juillet 2017
Agriculture

Business report : la main bien visible du marché

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On l’oublie trop souvent, le secteur agricole dépend fortement des variations des cours des matières premières, fixés sur des places financières mondiales, lointaines et volatiles.
 
On appelle cela l’effet papillon. Quand un battement d’ailes d’un côté de la planète, une baisse de 40 % du cours du cacao à la Bourse de New York, entraîne un tsunami dans une autre partie du monde, une crise budgétaire et une cure d’austérité en Côte d’Ivoire, premier producteur mondial d’or brun. Cacao, mais aussi café, sucre, jus d’orange, tous ces produits agricoles voient leur cours s’effondrer ces derniers mois sur les marchés.
 
Pour le cacao, la baisse résulte de la surabondance de fèves par rapport à la demande, avec une récolte historique à venir cette année et d’importants stocks issus de l’an passé. Dans le cas du jus d’orange, c’est la réduction drastique de la consommation en Occident, supérieure à la diminution de la production engagée, qui est responsable de la plongée des prix.
 
Pour le sucre et le café, les explications sont moins évidentes. Le cours du premier recule par l’anticipation de la fin des quotas sucriers en Europe, qui causera une hausse de la production l’an prochain. Le décrochage du second résulte de la spéculation des investisseurs, qui parient sur un cours à la baisse alors même que l’on prévoit un déficit de production pour 2017 et 2018.
 
C’est ce complexe jeu des marchés qui décide des prix des matières premières, bien loin des lieux de production et, surtout, en dehors du contrôle des pays producteurs. Concrètement, comment cela fonctionne ? Aujourd’hui, Londres, New York et Chicago sont les principales places d’échanges de « commodités ». Informatisées et traitant des millions d’opérations par jour, elles constituent l’endroit où se rencontrent l’offre et la demande, c’est-à-dire les vendeurs de matières premières (cacao, pétrole, cuivre, etc.) et les acheteurs.
 
Les transactions concernent des contrats de livraison, une tonne de charbon ou un quintal de cacao, par exemple, à date donnée (dans une semaine, un mois, trois mois, un an…). C’est la comparaison entre le nombre d’ordres de vente et d’ordres d’achat qui détermine le prix, celui-ci variant en permanence. Quand l’offre est plus importante que la demande, il chute. Dans la situation inverse, le cours est orienté à la hausse.
 
UN JEU D’ANTICIPATION
 
Mais la formation du prix est également infl uencée par plusieurs types d’anticipation, où l’information joue un rôle fondamental. Concernant le cacao, les perspectives de production mondiale ont un impact sur les cours. Que les experts annoncent une baisse en raison du climat, de troubles politiques ou sociaux et le prix augmente. Qu’ils anticipent une surproduction et le cours recule. De même, toute évolution majeure dans les législations est prise en compte. Quand les multinationales de l’agroalimentaire obtiennent le droit d’ajouter des graisses végétales dans le chocolat pour diminuer la part du cacao, le prix des fèves est immédiatement tiré à la baisse.
 
Cela dit, les places boursières ne traitent pas uniquement du « physique », c’est-à-dire de la matière première proprement dite. Prenons l’exemple bien connu du pétrole. Un vendeur s’engage à céder un baril à 50 dollars à une date donnée. Il trouve un acheteur qui accepte ces conditions, la transaction étant matérialisée par un contrat standard. Mais pas de livraison « physique » de pétrole en réalité, il s’agit d’un simple pari. Le vendeur espère que, le jour du dénouement du contrat, le cours du pétrole sera inférieur à 50 dollars ; à 48 dollars par exemple, sa plusvalue sera de 2 dollars. L’acheteur, lui, fait le pari inverse, que le baril sera supérieur à 50 dollars, afin de réaliser un gain. Dans les faits, l’un ou l’autre paiera simplement la différence entre le cours prévu et celui du marché au jour dit, sans avoir à livrer de pétrole.
 
Ce type de fonctionnement – appelé marché à terme – est très ancien. Dès l’Antiquité, les agriculteurs ont eu besoin de se prémunir contre les aléas climatiques et les variations de prix. Leur solution : fixer un prix à l’avance pour une date donnée. Ainsi, à Alexandrie, deux siècles avant notre ère, sont apparus les premiers « contrats » fixant le tarif du boisseau de blé. Depuis cette date, le principe est resté identique. Même si, bien entendu, les marchés, beaucoup plus sophistiqués, sont devenus des outils de spéculation.
 
Aujourd’hui, 90 % des transactions sur les marchés de matières premières, quelles qu’elles soient, sont des opérations financières de ce type. Elles n’ont rien à voir avec une transaction physique. Néanmoins, le cours sert de référence pour les « vrais » échanges. Le débat sur l’effi cience de ces marchés et leur déconnexion avec la réalité est relancé de manière régulière, les producteurs considérant que les stratégies fi nancières des spéculateurs affectent de manière négative les cours et pénalisent les « vrais » opérateurs de tel ou tel secteur.
 
AMORTIR LES CHOCS BAISSIERS
 
C'est d'autant plus vrai qu'un acteur peut a la fois parier sur la baisse des prix du cacao et se "couvrir", par le biais de produits financiers sophistiques, vis-a-vis d'une eventuelle hausse. Si les grandes compagnies agroalimentaires ont les moyens de se premunir contre les variations de prix et de limiter les pertes, ce n'est pas le cas des petits producteurs, d'autant plus que les marches fi nanciers et les assurances dans leurs pays sont peu developpes. Reste la solution des caisses de compensation pour amortir les chocs baissiers. Abondées par les États et les cultivateurs durant les périodes fastes, elles ont longtemps existé sur le continent.
 
Mais les crises budgétaires des années 1980-1990 et l’intervention du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale en ont eu raison. Faussant le marché et captant les ressources publiques, elles transforment les opérateurs en rentiers, détournés de la nécessité d’améliorer la productivité et la compétitivité, arguent les institutions financières. Enfin, d’autres critiques, plus anciennes, s’en prennent à la localisation des marchés.
 
Est-il normal que le cours du cacao soit fixé à Londres ou à New York alors que le principal producteur mondial est la Côte d’Ivoire ?
 
N’est-ce pas ce pays qui devrait donner le « la » en ce qui concerne cette « commodité » ?
 
Cette question est posée depuis plus de cinquante ans, mais les pays développés continuent de garder la main sur les mécanismes de fi xation des cours de la totalité des matières premières.
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