novembre 2017
Édito

L’ère chinoise

Par Zyad Limam
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Nous en reparlerons dans notre prochain numéro. Mais les images et le son qui nous sont parvenus du dernier congrès du Parti communiste chinois fin octobre (19e de la série, dans le hall immense du Palais du peuple, avec les milliers de délégués qui applaudissent à l’unisson, droits comme des « i »…) transmettent un message sans équivoque : la Chine, libérée de la pauvreté et du sous-développement en moins de quarante ans, veut s’affirmer comme une très grande puissance, pourquoi pas la toute première, influente, rayonnante, avec la force nécessaire et des concepts planétaires comme celui des nouvelles routes de la soie.

L’homme chargé de cette incroyable mission, l’actuel patron du pays, Xi Jinping, a fait inscrire « sa pensée », celle qui doit structurer la « nouvelle ère » (terme répété 36 fois dans son discours) dans la constitution du parti. Le logiciel du socialisme chinois a donc été « rebooté ». Xi Jinping devient ainsi l’égal du grand Mao (fondateur de la République populaire, défenseur de sa souveraineté), de Deng Xiaoping (architecte de la métamorphose économique). Xi Jinping devenant le nouveau timonier, celui qui portera les ambitions de ce pays immense. Avec comme horizon, le centenaire de la révolution chinoise, en 2049…

Pour que cela fonctionne, Xi (surnommé « Dada », « l’oncle ») a martelé une donnée tout aussi fondamentale : démocratie, peut-être, justice, certes, lutte contre la corruption, évidemment, mais le PCC, le Parti communiste chinois, doit rester au centre de tout. Les masses et l’idéologie redéfinie, c’est le coeur de la machine, du réacteur, qui s’impose à l’État et à tout le reste. Résultat, depuis cinq ans et l’arrivée au pouvoir de Xi, la relative ouverture, l’émergence d’une société civile, les espaces de liberté d’expression, tout cela a été vigoureusement remisé au placard, de manière souvent musclée.

Et le nouveau timonier semble s’être attribué un bail au pouvoir indéfini, au-delà de son nouveau mandat. Xi est là pour rester, quel que soit le titre, ou la fonction future. C’est d’autant plus impressionnant, vertigineux, qu’au fond, au-delà des sourires énigmatiques et de la poigne de fer, personne, semble-t-il, ne connaît vraiment cet homme…

Cette mutation chinoise, cette expérience est réellement stupéfiante : une nation de plus d’un milliard et demi d’habitants, au coeur d’une Asie émergente, portée par une formidable ambition, une histoire et une culture millénaires, tenue par un régime à poigne, tentée par un autoritarisme grandissant… Le China power est devenu une évidence. Il faudra apprendre à comprendre, à dialoguer, coexister, vivre avec. D’autant que rien n’est inscrit dans le marbre, que la « nouvelle ère » pourrait prendre des directions surprenantes. Comment assumer le rayonnement mondial, projeter une influence, un soft power, en verrouillant la pensée, l’expression, le débat ? Comment maintenir des centaines de millions de personnes économiquement émancipées dans un carcan idéologique rigide ? Comment affronter l’immense chantier écologique, accélérer sans trop de casse la transformation industrielle, la mutation vers une économie d’intelligence ? Comment vivre en paix et en harmonie avec ses voisins, alors que se multiplient les conflits de territoires ? Comment éviter une opposition frontale avec les États-Unis au moment où certains à Washington qualifient Beijing de danger immédiat et préconisent, entre autres, un rapprochement plus net avec l’Inde, cet autre géant, démocratique et plus proche des intérêts occidentaux ? Oui, allons vers la Chine, évidemment, là où l’histoire est certainement en marche. Mais cette histoire n’est pas écrite d’avance.

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