août 2017
Kabirou Mbodje

« Seule l’issue de la transaction m’intéresse »

Par Sabine CESSOU
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Il est engagé dans une rude bataille pour racheter Tigo, deuxième opérateur télécoms du Sénégal, au groupe Millicom. Une opération qui semblait actée et qui a reçu, début août, l’aval de l’Etat sénégalais. Sauf qu’entre temps, Millicom a annoncé vouloir céder Tigo à une autre consortium, mené par Yérim Sow, Xavier Niel et Hassanein Hiridjee…

On a beaucoup entendu parler de lui en février, lorsque Kabirou Mbodje a annoncé le rachat de Tigo, numéro 2 de la téléphonie mobile au Sénégal après Orange, avec près de 4 millions d’abonnés et 24 % de parts de marché. Pour 129 millions de dollars, son groupe Wari, opérateur privé africain spécialiste du transfert d’argent, concurrent de MoneyGram et de Western Union, entend s’offrir, fait inhabituel, la filiale d’un groupe luxembourgeois, Millicom. Sauf qu’en août, coup de théâtre, le vendeur Millicom a affirmé vouloir céder Tigo à un autre consortium, dans lequel figure l’homme d’affaires sénégalais Yérim Sow – qu’on dit en mauvais termes avec le PDG de Wari –, le patron français de Free, Xavier Niel, et Hassanein Hiridjee, à la tête du groupe malgache Axian (télécoms, immobilier, énergie et banque). Explication : « L’accord de vente signé le 2 février 2017 entre Wari et Millicom fixait au 2 juin 2017 la date butoir pour que Wari apporte les financements requis dans le cadre de la transaction, note Tigo sur son site Internet. À la date du 28 juillet 2017, soit pratiquement deux mois après la date butoir et six mois après la signature de l’accord de vente, Wari n’avait toujours pas apporté le financement requis. Le groupe Millicom a donc décidé d’exercer son droit de mettre fin à la transaction et a adressé à Wari une notification dans ce sens conformément aux termes de l’accord de vente. »

Une décision que le PDG de Wari, fils de Marie Sarr Mbodje, ministre de la Santé de 1986 à 1988 au Sénégal, dénonce comme le non-respect d’un contrat qui lui laissait jusqu’à début novembre pour rassembler les fonds nécessaires au rachat. Dans un premier temps, nous avions rencontré longuement Kabirou Mbodje pour évoquer sa stratégie, en juillet dans un palace parisien.

Sollicité à nouveau début août, il a ensuite répondu, de manière laconique, à nos questions. C’est que l’affaire, déjà sensible, a pris une tournure politique. Usant de ses prérogatives, l’État du Sénégal a « approuvé » le 1er août la cession de la licence (et non du groupe) de Tigo à Wari, par décret présidentiel. Un geste qui rappelle que l’opérateur local bénéficie de fortes sympathies liées à un patriotisme économique de plus en plus fort dans le pays. Les consommateurs sénégalais préfèrent, en effet, aux enseignes étrangères, notamment françaises, une marque nationale. Un argument patriotique également utilisé par l’autre camp : « La décision de résilier l’accord de vente a été prise dans le seul intérêt de Tigo Sénégal et des Sénégalais », souligne encore l’opérateur sur son site, contestant par ailleurs l’existence d’un processus de due diligence en cours, évoqué par Kabirou Mbodje et qui lui offrirait un délai plus long pour effectuer le paiement requis.

Ce dernier, né à Lyon, formé en France et aux États-Unis et installé à Dakar depuis les années 1990, ne s’avoue pas vaincu. Prêt à porter l’affaire devant les tribunaux, il entend bien boucler son tour de table et finaliser le rachat de Tigo, qui suscite des convoitises à la hauteur des enjeux, énormes dans le domaine des nouvelles technologies. Le PDG, dont le succès dérange certains au Sénégal, tentés de le dénigrer par voie de presse, voit grand. Fondateur en 2003 de NetPay (qui deviendra plus tard CallMoney), une solution de paiement via un abonnement téléphonique, puis en 2008 de Wari, il enregistre aujourd’hui plus de 6 milliards de dollars de transactions par an et ne veut pas s’arrêter là. Affaire à suivre, donc.

AMB : Quelle est votre réaction à l’annonce faite le 1er août par Millicom de la cession de Tigo à un autre acquéreur que vous ?

Kabirou Mbodje : Je m’en étonne et je la rejette. Le contrat de vente conclu en février 2017 stipulait le paiement d’un montant initial, qui a été versé, suivi d’une période de neuf mois de « due diligence », qui signifie l’étude de tous les aspects commerciaux, légaux, financiers et techniques de Tigo, devant déboucher sur le paiement du reliquat en cas de diagnostic concluant. Nous maintenons notre volonté de respecter ce calendrier et d’aller jusqu’au bout du processus d’acquisition avec un paiement au plus tard le 30 septembre, conformément aux engagements de notre banque partenaire.

Quel est votre jugement sur l’attitude du consortium concurrent ?

Sur cette question, Wari s’est exprimé par voie de communiqué de presse, dont je reprends les termes. Après la signature de l’accord en février entre Wari et Millicom, le consortium concurrent nous a proposé d’être le partenaire technique, mais avec une offre de rachat revue à la baisse et pas plus de 5 % à 10 % des parts sociales pour Wari. Par patriotisme, j’ai catégoriquement refusé cette offre. Il est regrettable que des acteurs économiques sénégalais puissent être associés à ce que Wari considère comme une manoeuvre qui va à l’encontre des intérêts sénégalais et africains. À présent, seule l’issue de la transaction m’intéresse.

À quelle stratégie correspond votre volonté d’acquérir Tigo ?

Avec cette acquisition, Wari entend développer un groupe panafricain à vocation internationale, leader dans le déploiement de solutions digitales. Nous voulons nous appuyer sur le réseau mobile de Tigo, le deuxième du Sénégal, à la fois en termes technologiques (cartes SIM, codes USSD) et au niveau des utilisateurs potentiels, soit 3,9 millions de personnes. Grâce aux transferts de compétences et aux effets de réseau, nous souhaitons amener sur le marché sénégalais une variété de nouveaux services et solutions digitales.

Plus globalement, je pense que chaque acteur doit occuper le rôle qui lui revient. Les banques prêtent de l’argent, les opérateurs télécoms s’assurent de la connectivité, et aux fintech d’innover ! Bénéficiez-vous d’un certain nationalisme qui fait que les Sénégalais vont préférer Tigo à Orange parce que c’est un opérateur local ? Nous nous sommes rendu compte de l’importance de cette préférence nationale dans les commentaires autour du rachat rapportés par la presse. Les gens aspirent à construire par euxmêmes et ils magnifient les exemples donnés par le secteur privé africain. Les citoyens comprennent qu’il est possible de voir plus grand, de faire des choses au-delà de son microcosme, de son quartier. Nous montrons de notre côté qu’il est possible de créer de la richesse de manière globale. Mais l’adhésion à un opérateur national dépend aussi du service assuré. Il faut devenir légitime.

Qui sont vos concurrents ?

Sur chacun de nos segments d’activité, nous avons des concurrents, mais le groupe en luimême n’en a pas. Nous avons construit un modèle assez unique.

Les réseaux financiers de la confrérie mouride sont-ils vos concurrents ?

Non, pas du tout, ils utilisent Wari à fond.

Vous ont-ils inspiré ?

Ils représentent un modèle transactionnel direct, dématérialisé et fondé sur la confiance. Depuis New York, on passe un coup de fil à Touba, et l’argent est transféré. Ce système n’est toutefois pas exponentiel car il ne dépasse pas le cercle communautaire.

En quoi Wari est-il différent des banques classiques ?

Ces dernières s’adressent au secteur formel, autrement dit aux structures conventionnelles, sociétés anonymes ou à responsabilité limitée, PME-PMI comme on les appelle, c’est tout. Et même cette clientèle n’est pas servie correctement… Au Sénégal, 90 % de l’économie est composée d’entrepreneurs individuels. La microfinance se développe sans être adaptée au terrain. À mes yeux, c’est un terme péjoratif pour décrire un service qui consiste à copier la banque classique avec des montants plus faibles mais en recourant toujours à des taux d’intérêt. Or, cette notion n’est pas comprise par les sociétés, en particulier musulmanes. En revanche, le partage du revenu est accepté. Si on prend le cas d’un taxi, son chauffeur donne par exemple 10 000 francs CFA par jour, une partie fixe de son revenu total, au propriétaire de la voiture. On verse 1 sur 10 tout en gardant les 9 restants. Wari s’inspire de ce modèle : il prend une commission sur les transactions et services, sans les limiter à une clientèle qui aurait un compte et une carte Wari.

Participez-vous à la bancarisation ?

Avoir un compte en banque ou un porte-monnaie électronique ne sert à rien, si l’on n’a pas d’argent dessus. L’inclusion financière se pose surtout en termes spatiaux en Afrique – avec des gens dans des zones rurales qui n’ont pas accès aux services ni aux biens de consommation.

En quoi êtes-vous différent de M-Pesa ?

Wari est unique et différent de M-Pesa au Kenya. Ce moyen de paiement n’existe que parce que ses clients sont connectés. Les opérateurs télécoms copient tous M-Pesa, mais le modèle reste très fermé : les porte-monnaie s’adressent à leurs propres clients. Si je veux utiliser un autre système, c’est impossible. Si je veux payer en cash, la transaction ne sera pas non plus visible dans M-Pesa. Wari, au contraire, est complètement ouvert et inclusif.

Chacun peut utiliser son portemonnaie électronique ou sa carte de paiement ou de l’argent liquide. Nous sommes une plate-forme qui agrège les solutions de paiement. Il y a des cartes, comptes et services Wari, mais aucune obligation d’être client pour effectuer des transactions. Aucune banque n’offre sa propre carte à ses clients, mais une Visa ou MasterCard – un standard international. D’où la dynamique transactionnelle qui s’ensuit, générant énormément de valeur ajoutée. À un moment donné, en Afrique, il faudra construire un produit de la même envergure, permettant d’échanger de façon rapide et sécurisée, quelle que soit la position géographique et quel que soit le type de paiement, pas seulement via le téléphone.

En englobant les transferts qui proviennent de l’étranger et qui représentent 13 % du PIB du Sénégal par exemple ?

On parle toujours de cette question de façon assez triviale, comme si les gens envoyaient de l’argent, point. En réalité, ces transactions sont des paiements déplacés. Nous avons remarqué à Dakar qu’une antenne Wari dans une stationservice située près de l’Assemblée nationale faisait 500 à 600 transactions par jour, contre 100 à 150 en moyenne sur le reste du réseau.

Puis, nous avons réalisé qu’à 30 mètres de la stationservice se trouvait l’hôpital principal et, un peu plus loin, un autre, Le Dantec. La station-service était devenue la caisse déportée des hôpitaux. Le niveau des transactions y est d’ailleurs retombé dès que nous avons placé un point de vente Wari au sein de l’hôpital. Nous rapprochons les moyens de paiement des lieux où l’argent est dépensé, dans les pharmacies, les hôpitaux, les boutiques… Et les transferts de l’étranger diminuent avec la progression des paiements directs.

Que pensez-vous des discours qui estiment que les transferts de la diaspora, parce qu’ils représentent plus que les investissements directs étrangers ou l’aide publique au développement, devraient servir à financer l’essor des pays ?

Quantifier – la Banque mondiale évoque le chiffre de 60 milliards de dollars par an – puis dire qu’on devrait s’en servir pour financer le développement ou investir me paraît une façon ridicule de voir les choses. Aucune somme n’est mise sur un compte en banque ! Elle est dépensée aussitôt… Ces transferts rendent possible la consommation de produits de base, l’achat de sacs de riz, le règlement de notes d’électricité, de frais de scolarité, d’ordonnances du médecin. Cela participe au développement. L’offre d’investissement doit être construite à côté de ces canaux de transactions quotidiens.

L’objectif est-il de permettre à ceux qui envoient de l’argent de mieux contrôler son utilisation ?

Oui. Certaines personnes paient souvent deux fois pour le même besoin. On les appelle une première fois pour leur dire que le courant a été coupé. Elles envoient de l’argent, qui part dans une autre consommation. La semaine suivante, la mère de famille rappelle parce qu’il n’y a toujours pas d’électricité. Il lui faut encore régler cette facture…

Comment analysez-vous la révolution numérique en Afrique ?

Elle n’a rien de spécifique au continent puisqu’elle est globale, avec cependant un taux de pénétration d’Internet variable dans les pays africains, qui n’ont pas d’histoire longue en matière de moyens technologiques de paiement et d’échanges. De ce fait, ils ont du mal à progresser sur le digital. Cela tient à la nature même des sociétés, parfois très cloisonnées, fonctionnant en cercles fermés autour du clan, de la caste, de l’ethnie ou des catégories sociales.

Là réside, à mon sens, le frein à l’émergence de marchés communs sur le continent, marqué par des échanges interafricains très faibles. Malgré tous ces « moins », il y a de l’espoir car le numérique permet de pallier toutes ces lacunes. En dépit de son handicap, ou à cause de lui, l’Afrique est le laboratoire des économies de demain.

On évoque souvent le grand bond en avant technologique en cours sur le continent, qui utilise le téléphone mobile et le portemonnaie électronique sans être passé par la case téléphone fixe ou carnet de chèques…

Il n’y a pas d’historique, donc pas d’inertie. C’est un atout. En fait, l’Afrique saute les étapes intermédiaires : nous l’avons vu avec la téléphonie, nous sommes en train de le vivre avec le digital. Le fait d’avoir d’abord eu en Europe le téléphone fixe, qui impliquait de tirer des fils de cuivre partout, a été un facteur de résistance au changement à l’ère du mobile : le téléphone fixe a représenté un travail et un investissement énormes, qu’il fallait amortir. Les usagers n’avaient pas tous envie de changer d’habitudes. Sur le continent, nous n’avons pas eu accès au téléphone, ni aux services bancaires. Non pas en raison de la pauvreté, car de l’argent circule, mais parce que les systèmes économiques réels ne correspondent pas à l’offre bancaire classique.

Est-ce en raison du poids du secteur informel ?

Le terme en lui-même a une connotation péjorative. On parle de l’informel comme s’il fallait l’éradiquer alors qu’il s’agit d’une culture et de la façon africaine de faire des transactions, à laquelle les services et moyens de financements doivent s’adapter – et non l’inverse. Nous sommes partis de ce constat avec Wari. Nous avons essayé de « customiser » l’existant, c’est-à-dire les services bancaires classiques. Puis, nous sommes allés plus loin avec des produits plus sophistiqués : paiement de factures, recharge de crédit pour les téléphones mobiles, jeux et loterie. Le secteur est très dynamique, avec des cycles de fonctionnement très rapides et propices au digital, qui permet d’accélérer la transaction.

Quels sont ces cycles ?

La culture économique en Europe correspond à un calendrier mensuel, qui imprime sa vitesse de croisière à l’économie – paiement des salaires, des factures, remboursement des crédits et cycles de consommation. Dans le monde anglo-saxon, cette temporalité est plus rapide, à la semaine, et implique une création de valeur ajoutée accélérée. « Friday, pay day », comme on dit. En Afrique, ce cycle est quotidien ! D’où le terme de « dépense quotidienne » (DQ) au Sénégal, qui n’est pas anodin. Personne n’a pris la peine d’analyser ce que la « DQ » signifie… Or, chaque jour commence un nouveau cycle, sur lequel il faut caler le système de financement, avec les outils qui permettent de le suivre, via des transactions journalières aussi nombreuses que promptes. Les Africains eux-mêmes n’ont pas conscience de la force de ce système.

Quel serait votre objectif d’ici dix ans ?

Je voudrais que chaque personne sur la planète ait Wari dans sa poche, comme compagnon. C’est la raison ultime du partage : chaque segment de la société, où que vous soyez, vous profitera. Si l’on considère l’autre comme une opportunité de générer du revenu pour soi-même, on ne va pas le tuer ! On ne va pas lui faire la guerre…

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