août 2017
Tunis

L'histoire d'Océane : une vie clandestine

Par Maryline DUMAS
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Son cas est loin d’être isolé. Arrivée de Côte d’Ivoire pour poursuivre des études, Océane a rejoint le flot  des migrants qui transitent par le Maghreb, étape  sur le chemin de l’Europe.  à Tunis, où elle vit depuis sept ans, la jeune mère raconte son quotidien entre la solidarité des uns  et le rejet des autres.

Elle a appelé son garçon Eden. Comme si elle voulait approcher son rêve : trouver un paradis, un lieu lui offrant du travail et une vie stable. Océane est ivoirienne. Arrivée en Tunisie en 2010, elle est en situation irrégulière depuis cinq ans. Dans la cour de la maison qu’elle partage avec cinq compatriotes, la jeune femme couve du regard son fils. Il aura 2 ans en août et se montre déjà débrouillard. Vêtu seulement d’une couche sous ce fort soleil matinal, Eden gambade joyeusement. En pleine activité de nettoyage, les femmes de la maison ont laissé la porte de la cour entrouverte. Sans hésiter, le garçon s’y faufile, suivi de près par Primmael, 13 mois, fils de l’une des colocataires du lieu. Océane s’interrompt pour récupérer en vitesse les bébés partis en exploration.

Océane, pas encore 30 ans, fait ensuite visiter la maison. Une salle de bains avec des toilettes fêlées, une cuisine défraîchie, un salon où trône un grand canapé, et deux chambres. Des matelas y sont posés à même le sol. Autour, le linge est rangé en pile dans des sacs. « Ma chambre est là, mais je préfère dormir sur le canapé, parce que, sinon, nous sommes cinq avec les deux bébés à dormir dans cette pièce », indique Océane. Le loyer, dans ce quartier de la Soukra, à l’est de l’aéroport de Tunis-Carthage, est de 220 dinars (80 euros) par mois. Une somme relativement modeste – surtout divisée par six – qu’Océane a quand même du mal à parfois réunir. « J’estime que pour vivre bien en Tunisie, il me faudrait entre 800 et 1 000 dinars (290 et 365 euros). Généralement, je suis plutôt à 350 (128 euros). Entre les couches et la nourriture, les dépenses filent… »

Elle travaille de façon irrégulière : quelques « patrons » l’appellent occasionnellement, selon leurs besoins, pour faire le ménage chez eux. Une journée lui rapporte entre 25 et 30 dinars (9 à 11 euros). Pour le moment, ce rythme lui convient. Il lui permet de garder les bébés lorsque ses colocataires s’absentent. « On s’épaule, on est solidaires », explique Océane. Les difficultés n’empêchent pas de rire, de vivre. Le dimanche, elles vont parfois au Maquis, un restaurant africain pas très officiel caché à l’abri d’une villa, ou à la plage, le long du littoral qui relie La Goulette à La Marsa.

Parfois, des fêtes sont aussi organisées, ce qui permet d’élargir les rencontres et le cercle de la maisonnée. Océane est devenue la présidente de l’Association subsaharienne des travailleurs en Tunisie (ASTT), un organisme sans existence légale, qui se donne pour objectif d’aider et soutenir ces personnes en difficulté. La solidarité entre migrants, Océane l’a expérimentée. Elle a pu en profiter lors de sa grossesse. Fatiguée, elle a arrêté de travailler au bout du septième mois et a repris trois mois après la naissance d’Eden. « Pendant ces cinq mois, j’ai pu vivre grâce au soutien des frères et sœurs », explique la jeune maman. Le papa, lui, est parti au sixième mois de la grossesse. Algérie, Maroc, l’Espagne, puis la France… Il a miraculeusement réussi à passer grâce à une « nouvelle route » qui permet d’éviter la Libye devenue trop chaotique. Océane n’a eu de ses nouvelles qu’à son arrivée à Paris. « Nous parlions de la France avant son départ. Mais, quand on s’en va, on ne prévient pas. On laisse son passeport et on disparaît sans rien dire. C’est ce qu’il a fait », raconte-t-elle, reconnaissant qu’elle a traversé une période difficile.

L’homme a envoyé un peu d’argent, mais il ne travaille plus depuis six mois. « La France, l’Europe, on en parle comme d’un rêve, admet l’Ivoirienne. On n’imagine pas que ce sera difficile sur place… » Les départs, qu’ils concernent l’Europe ou un retour au pays, sont dans toutes les conversations entre migrants irréguliers. L’association dirigée par Océane doit d’ailleurs se réorganiser après de nombreux départs parmi ses responsables. La Tunisie est devenue un véritable carrefour : c’est à la fois un pays d’émigration (1,3 million de Tunisiens vivent à l’étranger), d’immigration (quelque 60 000 étrangers, hors coopérants, sont résidents officiels, auxquels s’ajoutent entre 10 et 15 % de clandestins selon l’Organisation internationale pour les migrations – OIM), et de transit.

D’après les statistiques de l’association Terre d’Asile, établis sur la base des bénéficiaires de sa permanence sociale ou juridique, la Tunisie est une terre de séjour durable pour 90 % des migrants, qui y passent en moyenne quatre ans. Parmi les personnes interrogées, 6 % reconnaissent vouloir rejoindre l’Europe. La plupart d’entre eux se dirigent alors vers la Libye pour tenter la traversée de la Méditerranée. D’un autre côté, 90 % ont déclaré leur intention de rentrer au pays. En 2016, l’OIM a ainsi organisé 261 retours volontaires.

Ceux-ci sont généralement motivés par les conditions de vie difficiles en Tunisie. Au premier rang desquelles se trouvent les blocages liés à la législation, notamment du travail. Le pays applique les conditions d’opposabilité : seuls les emplois ne pouvant être remplis par les nationaux peuvent être occupés par des étrangers. Avec 15,3 % de chômeurs en Tunisie, il reste peu de possibilités. En 2016, 7 000 permis de travail seulement ont été accordés aux non-Tunisiens. Parmi les nationalités bénéficiaires, la France se trouve au premier rang. Les Subsahariens, eux, ne sont pas clairement répertoriés, inclus vraisemblablement dans la case « autres ». « Dans les faits, nous travaillons tous au noir, reconnaît Océane, vu qu’il est impossible d’avoir un permis. » Un travail informel qui implique parfois des abus de certains employeurs, ici comme partout dans le monde. Des cas de traite ont été rapportés : l’Organisation internationale des migrations (OIM) en a recensé 155 depuis 2012.

La nostalgie du pays est prégnante. Quelques objets et modestes souvenirs l'aident à ne pas oublier son identité. / Crédit Photo : Nicolas Faouqué pour AM

 

« C’est un nombre important, avec des histoires qui se répètent », estime Imen Naija, qui travaille pour l’OIM sur le projet « Lutte contre la traite des personnes ». La victime est recrutée dans son pays d’origine. Un travail qui correspond à ses attentes lui est proposé. À l’aéroport, elle est récupérée par un membre du réseau, qui la place dans une maison ou un chantier. La personne est généralement obligée de travailler pendant cinq mois pour payer son billet d’avion alors qu’elle a déjà donné une forte somme avant son départ. Signature d’un contrat en arabe – langue que ne connaît pas l’employé –, confiscation du passeport, mauvais traitements, enfermement, les abus peuvent être plus ou moins importants. « C’est le résultat d’un processus de recrutement peu sûr, où les travailleurs ne sont ni protégés, ni informés. Dans certains cas, les employeurs eux-mêmes ne sont pas au courant de leurs obligations et des infractions graves qu’ils peuvent commettre », explique Mohamed Belarbi, coordinateur du projet « Fair », mené par le Bureau international du travail, qui vise à mettre en place un recrutement équitable. Sur ce sujet – qui touche également les Tunisiens –, l’État se montre volontaire. L’instance de lutte contre la traite des personnes a été créée en février dernier. Une loi a également été votée en 2016.

Une législation qui date

Mais d’autres mesures compliquent la vie des migrants, comme les pénalités. Chaque semaine passée de façon irrégulière sur le territoire tunisien engendre 20 dinars (7,30 euros) de taxe. Océane, irrégulière depuis cinq ans, a ainsi accumulé une dette de plus de 4 800 dinars (1 748 euros). Sans l’intervention d’un organisme comme l’OIM, qui négocie régulièrement des exonérations, elle ne pourra quitter le pays sans s’acquitter de cette somme. Les pénalités sont également un problème pour les étudiants subsahariens, estimés à 6 000 dans le pays. Les citoyens du Cameroun ou de la République centrafricaine, qui n’ont pas d’accord avec la Tunisie, doivent obtenir un visa.

Qui n’est généralement délivré que pour un séjour de 7 à 14 jours. Or, pour faire la demande de carte de résident en tant qu’étudiant, il faut une attestation de présence à l’école de 30 jours. Mack Arthur Deongane-Yopasho, président de l’Association des étudiants et stagiaires africains en Tunisie (AESAT), dénonce « une législation datée qui n’est pas en phase avec notre temps. Quelle que soit la bonne volonté de l’étudiant, il passe forcément par des pénalités à payer. D’autant plus compliqué que les étudiants dans le privé n’ont pas de couverture santé ».

Océane, elle, a eu de la chance.  Arrivée en Tunisie en 2010 pour suivre des cours d’aide-soignante, elle a bénéficié, comme tous les Ivoiriens, de trois mois de présence en tant que touriste. Le temps de régler sa situation. Elle dénonce par contre la publicité mensongère de son école : « Mon père a payé 1 500 dinars (546 euros) l’année scolaire pour des cours en français. Mais, dès le premier jour, on m’a dit qu’étant la seule à parler français, les cours seraient du coup dispensés en arabe… » L’étudiante a finalement passé ses deux années de scolarité à travailler à partir de livres, en se rendant de façon intermittente à l’école. Selon l’AESAT, le nombre d’étudiants subsahariens aurait baissé de 50 % entre 2013 et 2017. Le bouche-à-oreille vantant les mérites de la Tunisie se serait inversé selon Mackarture Deongane-Yopasho. En cause, les mensonges publicitaires de certaines écoles, le fait que des universités privées se soient installées dans les pays d’origine, mais aussi l’intégration et la sécurité.

Océane a obtenu son diplôme, sans jamais se faire d’amis parmi ses camarades tunisiens. « Un des premiers jours où j’étais à l’école, on est allés manger dans un parc à la pause. Un Tunisien est venu s’attoucher devant moi, tout le monde a trouvé cela drôle, se souvient-elle. » Les agressions, qu’elles soient psychologiques ou physiques, reviennent régulièrement dans les conversations avec les Subsahariens. Dans la colocation d’Océane, tout le monde a une histoire à raconter. Lorie marchait dans la rue avec Primmael, 6 mois à l’époque, accroché dans le dos, quand elle a été passée à tabac par des jeunes de 16 ou 17 ans. Christelle, elle, s’est fait toucher la poitrine par un enfant de 12 ans qui avait fait mine de lui demander une pièce. Océane dit se faire régulièrement traiter de « singe ».

Le racisme est prégnant, mais les agressions physiques seraient nouvelles selon Mackarture Deongane-Yopasho. Elles auraient débuté en 2015 avec l’agression d’un diplomate sénégalais à l’aéroport de Tunis-Carthage. En décembre dernier, trois étudiants congolais ont été attaqués au couteau dans le centre-ville de la capitale. Le président de l’AESAT dénombre une dizaine de cas cette dernière année. Océane se désole : « Parfois, je n’en peux plus. Je me dis que je veux rentrer. Mais mon père refuse, il dit que ce n’est pas possible. Il me calme et je reprends courage. » Lorsque celui-ci l’a envoyée en 2010 en Tunisie, il avait une idée bien précise en tête : le pays offre des formations renommées et les aides-soignantes sont recherchées en France. À l’époque, il avait une « bonne place » dans l’administration ivoirienne et pouvait se permettre un effort financier. Mais aujourd’hui, il n’est plus en mesure d’aider sa fille et son petit-fils, ni même de les accueillir à nouveau chez lui.

Océane le sait, elle doit se débrouiller. C’est à elle de créer son propre paradis sur terre. Même si elle ignore encore où. 

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