet de centrale solaire Noor, qui constitue une avancée considérable sur le plan des énergies renouvelables.
 
Cette stratégie sera-t-elle suffisante à l’avenir ?
Si on regarde l’impact en matière d’emplois, ce n’est pas suffi sant. C’est pourquoi une stratégie d’accélération industrielle a été mise en place. Maintenant, nous avons besoin d’appliquer cette recette à d’autres secteurs, comme le textile par exemple. Il faut aussi pousser à l’industrialisation de l’agriculture, qui représente encore 70 % de l’emploi au niveau national. Surtout, ces politiques volontaristes doivent désormais concerner les domaines d’avenir, et en particulier les nouvelles technologies. À l’échelle mondiale, nous sommes en train de vivre une 4e révolution industrielle avec le développement du numérique. Nos modèles économiques sont en plein bouleversement, nous sommes entrés dans une ère « disruptive », d’ubérisation, où les cartes sont rebattues. C’est très visible aux États-Unis, en Europe et en Asie. Mais l’Afrique n’échappe pas non plus à cette évolution, qui doit être intégrée dans notre stratégie.
 
C’est-à-dire ?
Il faut développer les métiers qui seront au coeur de l’économie du futur, tout ce qui touche aux nouvelles technologies et au codage. Cela signifi e créer des espaces de formation, mais aussi des incubateurs pour faire émerger des start-up, constituer un écosystème numérique. Les innovations fl eurissent aux quatre coins du continent, on voit comment le Kenya, par exemple, a été pionnier avec M-Pesa. Il ne faut pas perdre de temps. Le Maroc devrait se positionner sur ce créneau dès maintenant pour être à la pointe de la technologie sur le continent, s’établir en véritable Silicon Valley africaine.
 
Est-ce en cours ?
Les élites du pays ont pris conscience de cette nécessité, toutefois elles ont du mal à faire évoluer leur stratégie en conséquence. De même, il y a beaucoup d’initiatives individuelles allant dans le bon sens, mais il manque l’environnement pour les faire grandir.
 
Qu’est-ce qui bloque ?
Cette transformation numérique pose des problèmes partout dans le monde. Ce n’est pas lié à la disponibilité des capitaux, mais plutôt à la difficulté de faire changer les mentalités. Aujourd’hui, l’organisation de notre société demeure verticale, hiérarchique. Or, dans le monde de demain, elle sera horizontale, collaborative. À l’échelle des entreprises, cela veut dire que le pouvoir ne sera plus aux mains des dirigeants et des cadres seuls, mais partagé avec l’ensemble des collaborateurs. Ce sera l’intelligence collective qui fera la richesse. Les pays anglosaxons s’accommodent mieux de ce changement que le monde francophone, où il remet en cause le pouvoir des élites, politiques et économiques.
 
Ces dernières sont-elles dépassées ?
Sur notre continent, 70 % de la population a moins de 30 ans. Comparons ce chiffre à l’âge moyen et à l’état d’esprit de nos élites politiques et économiques. La vitesse de transformation de nos économies, des sociétés elles-mêmes et la révolution numérique ne sont pas assez prises en compte dans les politiques publiques. Un changement de logiciel devient nécessaire.
 
Au Maroc, à quel niveau se situe le problème ?
Une entreprise a besoin d’un leader pour construire une vision et la porter afi n de réussir. Au Maroc, le roi est ce leader qui a construit cette vision et insuffl é une dynamique de réformes. Du côté des citoyens, on sent de grandes attentes, l’impatience de bénéfi cier de résultats le plus vite possible en termes d’emplois, de services sociaux et d’amélioration des conditions de vie. Entre les deux, il y a les corps intermédiaires, que l’on peut assimiler au top management. C’est à ce niveau qu’il y a un souci.
 
Est-ce un manque de compétences ou de volonté ?
Ni l’un, ni l’autre. Il n’y a pas de souci de compétences, les talents sont là. Et les réformes peuvent être initiées. Seulement, pas à un rythme assez rapide. Le principal écueil est l’incapacité des différents corps intermédiaires, publics et privés, à travailler ensemble. Pourtant, il faut accélérer le mouvement, concernant la réforme du marché du travail, de la fiscalité, de tous les chantiers qui permettront de créer des emplois. C’est 1 million de 15 -24 ans qui arrivent sur le marché du travail tous les mois sur le continent, soit 12 millions par an. Toujours au niveau global, 25 % des jeunes sans emploi dans le monde se trouvent en Afrique et 41 % des chômeurs africains sont des jeunes. Bref, en Afrique comme au Maroc, il faut changer le rythme des réformes. C’est un état d’urgence permanent qu’il faut décréter pendant quelques années pour réussir à générer le nombre d’emplois nécessaires et faire en sorte que ces jobs soient décents et durables. 
 
A-t-on trop investi dans les infrastructures, au détriment des hommes ?
Ce qui est certain, c’est que nous n’avons pas suffi samment investi dans le capital humain, dans l’éducation, la formation, l’employabilité. Résultat, des milliers de jeunes ne trouvent pas de travail, ne peuvent pas s’acheter un logement, ni évoluer dans leur vie, quand, dans le même temps, les entreprises se plaignent de ne pas trouver de compétences locales à la hauteur. Cette situation est dangereuse car source de frustrations. On ne pourra pas s’en sortir sans assurer un développement cohérent et inclusif. La clé, c’est d’adopter un modèle économique fondé sur la centralité du capital humain.
 
C’est ce qui explique les révoltes dans le Rif marocain ?
C’est un des indicateurs des carences de la mise en oeuvre de la vision stratégique royale. Des moyens ont été mobilisés, des projets ont été lancés, mais ces derniers n’ont pas été exécutés. Un problème de gouvernance qui se retrouve aussi dans l’instauration de la politique de décentralisation décidée par le roi. Les autorités locales ont des budgets, tous les outils techniques sont là, mais les déséquilibres régionaux persistent.
 
Concrètement, quelles sont les mesures à prendre pour lutter contre le chômage ?
Elles sont connues. D’abord, il faut accepter l’idée que les entreprises sont la solution et non le problème. Il devient urgent d’améliorer leur compétitivité en baissant le coût du travail avec l’aide d’une TVA sociale pour continuer à servir des prestations sociales aux salariés. De même, la fl exibilité et la révision du code du travail sont devenues inévitables. Ce sont les entreprises qui créent de l’emploi, il faut donc les libérer et libérer les énergies pour qu’entreprendre devienne naturel et non pas un acte de courage. Tout cela permettra aussi de pousser les acteurs de l’informel au formel. Ensuite, il faut adopter un plan Marshall pour former les demandeurs d’emploi aux métiers en tension et inciter à la mobilité afin de développer les régions. Dernier défi, et non des moindres, il faut résoudre le problème de l’éducation. Là encore, il faut agir à plusieurs niveaux : mettre l’accent sur les soft skills – le savoir-être, l’esprit critique et la curiosité –, les langues et l’informatique, les compétences techniques et la mobilité. Les entreprises doivent être parties prenantes du processus au cours de la formation initiale et continue. Or, elles ne jouent pas assez le jeu actuellement.
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