avril 2015

La Tunisie à l’épreuve

Par Zyad LIMAM
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Les images s’entrechoquent. Celles diffusées par le ministère de l’Intérieur tunisien sont glaçantes. Ces hommes jeunes, des ombres grises, qui courent dans les couloirs du musée du Bardo, kalachnikovs en mains, filmés par les caméras de sécurité. Ils ont déjà tué. Ils veulent encore tuer. Ils s’attaquent au coeur du pouvoir et aux symboles de la Tunisie, au Parlement, à ce Parlement élu par le peuple. Ils s’attaquent au musée du Bardo, à cette maison de l’histoire, une histoire deux fois millénaire qui brasse les peuples et les cultures, des Phéniciens aux Carthaginois, des Romains aux Numides, des Vandales aux Berbères, des Arabes aux Turcs, des Turcs aux Européens. Une histoire antémusulmane et musulmane, ouverte sur le monde, sur les brassages de la Méditerranée, une histoire qui façonne l’identité, qui dessine ce qu’est la Tunisie d’aujourd’hui. Les terroristes s’en prennent à cette oeuvre et le hasard, la nécessité ou le plan préconçu les met sur le chemin de l’ultime symbole de la tunisianité contemporaine : son ouverture aux visiteurs, aux amis venus d’ailleurs. Ce jour-là, le 18 mars 2015, au Bardo, il y a eu 22 morts et 44 blessés. Et les choses auraient pu être pires encore, semble-t-il.

C’est difficile à dire, à admettre, mais l’attaque était presque prévisible, une question de « moment », « d’opportunité ». La violence n’a pas épargné la Tunisie depuis la révolution de janvier 2011. Des dizaines de soldats et de gendarmes ont été assassinés par des maquisards jihadistes. Des personnalités politiques et des députés ont été abattus pratiquement en plein Tunis (Mohamed Brahmi et Chokri Belaïd). L’ambassade des États-Unis a été prise d’assaut, le 14 septembre 2012. Le mont Chaambi, aux confins de Kasserine et de la frontière algérienne, s’est révélé une place forte inexpugnable des maquis. Entre 7 000 et 9 000 jeunes Tunisiens sont partis en Syrie et en Irak faire le jihad. Les mosquées ont été envahies par des prêcheurs de haine. L’appareil sécuritaire, plus ou moins efficace, hérité des années Ben Ali, s’est dissous dans la révolution et les calculs politiques. Les failles sont béantes, l’État est démuni pour faire face. À cela s’ajoute l’antériorité du phénomène. Le jihadisme et le salafisme ne sont pas une nouveauté spectaculaire, un avatar sanglant du temps présent. Des attentats ont lieu à Sousse et Monastir en 1987. La répression de l’ère Ben Ali n’empêche pas l’attaque contre la synagogue de Djerba le 11 avril 2002, qui a fait 19 morts et 30 blessés.

L’islamisme, bourgeois ou radical, fait partie de l’histoire de la Tunisie, peut-être le plus oriental des pays de l’occident arabe. La dichotomie entre « modernité » et « tradition » est inscrite dans les gènes du pays. Les Tunisiens tentent une incroyable synthèse entre l’Ouest et l’Est. Toute leur histoire, depuis des siècles, est là, entre la « réforme » et « la réaction », entre le « mouvement » et le « dogme ». Tout est écrit, depuis le combat nationaliste et les premières années de l’indépendance, quand Bourguiba défendait la version moderne et quasi laïque de l’État et quand Salah Ben Youssef et ses proches prônaient un arabisme fortement teinté d’authenticité religieuse. Les campus seront vite le lieu privilégié d’affrontements entre gauchistes et islamistes, lutte alimentée par la diffusion des idées des Frères musulmans, par les idéaux de la révolution iranienne, par la faillite des régimes arabes à libérer Jérusalem et à vaincre Israël… Le MTI (Mouvement de la tendance islamique), fondé par Rached Ghannouchi, voit le jour en juin 1981. Son parti, devenu Ennahdha, profite à plein de la révolution sans l’avoir menée, en remportant largement les élections de l’assemblée constituante, en 2011.

L’islamisme fait partie de la carte politique, mais le jihadisme est un danger mortel pour la Tunisie, pays modeste, fragile, qui n’a pas les moyens de l’Algérie ou la centralité stratégique de l’Égypte ou du Maroc. La Tunisie aura besoin de policiers, d’un appareil de sécurité efficace qui lutte contre la terreur et la violence. D’un appareil surtout légitime, au service du peuple, reconnu comme tel par les citoyens. La Tunisie aura besoin d’un engagement ferme, sur le long terme, de ses alliés français, européens et américains. Un engagement technique, sécuritaire, financier, qui va au-delà des mots et des vagues promesses. La Tunisie aura besoin d’amis, d’aide, d’investisseurs extérieurs, mais aussi de réformes internes, de réconciliation, de modernisation pour relancer une économie à bout de souffle, créer de la croissance, des emplois, désenclaver les régions. Tout ne changera pas du jour au lendemain, mais tout doit changer suffisamment vite pour que les jeunes croient en l’avenir. Pour que la liberté dépasse un concept creux, sans résonance immédiate. Sans contexte culturel. Il faudra regarder en face ce qu’est le jihadisme. Le jihadisme, c’est avant tout une stratégie cohérente, globale, ancienne, dans l’histoire. Une stratégie qui dépasse les frontières, qui trouve financements et alliances, qui s’incarne dans des organisations aussi dangereuses que concurrentes. Le jihadisme est une machine politique avec des objectifs. Une oeuvre globale contre laquelle il faut lutter globalement. Mais c’est aussi un phénomène complexe, individuel, qui relève de la dérive suicidaire et sanglante d’enfants paumés, de gosses qui ne se retrouvent plus dans le système, désireux d’écrire leur propre histoire, mortelle, héroïque et fantasmée. La plupart d’entre eux ne sont pas forcément des prolétaires abandonnés. Ou des voyous. Ce sont des enfants du pays, sans espoir et sans avenir. Il faut s’interroger sur cette absence de sens, répondre à ce vide d’espérance. Combler les espaces, raconter une nouvelle histoire de l’aventure tunisienne, dans laquelle ils pourraient se retrouver.

Dans cette tourmente, le président Béji Caïd Essebsi, 88 ans, joue un rôle imminent. Il se tient droit, debout. Il incarne la Tunisie, communique sur l’importance du destin national. « BCE », dans ces moments difficiles, fait quasiment fonction à lui tout seul de « classe politique ». Il faut et il faudra d’autres leaders, qui alimentent la démocratie, qui ne cèdent pas à l’aventure de l’autoritarisme, tout en faisant respecter l’autorité de l’État, la prééminence de la démocratie.

Le défi est immense. Mais rien n’est impossible. En Tunisie, il y a des élites, mais il y a « le peuple ». Et ce peuple-là est particulier. Il est politique, actif et militant. Il a de la profondeur historique et culturelle. Il est « uni », toutes tendances et classes sociales confondues, contre la violence et la terreur. Il tient aux acquis et aux mythes de la révolution. Il est fier de son oeuvre, de son projet, de sa différence et de sa particularité. On est loin de l’Algérie des années 1980. Nous sommes en Tunisie, 2015.

Dans ce contexte, les islamistes tunisiens, les « légalistes-conservateurs » d’Ennahdha, ont une immense responsabilité. Ils doivent aller au bout de leur logique réformatrice. Condamner la violence sans exception. Avoir le courage de rompre avec les dernières chimères du salafisme. Renoncer à leurs propres ambiguïtés. Se placer clairement sur le chemin de la république civile et de la démocratie. C’est leur rôle historique à ce moment précis. C’est aussi leur intérêt. La violence et le chaos pourraient entraîner un retour de l’autocratie, qui ne fera pas la différence entre les uns et les autres.

L’affaire concerne avant tout la Tunisie et les Tunisiens. Mais sa résonance est bien plus grande. Si, ici, naît une démocratie relativement stable, le destin tunisien aura un impact sur le monde arabe, l’islam et au-delà.

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