août 2017

L'Afrique au Festival d'Avignon : un débat théâtral

Par Sabine CESSOU
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La 71e édition du plus important festival de spectacle vivant avait l’Afrique en invitée de marque. L’occasion d’une salutaire polémique sur les choix des œuvres présentées. Et sur la nature même de la scène continentale.

Dans les rues animées de la petite ville de Provence, sur fond sonore de cigales, l’Afrique était à l’affiche cette année. La 71e édition du festival « in » d’Avignon lui a consacré un nouveau « focus », après le Moyen-Orient en 2016 et l’Argentine en 2015, le dernier en date remontant à 2013. Dans une ambiance carnavalesque, durant les trois semaines du festival, le continent s’est aussi invité sur le pavé, spontanément, avec des joueurs de djembé et des garçons issus de l’immigration démontrant leurs talents de danseurs hip hop. Musique et danse… oui, mais quid du théâtre ? Telle a été la grande question qui a sous-tendu cette dernière édition dirigée par le metteur en scène français Olivier Py.

Tout le monde ne s’est pas retrouvé dans les spectacles proposés, qui étaient présentés dans le programme de manière séparée, sur des pages de couleur rouge, avec des descriptions parfois approximatives. Une vingtaine de spectateurs, surtout des hommes blancs de plus de 50 ans, sont sortis en courant au beau milieu de Kalakuta Republik le 19 juillet. Cet hommage à Fela du chorégraphe burkinabè Serge Aimé Coulibaly, adoubé par la critique, s’est avéré assez décevant. Derrière les paillettes et l’afrobeat perçaient beaucoup d’autosatisfaction et peu de profondeur.

L’un de ces spectateurs échaudés, professeur à la retraite et grand habitué du festival, a tempêté contre cette « transe sans propos, une danse qui se veut contemporaine, hachée et désarticulée, qui évoque plus les maladies neurodégénératives que la qualité de la création africaine, absente ici ». Des spectateurs plus jeunes ont au contraire aimé le spectacle, « parce qu’il a donné envie de danser ». Très peu d’Africains se trouvaient dans la salle, pas plus d’ailleurs qu’à la fête donnée le même soir pour les artistes du « in », dans les beaux jardins du site Supramuros de l’université.

Dorine Mokha, 28 ans, danseur et chorégraphe de République démocratique du Congo (RDC), invité à Avignon en dehors du focus pour participer à des ateliers de réflexion critique avec une dizaine d’artistes du monde entier, était de la fête ce soir-là. Il n’a pas caché son « malaise ». « A-t-on besoin de convoquer l’Afrique dans la création contemporaine ?» s’interroge-t-il. Un artiste a le droit de parler à la première personne du singulier, sans forcément porter le fardeau et tous les masques de son continent, ni même de sa communauté. Il faut à mon sens regarder les propositions artistiques sous ce prisme – “dire je” – et non chercher le continent à tout prix, même dans Kalakuta Republik, sur lequel j’aurais certainement des questions à poser sur ce qui a été fait de Fela. »

Ce type de débat n’a pas prévalu lors des focus Moyen-Orient ou Argentine, dont les spectacles n’ont pas été passés au crible des questions sur un rapport post-colonial avec ces régions du monde.

Olivier Py, quand on le questionne sur ses choix « africains », les revendique « interdisciplinaires », à la croisée de la danse, de la musique et de la poésie, et « politiques », pour montrer une Afrique en mouvement. Il les a en partie faits, explique-t-il sur RFI, en allant aux Récréâtrales de Ouagadougou, pour repérer des spectacles existants et des artistes confirmés – et non des représentants de l’avant-garde africaine qui auraient produit spécialement pour le festival. Depuis la polémique qui a éclaté en mars à l’annonce de son programme, le metteur en scène paraît cependant gêné aux entournures, et tend à livrer des réponses à la fois défensives et évasives, pour ne pas donner prise aux attaques.

Lors de la conférence de presse bilan du 25 juillet, la veille de la clôture du festival, il a ainsi déclaré : « Pour les parties du globe qui n’ont pas d’excellentes infrastructures, il faut qu’on prévoie ces focus plus en avance, sans ce geste de surplomb qui consisterait à faire une commande et donc à devancer le désir des artistes eux-mêmes. Ces thématiques géographiques ne sont jamais exhaustives, il est partiel et partial. On essaie aussi de faire de la découverte et d’aller au-delà des valeurs déjà repérées. »

Selon une programmatrice de théâtre parisienne, le malaise dépasse largement le cercle des artistes africains qui ne se sont pas reconnus dans les choix d’Avignon. « Lors de la conférence de presse donnée fin mars, trois mois avant le festival, tout le monde a souri – et parfois même rigolé – en prenant connaissance du détail du programme, sur lequel le siège de l’Institut français à Paris a donné des conseils, en fonction de considérations qui nous échappent. Les productions retenues nous ont parues assez datées, à nous professionnels du théâtre travaillant avec des scènes asiatiques et africaines. » Allusion au « clou » du focus et du festival, qui s’est terminé dans la cour d’honneur du palais des Papes avec deux soirées (25 et 26 juillet) Femme noire, données par des stars absolues des années… 1980 – Angélique Kidjo, Manu Dibango, Isaach de Bankolé – pour mettre en musique la lecture de poèmes de Léopold Sédar Senghor – qui n’ont rien d’actuel ni de révolutionnaire. « La partie musicale était enlevée, mais Isaach de Bankolé a récité le poème d’une voix monocorde, comme un élève l’aurait fait d’un vieux poète à l’école, selon un spectateur parisien qui s’est ennuyé. Le public était content, ce qui fait sans doute un peu partie du problème. Si l’on donnait des odes d’après-guerre à la beauté de la femme blanche comme représentation de l’Europe “en mouvement”, on verrait bien comment le public le prendrait… »

 

COUP DE GUEULE RETENTISSANT 

Pour le reste, le bilan paraît mitigé. Sur les 7 spectacles du focus Afrique, parmi les 34 du festival « in », la part belle a été faite à de bons artistes. Les chorégraphes et danseurs burkinabè Salia Sanou et Seydou Boro, la danseuse haïtienne basée à Bamako Kettly Noël, ou encore l’ensemble musical Basokin, venu de Kinshasa, étaient à l’affiche. La musicienne malienne Rokia Traoré, de son côté, a donné un spectacle musical retraçant l’épopée du roi mandingue Soundiata Keïta. Des pièces originales ont été remarquées, comme The Last King of Kakfontein, du Sud-Africain Boyzie Cekwana, ou Unwanted, de la musicienne, comédienne, danseuse et chorégraphe originaire du Rwanda Dorothée Munyaneza, sur le rejet des femmes violées durant le génocide de 1994 et de leurs enfants. À noter : ces deux créations ont été jouées dans une splendide salle d’un ancien couvent à la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, assez difficile d’accès, à 4 bons kilomètres du centre-ville d’Avignon.

Mais de théâtre, point… ou si peu. D’où la polémique qui n’a pas manqué de suivre l’annonce du programme du festival avec le retentissant coup de gueule donné par l’acteur et dramaturge congolais Dieudonné Niangouna, qui était l’artiste associé du précédent focus africain en 2013. « Le festival vient de donner sa lecture sur les créateurs subsahariens : zéro théâtre. […] Fuir la question du texte pour des gens qui disent penser le théâtre me paraît complètement dichotomique. Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort. C’est une façon comme une autre de déclarer que l’Afrique ne parle pas, n’accouche pas d’une pensée théâtrale dans le grand rendez-vous du donner et du recevoir. Et insister en invitant cette Afrique sous cette forme muselée c’est bien pire qu’une injure. C’est inviter un mort à sa table, lui envoyer toutes les abominations à la gueule, sans se reprocher quoi que ce soit, parce que de toute évidence on sait que le mort ne parlera pas, et c’est bien la raison de cette invitation. » Rokia Traoré s’est ensuite défendue dans une lettre de ne pas avoir « la parole » ou de voir son art ramené à un genre mineur…

En termes plus posés, l’écrivain français Jean-Louis Sagot-Duvauroux, auteur de l’essai On ne naît pas Noir, on le devient (Albin Michel, 2004), qui parle le bambara et participe depuis ses débuts, en 1998, à la troupe de kotéba malienne du BlonBa, à Bamako, est revenu sur cet épineux débat sur son blog. Il voyait déjà en 2016 à Avignon « une fabrique de la classe dirigeante ». Que pense-t-il de cette édition 2017 ? « Ces quelques pépites ne rendent pas compte du bouillonnement qu’on voit en Afrique aujourd’hui. Le théâtre est inexplicablement absent de cette programmation, le théâtre d’autodérision notamment, si important dans le relèvement de ce continent humilié devenu champion toutes catégories dans l’art de se placer au-dessus de lui-même en riant de soi. Comme s’il était admis de pleurer sur les malheurs du continent […], mais déplacé de se moquer avec elle des vices qu’elle exorcise ainsi. Comme si l’Afrique était sans mots pour se dire. »

t d’enfoncer le clou sur l’engouement du jeune public, du Mali au Cameroun, pour les productions contemporaines sur le continent : « Il y avait là une grande leçon à travailler, à retenir du théâtre africain, une leçon salutaire et urgente pour la vie théâtrale française, dont la base sociale et générationnelle rétrécit de façon préoccupante. » Typique de cette arrogance qui peut prévaloir chez l’élite culturelle en France : « Une polémique ? Quelle polémique ? » a ainsi répondu un attaché de presse du festival à nos questions, sans donner suite à nos trois demandes de contact avec les responsables de la programmation.

Une animatrice d’ateliers de réflexion à Avignon, elle, avoue ne pas comprendre le fin mot de l’histoire. « Pour une fois qu’une bonne initiative se fait et qu’on peut enfin découvrir des productions africaines, pourquoi faut-il se quereller ainsi et tout critiquer ? » demande-t-elle. Après tout, relèvent certains, le festival a donné de la place au texte, avec des lectures de passages de livres organisées par RFI et des films africains récents et bien choisis, comme Le Président, de Jean-Pierre Bekolo, ou Félicité, d’Alain Gomis, projetés pendant le festival.

 

UNE IDÉE ANACHRONIQUE ?

Boyzie Cekwana, qui a convaincu le public comme la critique avec sa pièce, The Last King of Kakfontein (qui peut se traduire comme « le dernier roi de la fontaine à caca »), dans laquelle sa réflexion passe par la musique, la vidéo, la danse, le chant et un poème, ne veut pas entrer dans des querelles « franco-françaises ». Mais cet artiste né en 1970 qui fait partie de la génération de Sud-Africains ayant connu l’apartheid et la période de libération nationale qui a suivi estime que la France « devra faire le travail pour se décoloniser, de toutes parts ».

Il relève l’absence d’un public issu de la diversité dans les salles à Avignon. Et pense clairement qu’un focus Afrique n’a pas lieu d’être en 2017. « Je ne comprends pas, poursuit-il, pourquoi il paraît toujours nécessaire, trente ans après l’apparition d’artistes contemporains comme Germaine Acogny sur les scènes d’Europe, d’essentialiser le continent. Ce focus est une idée coloniale et anachronique. Le festival d’Avignon est assez puissant pour en être conscient et ne pas le faire ! Il est assez mûr pour engager des relations adultes avec les artistes, africains ou pas… »

Qu’il soit lui-même sud-africain, d’ailleurs, ne lui paraît pas central, dans la mesure où son propos est universel. Sa pièce, troublante, dénonce les dérives du populisme en partant de l’expérience son pays – avec dans sa bande-son le rire narquois de Jacob Zuma, un président corrompu mais très content de lui. Par extension, son œuvre se propose de démonter les ressorts du populisme partout dans le monde, aux États-Unis, aux Philippines comme en Europe. Sans complexes.

 

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