avril 2016

LA CÔTE D’IVOIRE À L’ÉPREUVE

Par Zyad LIMAM
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Des images et des sensations qui s’entrechoquent. Tout d’abord, ce petit déjeuner à Abidjan, début mars dans un hôtel de luxe face à la lagune, sous le soleil. Des hommes d’affaires venus d’un peu partout, des entrepreneurs de passage, tous souhaitent s’installer ici, plus ou moins définitivement. Abidjan, disent-ils, c’est la nouvelle porte de l’Afrique. On se bouscule au portillon… La capitale économique a pris depuis quelque temps des airs de métropole globale, de nouvelle frontière du capitalisme mondial. Ça « pulse », c’est positif. On voit loin déjà !

Puis la mi-mars. Dominique Ouattara, épouse du président Alassane Dramane Ouattara, organise le grand gala de sa fondation Children of Africa (voir notre article p. 22). Les VIP sont venus nombreux, la fête était belle, enjouée, heureuse. Les dons généreux. Grand projet de la fondation, l’hôpital Mère-Enfant de Bingerville devrait ouvrir fin 2016, début 2017. Financé sur fonds privés. Une quasi-première en Afrique. Les invités ont pu aussi découvrir la beauté époustouflante, rare, d’Assinie, cette plage infinie, à quelques kilomètres de Grand-Bassam. Un rêve…

Et puis, il y a eu Grand-Bassam. Une tragédie. Ce dimanche 13 mars. Des tueurs prennent d’assaut la plage. Un endroit véritablement « ivoirien », où Noirs, Blancs, Métis, « expats », Libanais et citoyens d’adoption, tout le monde se retrouve pour boire une bière, un « jus » ou partager une brochette. Le sang sur le sable. Des innocents abattus. Dix-neuf morts. La terreur vient de toucher la Côte d’Ivoire. Le président Ouattara est sur place, rapidement, pour appeler le pays à résister, à se tenir debout…

« Même pas peur », disent les Ivoiriens. « Même pas peur », disent aussi les participants de l’Africa CEO Forum, organisé par nos confrères du groupe Jeune Afrique, qui ouvre ses portes à Abidjan le 21 mars. Près de mille professionnels se retrouvent. On y parle de la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui et de demain, de ses promesses et de ses difficultés, des promesses et des difficultés de l’Afrique émergente. On y croit. On écoute, on échange. On regarde, on « entend » cette ville vibrer, s’animer. Et déjà ceux « qui n’ont même pas peur » se dirigent vers la nuit, les restaurants et les terrasses où l’on s’encanaille.

La Côte d’Ivoire est clairement une cible. Un pays ouvert. Un pays laïc. Francophone. La mixité fait partie de l’ADN national. Les races, les religions, les origines, les cultures se croisent ici peut-être mieux qu’ailleurs en Afrique. La Côte d’Ivoire n’est pas une fiction. C’est une vraie nation, en construction. Qui a fait l’expérience de la violence aussi. Celle des coups d’État, de la quasi-guerre civile, de la crise électorale. À chaque fois, les Ivoiriens sont passés près du précipice, mais sans jamais s’effondrer, ou basculer… Depuis, il a fallu reconstruire et se reconstruire. Un homme, et une équipe, se sont mis en place et au travail. On peut contester politiquement ADO, ses proches, contester telle politique, tels partis pris… Mais on doit reconnaître l’essentiel : la Côte d’Ivoire est repartie, elle est en marche. Avec ses forces et ses faiblesses, mais en croissance, porteuse d’avenir. Émergente, même imparfaitement. Une perspective, un projet qui ne peut qu’attirer les semeurs de mort, les jihadistes autoproclamés, soucieux de renverser l’ordre du monde.

La Côte d’Ivoire n’est pas une fiction, mais c’est aussi et encore un pays fragile. L’émergence ne peut masquer les blessures et les conflits internes. La crise de 2011 a laissé des traces et le processus de réconciliation est encore partiel. Certains sont toujours tentés par un « grand soir réactionnaire ». Et d’autre part une « prise complète du pouvoir ». Il faut se parler. Les fractures locales n’ont pas disparu, non plus. L’ouest reste une région instable. Dans l’est, on a vu récemment des affrontements dans les zones de production de l’anacarde. De manière plus préoccupante, le nord du pays, près de Bouna, a connu fin mars une véritable éruption de violence entre éleveurs et agriculteurs sédentaires. Une tragédie qui a fait plus de vingt victimes. Et qui a nécessité l’appui des forces de l’Onuci. D’une manière plus générale, les questions de propriété et de droit foncier sont toujours aussi vivaces. Elles font l’objet d’une réforme ambitieuse. Et enfin et surtout, le facteur ethnico-régional reste déterminant pour de nombreux Ivoiriens. Chaque « groupe » veut se voir représenter, chaque groupe aspire à une part essentielle du pouvoir, local, régional, national. Chacun veut sa part du gâteau économique. Les pressions sont là.

Pour répondre, pour être à la hauteur de l’ambition ivoirienne, il faut, à la fois, tenir et progresser.

« Tenir », c’est certainement le travail essentiel à faire au niveau des forces de sécurité et du renseignement. D’abord pour bloquer les tentatives jihadistes. Avec une meilleure prise de conscience du danger. Un contrôle des frontières nettement plus effectif. La modernisation et la formation des « services ». Et aussi comme le reconnaît un haut responsable à Abidjan, un meilleur maillage du terrain, inspiré des méthodes marocaines, pour « pointer » et déceler rapidement les « anomalies ». Tenir, c’est aussi des forces de police et de gendarmerie, des militaires mieux adaptés au contrôle des « éruptions locales », aux conflits internes, aux manifestations, aux échauffourées, aux colères toujours possibles…

« Avancer », « progresser », c’est surtout se positionner sur une démarche stratégique, à long terme. Le premier échelon est régional. La Côte d’Ivoire s’insère dans un milieu géographique complexe et instable. C’est ici, entre Sahel et côte Atlantique, que se déploie la menace jihadiste, sans se soucier des frontières. Difficile pour le pays de lutter sans coordonner son action avec des voisins eux-mêmes plus directement menacés encore. Difficile de lutter seul, si les pays alliés se désagrègent sur le plan institutionnel et sécuritaire. La région est embarquée dans une même galère. Et le besoin de soutien, d’assistance, de coordination, de mutualisation des moyens est une nécessité urgente.

La stabilité des pays de l’hinterland sahélien est d’autant plus essentielle que les disparités de revenus sont déjà immenses. Le PIB de la Côte d’Ivoire dépasse les 35 milliards de dollars. Ceux du Mali et du Burkina stagnent aux alentours de 12 milliards et celui du Niger à 8 milliards… La richesse toute relative des uns et la pauvreté réelle des autres peuvent provoquer des mouvements migratoires incontrôlés. Et accentuer le recrutement à bas prix de jihadistes, de trafiquants, d’hommes de main de toutes sortes.

Avancer et progresser, c’est certes investir dans la sécurité, la protection, mais surtout maintenir un développement rapide. La Côte d’Ivoire a un impératif existentiel : une croissance à deux chiffres. Sur plusieurs années. Pour assurer un niveau élevé d’investissements. Pour consolider ses infrastructures. Pour accentuer la transition d’une économie de rente vers une économie productive. Mais aussi pour trouver les moyens efficaces d’investir dans le secteur social. Pour être réellement émergente, pour donner de l’espoir aussi à ses habitants les plus humbles, la Côte d’Ivoire a besoin de plus d’hôpitaux, de dispensaires, de salles de soins et d’accouchements, d’écoles, d’électricité, etc.

Avancer et progresser, c’est enfin et surtout pour les Ivoiriens signer un nouveau pacte politique. Un pacte qui les unit. Qui inscrit la stabilité dans le long terme, qui permettrait d’éloigner durablement les crises identitaires, les crises de succession. Qui soulignerait la naissance d’un pays ancré dans le XXI e siècle. Le projet présidentiel dans ce domaine est clair. Première étape : la fusion-réunification de deux partis « frères » de la tradition houphouëtiste, le Rassemblement des républicains (RDR), parti d’ADO, et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Seconde étape, certainement la plus importante, la mise en place d’une grande réforme constitutionnelle. Qui permettra à chacun, à chaque communauté de trouver une place dans l’édifice national. Et qui devra aussi clarifier durablement les règles de succession. Et de dévolution du pouvoir.

Tout cela pourrait paraître à certains cyniques comme d’habiles manœuvres politiciennes. Ce n’est pas le cas, surtout si les citoyens sont amplement consultés. Pour faire face à l’épreuve, aux menaces et aux défis, la Côte d’Ivoire a besoin d’être une et une seule, en équilibre de ces différentes composantes. Il n’y a pas d’émergence, de sécurité, ni de développement, sans pacte politique ni consensus. Le président Alassane Ouattara a fait de ce « pacte » la pierre d’angle de son second (et dernier) mandat. Et quelle que soit l’opinion politique légitime des uns et des autres, il mérite d’être soutenu dans cette mission de construction nationale. Toute la Côte d’Ivoire a à y gagner.

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