août 2016
Blick Bassy

«L’avenir est en Afrique. Réveillez-vous !»

Par Astrid Krivian
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Baskets fluo aux pieds, collier plastron sud-africain autour du cou, vernis bleu ciel au bout des doigts… Au premier contact, Blick Bassy détonne. Mais l’homme n’est pas exhibitionniste. Plutôt un anticonformiste en quête d’une liberté, qui souhaite paradoxalement s’affranchir du regard des autres. On l’interroge. Sa voix est posée, ses gestes réfléchis. On évoque son parcours, le blues qu’il vénère, sa naissance à Yaoundé, son arrivée en France… Et, surtout, cet étrange et passionnant premier roman, écrit entre deux tournées, où le musicien livre une part inédite de sa personnalité.

AM : Vous êtes musicien camerounais. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire votre premier roman, Le Moabi Cinéma ?
Blick Bassy : Je voulais aller plus loin dans les thèmes abordés. Je pensais même en faire un film au départ, et toucher un public plus large. Mon roman parle de l’émigration, des mirages de l’Occident, de son attraction illusoire auprès des jeunes Africains. Leur problème, c’est qu’ils pensent qu’il n’y a rien à faire dans leur pays, que le « paradis », la réussite sont ailleurs. Tant qu’ils n’obtiennent pas de visa, ils sont désoeuvrés, comme au chômage. On leur impose un modèle de réussite basé sur un autre environnement, un autre système de société. Le fait d’être parti m’a fait réaliser combien il est difficile de s’en sortir ici en Europe. C’est ce que je veux dire aux jeunes à travers cette fiction : l’avenir est en Afrique, regardez ce que vous avez, agissez, réveillez-vous ! Il faut revaloriser nos terres, notre culture. Et arrêter ces dangereux discours qui idéalisent l’Occident, à cause desquels des milliers d’Africains risquent et perdent la vie chaque année.

Pourquoi est-ce un arbre, le moabi, qui diffuse, révèle des images sur la réalité en Occident ?
J’aurais pu choisir un baobab, ou toute autre espèce africaine, symbole du continent. Aujourd’hui encore dans les villages des tribus bassas, il y a des cérémonies lorsqu’on les abat. Ils sont des témoins sacrés, on a l’impression qu’ils sont muets mais ils ont des messages. Cet arbre de la connaissance est un symbole : la vérité est souvent sous nos yeux mais nous ne l’écoutons pas, nous l’ignorons, nous allons la chercher ailleurs.

Pourquoi cet arbre est-il gardé par l’armée, afin que la population n’y accède pas ?
Parce que les gouvernants africains sont complices de cette tragédie, de ces mensonges. Ça les arrange bien de voir leur peuple essayer de partir et délaisser leur pays. Pendant ce temps, ils peuvent piller les richesses, n’ont de compte à rendre à personne. Or, ils ont vraiment une responsabilité dans ce phénomène : comme pour les campagnes d’information sur le paludisme et le sida, il faudrait qu’il y ait l’équivalent sur les difficultés de vivre en Europe. Les médias européens parlent toujours de nos maux : guerres, famines, maladies… À l’inverse, sur le continent, on magnifie l’Europe. La difficulté d’obtenir un visa renforce cette envie de partir : le « paradis » est difficile à atteindre ! C’est quand même le comble : quels pays nous demandent un visa pour venir ? Les mêmes qui, par le passé, ont dessiné les frontières des nôtres.

Pourtant, vous avez choisi de vivre en France, dans le Nord, depuis 2005…
Au Cameroun, malheureusement, il n’y a pas les structures adéquates pour faire une carrière internationale. En tant que citoyen du monde, j’avais besoin de me frotter à d’autres univers musicaux, partager mon message. Plus jeune, j’ai refusé à trois reprises une bourse d’études pour l’Europe et les États-Unis. Le rêve de tous les jeunes ! À l’époque, pour mon père, soit j’étais malade mental, soit on m’avait jeté un sort ! Il avait même appelé un prêtre pour me faire exorciser.

Un fervent chrétien, en quelque sorte...
Oui, il possédait d’ailleurs l’église du village, qu’il avait construite. Catholique, protestant, Nouvelle Église de Dieu, baptiste… il changeait de religion à chaque fois qu’un scandale éclatait au sein de l’une d’elles. J’ai été baptisé sept fois ! J’ai fait la prière obligatoire à 5 heures tous les matins jusqu’à mes 21 ans. Mon père avait trois femmes, on était vingt et un enfants, imaginez l’enfer d’attendre que chacun fasse sa prière à l’aube !

Un prêtre polygame qui promet de guérir les malades du sida avec un aspirateur… L’Église passe pour un grand charlatan dans votre roman…
La religion est l’un des principaux maux qui minent l’Afrique. L’esclavage, la colonisation, l’apport de l’Église ont remplacé l’essence de nos croyances fondamentales, de nos dogmes et de notre modèle de société. L’Europe nous a imposé une religion à laquelle elle ne croit plus elle-même aujourd’hui. Les églises sont désertées en France. Au Cameroun, la religion abrutit la population, et est devenue l’excuse : les gens ne sont pas responsables de leur vie, de leurs actes, tout est remis à la volonté de Dieu ! Donc, ils ne se prennent pas en main. Les pasteurs s’enrichissent en promettant aux malades, aux boiteux, aux aveugles de les guérir… comme dans la Bible. Ils sont tellement puissants, ils ont des chaînes de télévision, payent des acteurs de telenovelas brésiliennes pour être à leurs côtés, renforcer leur crédibilité. Parfois, quelqu’un peut être tué juste parce qu’un prêtre a décidé que c’était un sorcier, qu’il portait malheur. L’Europe a connu cette période où l’on brûlait des gens, nous, on vit ça encore aujourd’hui.

Est-ce que votre discours au sujet de la religion est entendu au Cameroun ?
Non, pour la plupart des gens, je blasphème, je suis possédé par le diable, l’Occident m’aurait complètement détruit… Ils pensent même que je dois ma carrière à une secte ! La réussite par le travail n’est pas reconnue. Enfant, on nous faisait croire que Manu Dibango avait vendu ses cheveux pour pouvoir être célèbre. C’est la croyance, encore, qu’on ne peut pas réussir grâce à ses efforts mais en faisant des sacrifices, en faisant appel à un pouvoir extérieur magique. Malheureusement, nos traditions et croyances ancestrales ont été mises dans le même sac que la sorcellerie.

Qu’est-ce que l’animisme, votre croyance ?
C’est considérer l’homme comme un élément parmi tant d’autres, à l’égal d’une herbe, d’un arbre, de l’eau… Or il se comporte comme si c’était lui qui avait créé la Terre, et qui décidait. On parle d’écologie, d’environnement, comme si c’était un sujet à part, séparé de nous ! J’ai la chance d’avoir grandi au village, mon oncle nous a appris à cultiver le manioc, le plantain, à chasser. À reconnaître le chant d’un certain oiseau qui nous avertit de la présence d’un serpent venimeux. Mais dans nos sociétés, aujourd’hui, on n’écoute plus les messages de la nature.

Le blanchiment de peau est présenté comme un « sport national » dans votre livre : « Black is beautiful » y devient « Black is awful »...
C’est, là encore, lié au manque d’estime de soi, au passé colonial, à cette idéalisation de l’Occident. Il y a une absence cruelle de modèles, que nous devons créer, aller chercher dans notre histoire. Il faudrait que Peau noire, masques blancs, de Frantz Fanon, soit enseigné à l’école. Et nos dirigeants ont là aussi une responsabilité : ces produits qui blanchissent la peau sont extrêmement nocifs, ne subissent aucun contrôle, et passent en publicité sur la télé nationale ! Les conséquences pour la santé sont désastreuses : peau brûlée, cicatrices, odeurs, maladies…

Y a-t-il des carences dans l’enseignement de l’histoire du Cameroun ?
Bien sûr. Et tant qu’on ne connaît pas notre histoire, qu’on ne l’assume pas, on sera perdu. Même les périodes les plus récentes ne sont pas enseignées. Celles des résistants camerounais, qui ne sont toujours pas reconnus comme des héros : Félix Moumié, Ernest Ouandié, Ruben Um Nyobe. Ils se battaient pour être libres, pour sortir de la colonisation, du joug de la France, et ont été tués pour ça. Mon grand-père et ma mère ont vécu pendant deux ans dans la forêt, à se cacher, parce que leur village était voisin de celui de Nyobe. L’armée française séquestrait, torturait, tuait les gens autour pour qu’ils avouent où se trouvaient les rebelles. L’histoire raconte que ces héros de l’indépendance étaient des terroristes, que les Bassas sont des maquisards. Tous ces événements se sont passés pendant la gouvernance de De Gaulle. Le héros des uns peut être le bourreau des autres.

Vous avez créé votre label BB Prod au Cameroun en 2004. Quels artistes produisez-vous ?
Des jeunes rappeurs, des artistes de musiques urbaines : Koppo, les rapconteurs avec Krotal, Bantou Pô-si, X-Maleya… Je soutiens ceux qui rappent en camfranglais, sorte de créole camerounais malheureusement encore mal perçu, qui mêle français, anglais et mots issus des langues de différentes tribus. Car malgré nos 260 dialectes au Cameroun, nous n’avons pas une langue qui réunit les différentes ethnies, comme le bambara au Mali, le wolof au Sénégal ou le lingala au Congo… Moi, je chante en bassa, il faut rester fidèle à soi-même, à ses racines. Et ce n’est aucunement un frein pour partager ma musique au-delà des frontières : l’an dernier, Apple m’a bien acheté une chanson [Kiki, NDLR] pour faire la promotion de l’iPhone 6 !

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