octobre 2016
Youssou N’Dour

« Le Sénégal incarne une vision du vrai islam »

Par Hedi DAHMANI
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Alors qu’un nouvel album sortira en novembre, l’artiste aux multiples métiers s’est confié à AM. Désormais conseiller du président Macky Sall, il revient sur les menaces terroristes, le panafricanisme, la place de la religion… Sans oublier la musique, bien sûr.

Youssou N’Dour est tel une pièce de monnaie. Sonnante et trébuchante. Lancez-la en l’air, elle retombera toujours du bon côté. Côté pile, l’artiste – producteur, musicien et chanteur – dont le succès et la notoriété ont dépassé depuis longtemps les frontières du continent. Côte face, un homme d’affaires prospère, au travers notamment du groupe Futurs Médias*. Et entre les deux, sur la tranche, en équilibre parfois précaire, un rôle de « ministre conseiller » du président Macky Sall – après qu’il eût occupé les portefeuilles de la Culture puis du Tourisme d’avril 2012 à septembre 2013.

La sortie d’Africa Rekk, début novembre, comble une absence de quelques années pendant laquelle, accaparé par la politique, « You » avait mis sa carrière en demi-sommeil. Un album de douze morceaux où le chanteur revisite le genre qui l’a consacré – le mbalax – en l’entremêlant d’accents plus urbains, influencé en partie par les nouvelles sonorités africaines. Ou d’incursions rock, aussi, comme dans Song Daan, cosigné avec l’Américain Akon qui l’accompagne en langue wolof. Au travers des textes chantés parfois en anglais et français, Youssou N’Dour titille les genres et les sujets, comme l’impuissance des institutions (Exodus), la violence faite aux femmes (Bulko Door) ou l’appel à la tolérance (Serin Fallu). De passage à Paris, le voici qui arrive, costume élégant, démarche feutrée, dans le hall de cet hôtel parisien. À laquelle de ses facettes aurons-nous affaire ? Voilà l’occasion de lancer une pièce afin de voir de quel côté elle retombera.

AM : Youssou N’Dour, vous avez dix-sept ans de moins que Mick Jagger et êtes vingt-trois ans plus jeune que Manu Dibango… Vous comptez faire de la musique pendant encore longtemps ?

Youssou N’Dour : (Il rit.) Oh oui ! La musique reste ma passion. J’en fais pour le public bien sûr, mais aussi par simple plaisir, seul ou avec des amis. Les gens pensent parfois que l’on est dans une discipline où l’âge, comme dans le sport, peut devenir un frein. Ce n’est pas vrai pour la musique. Regardez l’énergie qui anime encore Jagger ou Dibango…

AM : « Roi du mbalax », chanteur, producteur, patron de médias, ministre et maintenant conseiller de Macky Sall… Dans lequel de ces costumes êtes-vous le plus à l’aise ?

Incontestablement dans le rôle de musicien et chanteur. Ce que je fais est sérieux, je fais passer des messages, des convictions – le reste de mes activités n’est qu’un prolongement de ce que je suis. J’ai écrit des chansons pendant vingt-cinq ans et je ne suis arrivé à la politique que par accident, lorsqu’en 2011, l’ancien président, Abdoulaye Wade, a voulu changer la constitution. Je me suis alors rangé du côté du peuple, je me suis battu et je me suis présenté à l’élection présidentielle [candidature invalidée par la Cour constitutionnelle, NDLR]. Quand Macky Sall a été élu, il m’a demandé de travailler à ses côtés et j’ai apporté ma pierre à l’édifice. La politique, j’apprends tous les jours, je gagne en expérience… Si je peux aider mon continent et mon pays, j’en suis heureux mais, avant tout, je suis d’abord un artiste, d’abord un musicien.

AM : Qu’est-ce qui procure le plus de sensations ? Jouer dans un stade de 50 000 personnes ou haranguer la foule, debout sur une voiture, comme en février 2012 lors du mouvement M23 et « Y en a marre » ?

Je ne fais pas de distinction. Quand on se retrouve dans la rue aux côtés des mouvements qui se battent pour l’amélioration de leurs conditions de vie, pour les droits de l’homme, ce n’est que le prolongement de ce que j’ai chanté. J’ai écrit des chansons pour dénoncer l’apartheid, les effets des déchets toxiques sur le continent… et tous ces sujets correspondent à l’actualité.

AM :Lorsque Barack Obama s’est rendu à Dakar en juin 2013, il vous a longuement salué, à l’arrivée comme au départ. Vous avez même réussi à le faire danser lors du dîner de gala… Il vous a mis en vedette aux yeux du monde…

J’avais un sentiment de fierté ainsi que pour tous les gens qui ont cru en moi, qui savent que ma musique a toujours dépassé les frontières. C’était un coup médiatique qui n’était pas prémédité. Quand il est descendu de l’avion, je ne savais pas qu’il s’arrêterait aussi longtemps pour me parler. Cela montre la force de la musique, de la culture. Il connaissait un peu mes chansons, il connaissait un peu les combats que nous avions menés…

AM : À ce point ?

Vous savez, j’ai été à la Maison Blanche avant qu’Obama ne soit président, je suis allé au Congrès… Barack est un ami mais George Bush a beaucoup fait, vraiment, pour nous aider à avoir des moyens de lutter contre le paludisme, la dette, le sida… Et tout cela, Obama devait en avoir été informé. Comme c’est quelqu’un qui adore la musique, je lui ai offert un djembé lors de sa visite, il a joué quelques rythmes dessus lors de la soirée de gala, il a dansé et a réussi à décomplexer tout le monde. Chez nous, on est un peu sérieux pour tout ce qui est protocolaire. Il a rendu service à beaucoup de monde ce soir-là… (il rit).

AM : Vous avez été brièvement ministre de la Culture et du Tourisme puis de la Culture et des Loisirs… De quelles actions êtes-vous le plus fier ?

En rejoignant le gouvernement, j’ai pensé qu’il fallait mener des réformes et que le ministère devait être le fer de lance d’une économie de la culture. Senghor avait apporté les bases avec la littérature, la poésie, le cinéma et ces fondations sont là. Pour ma part, j’ai voulu que les acteurs du monde culturel puissent vivre de leur art… J’ai donc été amené à imaginer des réformes qui ont mis un moment à se mettre en place et se concrétiser. J’avais ainsi l’intention de reconstruire l’École des arts de Dakar – le projet a été mis en place avec l’aide aux artistes à la production et à la création –, j’ai voulu donner des moyens au secteur du cinéma, afin d’encourager la production locale… Nous avons ouvert les lieux un peu solennels en permettant à d’autres formes de spectacles de s’y produire et attirer ainsi d’autres publics… Alors, certes, je n’ai pas eu le temps de mener toutes ces réformes à leur terme, mais je suis fier d’avoir enclenché le mouvement.

AM : Du coup, vous êtes à l’aise aujourd’hui dans ce rôle de « ministre conseiller » du président Macky Sall ?

Totalement. Je serai toujours content de rendre service à mon pays. À un moment, j’ai été frustré en tant que ministre de ne pas pouvoir exercer mon métier comme je l’entendais. Quand vous avez un ministère sous votre responsabilité, on n’a pas le temps et on ne peut pas faire de musique. Alors, oui, je suis plus à l’aise aujourd’hui…

AM : Lors des élections de 2012, vous avez utilisé votre chaîne de télévision pour faire passer certains messages, appuyer votre candidature à la présidentielle… Est-ce qu’on peut être patron d’un groupe de médias tout en restant conseiller du président ? N’y a-t-il pas un mélange des genres ?

Mais je ne suis pas arrivé au ministère avec mon journal, ma radio et ma télé dans la poche ! J’ai intégré le gouvernement parce que je suis un acteur politique qui a joué un rôle dans le cadre du changement. Dans mon groupe de presse, je fais confiance à des professionnels. Leur réputation n’est pas à faire, ce ne sont pas des personnes à qui l’on dicte quoi écrire. Et j’ai toujours pensé que la presse devait donner la parole aux personnes qui n’ont pas les opportunités de s’exprimer. À la radio, je ne m’occupe pas de la programmation musicale, même pour mes propres chansons. Vous savez, quelques personnes trouvent que certains articles sont parfois trop favorables au gouvernement et d’autres qu’ils ne le sont pas assez ! Mais ce n’est pas mon problème. J’en veux pour preuve que mon groupe de presse est toujours leader au Sénégal et qu’il n’a pas été décrédibilisé par mes fonctions. Car je ne m’occupe pas des contenus.

AM : L’actualité, ces temps-ci, c’est aussi des actions terroristes qui frappent un peu partout…

C’est lâche. C’est lâche. (Il répète.) Et ce qui me fait du mal, c’est de voir que l’on s’habitue. Malgré cette peur, les gens finissent par trouver cela « normal », acceptent qu’un attentat puisse se produire n’importe tout. Mais utiliser la religion musulmane qui prône la paix – et je rappelle que le premier mot que les musulmans utilisent entre eux est salam (salam aleikum, allahou selmek…) – est aberrant.

AM : Le Maghreb et l’Afrique subsaharienne sont traversés par des vagues d’islam radical qui séduisent des jeunes parfois déboussolés…

(Il coupe.) Il y a des précédents. Je ne me fais l’avocat de personne mais une forme d’ingérence dans certains pays a fait sauter les verrous. Il y a eu des déclarations, des humiliations, des exodes de populations… Lorsque vous regardez les groupes armés qui opèrent depuis le désert, notamment autour du Mali, la plupart utilise des armements venus de Libye… Ce pays – et d’autres – était sous des régimes indéfendables mais qui avaient une certaine maîtrise de la sécurité. Les aspirations à la démocratie des peuples sont légitimes mais la déstabilisation des pays est un facteur à prendre en compte. Cela a laissé place à un certain chaos qui s’est traduit, notamment, par un afflux et une circulation incontrôlée des armes qui ont renforcé des groupes terroristes.

Quant aux jeunes qui ont rejoint l’islam, beaucoup ont peut-être été mal « briefés ». Il m’arrive d’en rencontrer qui tiennent des propos aberrants. Et je ne comprends pas à quelle religion ils se réfèrent. La même que la mienne ? Non. Ils sont tellement à l’extrême qu’il y a lieu de voir ce qui les motive, ce qui les amène à donner un tel visage à la religion…

AM : Aqmi a évoqué le Sénégal comme future cible potentielle… Qu’est-ce qui fait que votre pays s’en tire plutôt à bon compte pour l’instant ? Y a-t-il des garde-fous spécifiques ?

Au Sénégal, notre islam n’est pas différent de celui de beaucoup d’autres pays musulmans. Mais notre chance, c’est d’avoir eu des guides qui ont créé des confréries. Celles-ci ont d’abord dit « non » aux colonisateurs, ont fait la promotion de la religion musulmane, ont respecté la laïcité du pays – Léopold Sédar Senghor était chrétien et son meilleur ami était Serigne Fallou Mbacké, le marabout de Touba…

AM : À qui vous dédiez la chanson Serin Fallu ...

Oui, je lui rends hommage car la vie et l’oeuvre de ce soufi doit nous inspirer. Vous savez, au Sénégal, les confréries ont leur mot à dire, les guides sont respectés, ils délivrent des messages, reconnaissent et respectent les autres religions… Notre pays pourrait apporter des éclaircissements et de la sérénité dans le cadre mondial, une vision de l’islam vrai – même si on n’en a pas le monopole. Nous vivons la liberté de choisir notre religion, notre confrérie, mais dans un respect mutuel extraordinaire.

AM : À Kigali, en juillet, l’Union africaine (UA) a annoncé la création du passeport africain qui permettrait de voyager plus librement. Et qu’à l’horizon de 2020, tous les Africains qui en feraient la demande pourraient voyager sans visa…

C’est utopique, souhaitable ?

J’ai été choqué un jour où je me suis rendu en Afrique du Sud avec mon équipe, qui comptait des Anglais, des Français… Eux passaient immédiatement et nous, les Africains, on attendait pour régler des problèmes de visas… Je pense que l’Union africaine est un instrument très important, mais il faut réformer, aller plus vite, ne plus se préoccuper des carrières des uns et des autres. On doit arriver à la libre circulation des personnes, mais il y a d’autres problèmes : d’investissements, de coordination, de gestion des transports, notamment des liaisons africaines. Aujourd’hui, pour vous rendre d’un pays à un autre, il est parfois plus facile de faire un détour par Paris… Donc, il y a de réels problèmes d’infrastructures qui sont plus importants que les effets d’annonce : je n’ai rien contre Madame Dlamini-Zuma [présidente de la Commission de l’UA, NDLR], mais on doit avoir des gens « pratiques » pour essayer de faire avancer concrètement l’Union africaine…

AM : Le panafricanisme peut-il avoir un nouvel avenir et être incarné par une génération émergente ?

En ce moment de l’Histoire, les pays se referment sur eux-mêmes. Moi, je suis de la génération des enfants de Nkrumah, Mandela, Senghor… Nous avons envie, nous voulons, continuer cette idéologie qui a été incarnée. L’union fait la force. Je suis persuadé que l’Afrique, si elle est bien connectée entre peuples et pays, au-delà des clans dirigeants, peut être un formidable moteur et être populaire. L’idée est là, le moment est difficile, mais les portes vont se réouvrir…

AM : Quels sont les chanteurs ou groupes africains qui vous semblent les plus intéressants ?

Je suis très impressionné par l’actuelle vague nigériane. Jusque-là, le Nigeria était très influencé par la musique américaine, les vedettes étatsusiennes venaient s’y produire pour des cachets astronomiques et aujourd’hui, ce sont les jeunes Nigérians qui sont parvenus, en intégrant des rythmiques de l’Afrique centrale, à créer une musique africaine-urbaine originale. Je suis très fier de cette évolution qui essaime désormais un peu partout, car les jeunes sont en train d’incarner la musique africaine.

AM : Africa Rekk, votre album, semble d’ailleurs s’en inspirer…

Absolument. Ce nouvel album ne pouvait pas – car j’écoute les modes, les sonorités des autres – passer à côté de ce mouvement. Je voulais partir de mon expérience, mon background – le mbalax et la musique sénégalaise – et voyager autour des cultures du continent. Le mbalax est une musique particulière, inhérente à la culture wolof, et n’a pas de rythmique typique d’autres pays, tels le Mali, le Cameroun ou la République démocratique du Congo, qui ont des rythmes standardisés que l’on reconnaît et que l’on peut écouter un peu partout.

AM : Seven Seconds, le morceau que vous avez interprété avec Neneh Cherry, a été un succès planétaire. Vous rêvez d’en faire un autre du même acabit ? C’est quoi la recette d’un tube mondial ?

Ah, si je le savais ! Au départ, c’est une chanson et tout d’un coup, ça devient un hit planétaire, de la folie… Ça m’a permis de constater qu’une seule chanson pouvait changer toute une carrière… J’avais rencontré Neneh Cherry dans les années 1980, à Tooga, un petit village de Suède. Elle ne chantait pas encore et a voulu que je sois son producteur. Je ne pouvais pas à l’époque… Mais un jour, presque dix ans plus tard, on l’a fait. Et la chanson est devenue ce qu’elle est. Je ne recherche pas à faire des tubes. J’aime les rencontres avec des artistes qui donnent naissance à des chansons, comme avec Fally Ipupa ou Akon sur cet album. J’aime lorsqu’il y a un échange. L’enracinement et l’ouverture – des mots clés de Seghor –, je m’inscris pleinement là-dedans.

AM : Quel projet voudriez-vous mener et n’avez-vous pas encore réalisé ?

Il faut tout faire pour créer du travail en Afrique. C’est terrible de voir toutes ces personnes prendre des embarcations vers l’Europe… Alors oui, mon rêve, avec d’autres, ce serait d’aider à faire émerger des nouveaux jobs, de la formation, des filières, pour contribuer à créer de l’emploi. Et que, dès lors, les jeunes d’ici aillent en Europe pour voyager, passer des vacances, mais qu’ils reviennent. Il ne faut plus qu’ils voient l’Occident comme un eldorado, car ce n’est pas la vérité.

AM : Vous voyagez depuis plus de vingt-cinq ans, avez été amené à rencontrer beaucoup de personnalités… Qui n’avez-vous pas encore rencontré ?

J’en ai rencontré, des personnalités… Mais beaucoup de ces gens admirables ne sont plus de ce monde…(Il réfléchit.) Allez, j’aimerais bien avoir du temps pour discuter avec le Dalaï-Lama : je suis musulman, il est bouddhiste, j’aimerais entendre de lui et d’autres personnalités d’Asie, où les sociétés sont différentes des nôtres.

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