octobre 2016

Comment freiner l’exode rural ?

Par Cédric GOUVERNEUR
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Agriculture intensive, surexploitation des ressources, déforestation… Autant de phénomènes qui mènent à la désertification. Et que l’on pourrait peut-être éviter.

La moitié de la population africaine sera urbaine en 2030. Comparé aux autres continents, ce taux relativement faible est déjà trop important : les infrastructures des métropoles africaines, souvent fondées avant les indépendances, ne sont pas adaptées pour absorber un tel flux. Ainsi Nouakchott, érigé en 1958 pour 15 000 habitants, en accueille désormais plus d’un million. Faute de tissu industriel adéquat, deux tiers des urbains de l’Afrique subsaharienne vivotent d’emplois informels. Selon les Nations unies, les bidonvilles du continent pourraient donc… tripler d’ici 2050* ! Empêcher la réalisation de ce cauchemar urbain implique à la fois d’adapter les villes dans une course contre la montre et, par ailleurs, de ralentir l’exode rural, en permettant notamment à la paysannerie de vivre de la terre. La désertification est due à des pratiques agricoles inadaptées, au surpâturage ou encore à la déforestation (à 90 % provoquée par la collecte de bois de chauffage). Mais ce phénomène n’est pas irréversible : des expériences de reboisement et d’agriculture biologique, menées notamment au Burkina Faso et au Niger, ont produit de bons résultats. Le temps presse, car nonobstant la désertification, la désespérance sociale du monde rural est, du Sahel aux Grands Lacs, le meilleur recruteur des groupes armés…

Philosophe et paysan bio, adepte de la décroissance, Pierre Rabhi, Français né en Algérie en 1938, a participé à de nombreux projets de lutte contre la désertification, notamment au Burkina Faso et en Tunisie, où il a oeuvré à la préservation de l’oasis littorale de Chenini-Gabès. Son essai Vers la sobriété heureuse (2013), critique acerbe de notre société de consommation, s’est écoulé à plus de 300 000 exemplaires.

Pierre Rabhi
AGRICULTEUR, ESSAYISTE
« Il faut miser sur l’agro-écologie »

AM : Agriculteur, vous avez, dès les années 1980, formé des paysans burkinabè au bio. Comment en est-on arrivé à la désertification telle qu’on la connaît aujourd’hui ?
Pierre Rabhi : Plutôt qu’agriculteur, je tiens à la dénomination de paysan : celui qui tient le pays et qui est tenu par le pays. Autrefois, les paysans s’occupaient de leurs lopins, répondaient à leurs besoins en produisant par et pour eux-mêmes. Et puis le système a standardisé tout le monde : les masses paysannes ont été endoctrinées à produire pour l’exportation (coton, cacao, arachides, aujourd’hui palmiers à huile…) Les paysans africains se sont vu distribuer la « poudre des Blancs », les engrais et les pesticides, et ils se sont engagés dans un processus d’endettement à vie. Désormais, les terres sont usées par les engrais. Les paysans ne parviennent plus à vivre de leurs récoltes, leurs enfants refusent cette vie trop dure et partent grossir les villes, villes dont les besoins en bois accélèrent la désertification. Et ce qui reste du bois est détruit par le surpâturage. La réfraction du soleil dans l’atmosphère restreint la condensation, donc les pluies, qui sont à la fois plus rares et plus violentes, et lessivent le sol au lieu de l’irriguer. Le résultat est que les paysans ont, involontairement, détruit le milieu qui les faisait vivre.

Face à cette spirale, quelles solutions proposez-vous ?
C’est par l’agro-écologie qu’il faut passer pour résoudre les problèmes. C’est la seule solution pour que les paysans s’en sortent. Il y a quelques mois, je suis retourné à Gorom- Gorom (Burkina Faso) où, dans les années 1980 avec mon ami Maurice Freund et le soutien de Thomas Sankara, j’ai effectivement formé des paysans au bio. Je suis rentré très satisfait de l’impact de Gorom-Gorom sur la paysannerie locale : elle obtient de meilleurs résultats qu’avec les engrais, tout en régénérant ses sols, qui étaient épuisés par les intrants. La modernité avait dénigré les paysans, perçus comme de pauvres types ignorants, voués à disparaître. C’est l’inverse, il faut les écouter. Quand je me suis installé dans les Cévennes dans les années 1960, mes voisins m’ont donné plein de bons conseils ! Au Burkina, les paysans vous disent : « On faisait comme cela avant », c’est-à-dire avant de passer à l’agriculture productiviste. Par exemple, pour lutter contre certaines maladies touchant les plantes, ils utilisent le voisinage d’autres plantes.

Certes, mais si des agriculteurs passent au bio, d’autres aussi sont contraints ou cèdent aux sirènes de certaines monocultures…
Oui, car, hélas ! beaucoup de chefs d’État africains ne sont pas honnêtes : ils favorisent un modèle où prime l’argent, comme ces dévastatrices monocultures de palmiers à huile. J’ai connu Thomas Sankara : lui avait le souci de son peuple, et il a été assassiné… Je fais davantage confiance aux initiatives sur le terrain et à la société civile qu’aux États et aux conférences internationales.

Justement, qu’attendez-vous de cette COP22 ?
L’écologie est un état d’esprit qui déterminera notre maintien, ou non, sur cette planète. Imaginez que l’on donne, à notre Terre, vieille de 4,5 milliards d’années, un ratio temporel de 24 heures : on réalise alors que l’Homme n’est là que depuis deux minutes à peine ! Et dans ce laps de temps très bref, son impact a été gigantesque. L’humanité a mis 12 000 ans pour domestiquer les semences sauvages, mais les trois quarts ont disparu en quelques décennies, du fait des stratégies immondes des semenciers pour installer leurs chimères et réaliser des profits. À mes yeux, la COP22 constitue un rituel stérile, car ces cérémonies internationales évitent de remettre fondamentalement en cause les activités destructrices et polluantes à l’origine des problèmes. Il faut en finir avec l’idée de croissance illimitée sur une planète aux ressources limitées : si, demain, chaque être humain consomme comme un Occidental, cinq planètes seront nécessaires ! La Terre, nous n’en avons qu’une, une seule, un magnifique jardin isolé dans un désert sidéral. Alors, il faut remettre radicalement en question notre mode de vie.

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