février 2016

ENTRONS DANS L’ÈRE DE L’HUMANITÉ

Par Zyad LIMAM
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Au moment où j’écris ces lignes, début décembre, difficile de dire comment s’achèvera la fameuse COP21, qui se tient à Paris. Un accord ? De quel type ? Ambitieux ? Minimal ? Contraignant ? Vaguement contraignant ? Sur place, on découvre un incroyable forum des temps modernes, où se côtoient gouvernements, société civile, lobbys divers, journalistes… On négocie quasiment mot à mot, feuille à feuille. Presque deux cents pays, qui ont tous (la même) voix au chapitre. Avec évidemment des intérêts souvent divergents. Les petites îles du Pacifique luttent pour leur survie immédiate. Les pétroliers veulent vendre du pétrole jusqu’à la fin des temps, ou des réserves. Les émergents veulent une grosse dispense. Les riches ne veulent pas se serrer (trop) la ceinture. D’autres militent activement plus ou moins en sous-main pour éviter de faire un lien entre enjeux climatiques et droits de l’homme… C’est certainement confus et pourtant certains paramètres essentiels semblent dorénavant établis. Trente-cinq ans après la première conférence qui s’est tenue à Genève en 1979 (trente-cinq ans…), on peut parler d’un accord relativement général des nations sur l’urgence climatique. Le climat se dérègle. Quelle que soit la cause, c’est une certitude. On peut parler d’un accord sur le principe d’un plan d’action. Qui implique de réduire assez nettement notre consommation de combustible fossile. D’un accord plus ou moins ambitieux de la part des pays riches pour limiter cette « consommation ». D’un accord des pays émergents pour transformer leur mode de croissance et de rattrapage. Ce qui fait de la Chine et de l’Inde des acteurs majeurs de notre survie commune… Enfin, il est convenu d’aider les plus pauvres, ceux qui polluent le moins et qui pourtant vont souffrir le plus. Évidemment, tout est maintenant question de financement. Les chiffres volent à la pelle, 20 milliards, 100 milliards, plus encore… On pourrait se décourager, s’abandonner au cynisme. Ou pas. Le principe d’un changement radical, complexe, de notre mode de croissance, de notre rapport à la planète, et d’une certaine manière de notre manière de vivre, est acté. En soi, c’est un moment historique, réellement révolutionnaire, une première étape dans notre nouvelle histoire commune.

Dans ce processus, l’Afrique aura un rôle immense à jouer. Aujourd’hui, l’attention se focalise sur les pays avancés. Ou sur la Chine et l’Inde. Mais si l’on change de paradigme et que l’on extrapole les données, on voit que le véritable enjeu à long terme évolue. En 2100, « horizon de travail » minimal pour toute réflexion climatique, l’Afrique comptera (probablement) un peu plus de 4 milliards d’habitants… Et le Nigeria sera le troisième pays le plus peuplé au monde. Si l’on prend comme hypothèse (optimiste) une croissance moyenne de 3 % à 4 % par an sur la période, le revenu par habitant aux environs de 2100 sera alors entre 20 000 dollars et 30 000 dollars par an. Disons plus ou moins la moitié actuelle des revenus des pays de l’OCDE… Dans le processus, l’Afrique pourra difficilement renoncer entièrement à son potentiel d’énergie fossile (même compte tenu de son potentiel immense en énergies renouvelables). Dès lors, en 2100, le continent pourrait produire à lui tout seul 40 milliards de tonnes de CO2 par an, soit la quantité totale produite aujourd’hui par le monde entier*… Il sera donc au cœur de l’équation climatique : transformation technologique, mise en valeur des terres arables, contrôle des énergies fossiles, etc. Et de l’équation financière : pour se développer et contenir les émissions, il faudra bien plus que les 100 milliards promis pour l’ensemble de l’humanité. Une goutte d’eau par rapport à l’immensité de la tâche...

La tentation pour les puissants d’aujourd’hui serait évidemment de se dire qu’à chacun son problème, que chacun se débrouille… Short term thinking, very short term thinking, comme diraient les Anglo-Saxons. Le CO2 n’a pas de passeport. Et le chaos climatique des uns serait porteur de graves instabilités politiques et sociales qui viendraient impacter le mode de vie des autres.

À cela s’ajoute la pression du nombre. La population de la planète progresse moins vite avec la baisse des taux de fécondité. Mais elle augmente encore et personne ne peut réellement prédire le comportement reproductif de notre espèce sur le long terme. Pour simplifier (entre hypothèse basse, hypothèse moyenne, hypothèse haute), nos descendants seront probablement aux alentours de 10 milliards dans moins de quatre-vingts ans. Quelles que soient notre intelligence, notre capacité de survie, la technologie de nos ordinateurs, et même si nous aurons résolu en partie la question du climat, et même si nous aurons trouvé des énergies de substitution massive, le système atteindra, ou aura déjà atteint clairement ses limites physiques. La compétition pour l’espace et les ressources sera intense. La nourriture et l’eau seront des facteurs stratégiques, avec des risques majeurs de conflits. Les conséquences du dérèglement et de la rareté pourront provoquer des émigrations massives et incontrôlées d’un continent à l’autre. La masse de population, les inégalités de revenus et d’opportunités, alimenteront plus encore les réflexes de violence, les mécanismes sectaires, les replis dans le refuge religieux, les trafics multiples, drogues, armes… Sans parler de terrorisme, rendu d’autant plus menaçant par les évolutions technologiques.

Cela peut paraître « catastrophisant », « hollywoodien », mais on ne peut pas exclure que notre civilisation soit en danger existentiel. Et ça ne serait pas la première fois d’ailleurs qu’une civilisation s’écroulerait sous son propre poids.

Les femmes et les hommes tout au long des siècles ont déjà prouvé à maintes reprises leur capacité d’adaptation et de survie. Tout n’est donc pas perdu, loin de là. Les déséquilibres graves d’aujourd’hui sont le produit de notre activité. Et en changeant notre manière d’agir, nous pouvons changer le monde. Il faut évidemment lutter contre les dangers immédiats mais surtout se placer dans une perspective longue. Celle-ci implique de transformer notre mode d’organisation, de fonctionnement, de pensée. De changer de paradigme. De sortir des schémas du passé. Des particularismes, des races, des couleurs de peau, des ethnies, des conflits religieux, des frontières, et pour tout dire des nations. Le concept de nation, au-delà de toute idéologie, n’est simplement plus opérationnel. Le raisonnement peut paraître rapide, naïf, mais on ne voit pas comment traiter des défis globaux sans avoir de réponses globales. Le « chacun pour soi » serait suicidaire. Le conflit ne résoudra pas les obstacles structurels. Les appétits de puissance, le nationalisme des intérêts vont se heurter au mur immense de la réalité. Les solutions, la création d’un monde nouveau, impliquent de passer une étape « quantique » et « d’entrer en humanité ». De (re)devenir Homo sapiens avant tout. De se comporter comme un ensemble d’individus, multiples, différents, mais appartenant à une seule espèce, sur une même planète, confrontés aux mêmes dangers et aux mêmes défis.

* Estimations proposées par l’économiste français Jean-Joseph Boillot dans Le Monde du 2 décembre 2015.

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