février 2018

Nabil Ayouch :
Au Maroc, il est difficile d’assumer sa différence »

Par Astrid Krivian
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Trois ans après le sulfureux et acclamé Much Loved, le cinéaste revient avec RAZZIA, pour interroger encore un pays pétri de paradoxes. Cette fois, c’est à CASABLANCA que cinq personnages, qui n’aspirent qu’à vivre comme ils l’entendent, s’entrecroisent, sur fond de révolte grandissante. Entre fi ction et réalités, le réalisateur se livre en avant-première.
 
L’image cinématographique est pour lui un miroir. Celui de la société, de ses blessures, de ses maux. Quitte à provoquer des réactions d’une extrême violence. Pour son précédent film, Much Loved (2015), qui abordait la prostitution au Maroc, interdit dans son pays, Loubna Abidar – l’actrice principale et lui-même avaient été menacés de morts. Sur Facebook, 5 000 personnes avaient même approuvé un appel à leur exécution. Trois ans après, le réalisateur n’a rien cédé à sa liberté d’expression, à sa volonté de raconter le Royaume chérifien dans tous ses paradoxes. Il dit faire un cinéma de minorités (les enfants des rues dans Ali Zaoua, prince de la rue, les jeunes exclus devenus terroristes dans Les Chevaux de Dieu…). Né d’un père musulman et d’une mère juive, élevé entre le Maroc et Sarcelles, ville cosmopolite de la banlieue parisienne, Nabil Ayouch revendique la diversité culturelle marocaine, et cette urgence à l’entretenir et la valoriser. Razzia, sa prochaine fiction (en salles le 14 février au Maroc et le 14 mars en France), s’inscrit dans cette continuité, avec des protagonistes formant selon lui « une majorité silencieuse ». Dans le Casablanca d’aujourd’hui, des personnages de tous milieux sociaux, de toutes générations et confessions, luttent pour conquérir leur liberté, leur droit à vivre une vie selon leurs désirs, leurs différences. Tandis qu’en toile de fond grondent des émeutes de revendications sociales et économiques ou des manifestations islamistes contre l’égalité homme-femme. Un film choral ambitieux, traversé par la grâce, où s’imbriquent passé et présent, et qui, à travers ces différents parcours, dessine une destinée du Maroc dans toute sa pluralité. Pour AM, il s’en explique en avant-première.
 
AM : Razzia s’ouvre sur ce proverbe berbère : « Heureux celui qui vit selon ses désirs. » Pourquoi ?
Nabil Ayouch : Il résume le sujet du film : les libertés individuelles, le choix et le désir de vivre comme on l’entend. Mes personnages sont tous en proie à cette impossibilité, à ce décalage entre vie rêvée et vécue. Je parle du Maroc parce que j’y habite mais c’est un propos global, beaucoup de gens vivent ainsi partout dans le monde. Or, le rêve est l’une des plus belles choses, il doit être protégé, préservé.
 
Le premier personnage, Abdallah, est un instituteur d’un village de l’Atlas, à qui on impose d’enseigner désormais en langue arabe à la place du berbère. Il se demande : « À quoi bon la langue si vous leur ôtez leurs voix ? À quoi bon la foi si vous leur ôtez leurs rêves ? »...
En voix off, il parle à cet inspecteur qui vient l’empêcher de transmettre, de faire son métier, qui pour lui est une raison d’être : donner à ces enfants des clefs, des outils de réflexion et d’éducation pour devenir des adultes capables d’avoir un point de vue sur le monde. Tout part de là : le combat d’un homme et son abandon. La défaite d’une part d’humanité, une blessure qu’on porte trente, trente-cinq ans après : cette réforme d’arabisation commune aux trois pays du Maghreb [Algérie, Maroc, Tunisie, NDLR] au début des années 80. Et la suppression de toutes les humanités du programme, la philosophie, la sociologie… Ça ne peut pas être sans conséquence ! Si on détruit l’esprit critique, ça se retrouve incarné dans la vie sociale au quotidien, une génération plus tard. On parle aussi beaucoup de diversité culturelle, et j’en suis un ardent défenseur. J’ai d’ailleurs monté la Coalition marocaine pour la diversité culturelle, ce n’est pas un concept creux, ça a du sens. En Europe, on a tendance à voir le monde arabe comme un ensemble monobloc, ce qu’il n’est pas ! Au départ, il y avait des Berbères, des juifs, puis les Arabes, les populations d’Afrique subsaharienne, un mélange avec le christianisme… Et cette idée d’annihiler la pensée critique, d’uniformiser les populations par la langue, cette espèce d’hégémonisme, vient aussi briser un socle sur lequel ce pays s’est construit depuis des siècles, des millénaires.
 
C’est donc un choix délibéré que le premier personnage soit un instituteur, l’éducation comme berceau d’une société ?
Les instituteurs sont les vrais héros. C’est l’école et la MJC de Sarcelles qui m’ont sauvé. Je sais ce que je leur dois, à ces éducateurs sociaux, à ces professeurs qui enseignent plus que du savoir : avoir une ouverture d’esprit, un regard sur le monde. Qui d’autre peut sauver l’humanité, finalement ? La famille est souvent démissionnaire ou incapable. Les réseaux sociaux, Internet ? Trop nocifs ! La place de l’instituteur est essentielle, sa fonction doit être sacralisée, protégée, valorisée. Pendant tout le film, l’âme d’Abdallah continue à briller, les personnages qu’on retrouve trente-cinq ans plus tard à Casablanca sont liés par des fils spirituels très forts avec lui. Son humanité trouve des échos chez chacun, même si elle a été stoppée. C’est un lien qu’on n’arrive pas à définir mais qui nous définit. On a du mal à mettre des mots sur la construction de l’identité marocaine. Il faut la déterrer, la chercher, c’est une question de survie. Abdallah enseigne dans un village reculé, voire oublié de l’Atlas, comme on a pu oublier beaucoup de choses qu’on pense être perdues. Mais la vocation est là, elle s’exprime et peut sauver des âmes.
 
Autre personnage : Joseph, juif marocain, qui semble très seul… 
Joseph est à l’image d’une population juive qui a participé à l’édification du Maroc depuis des siècles, des millénaires, et dont la place s’amenuise de plus en plus. Les mesures gouvernementales, qui sont plutôt en faveur de la préservation de cette communauté et de son patrimoine, ne sont pas en cause. Au Maroc, il y a ceux qui ont vécu et travaillé avec les juifs, il y a des échanges extraordinaires entre les deux communautés. Malheureusement, il y a aussi ceux qui ont grandi dans une forme d’obscurantisme, pour qui le juif est l’ennemi, « sale », comme on dit dans le film. Jo, mon personnage, se sent profondément marocain, est heureux d’y habiter. Mais il voit son espace se rétrécir et est obligé de vivre dans une forme de déni pour tenir le cap. C’est triste, car cette minorité apporte de la richesse. Tout cela blesse l’âme marocaine, car elle n’a pas été ainsi pendant très longtemps. Non seulement cette communauté a sa place, mais elle doit même se développer. J’ai envie qu’on le sache, et qu’on s’éveille par rapport à ça.
 
 
Il y a aussi Salima, jeune femme moderne, qui s’émancipe peu à peu du regard réprobateur de la société et de son conjoint. 
Je voulais un personnage qui ait une trajectoire ascendante, qui relève la tête, et qui nous donne de l’espoir. Et ce combat des femmes est pour moi la figure de proue qui incarne cette espérance. Là, il n’est plus question d’une minorité : il s’agit de la moitié de la population. Salima résiste face à son compagnon qui, comme beaucoup d’hommes, veut la contrôler ; et contre une société qui veut lui dire comment s’habiller. La question est essentielle dans le monde arabe : quelle place la femme doitelle prendre ? Et non pas quelle place on veut lui donner. C’est très différent ! Dans la sphère privée, on a compris, tout va bien : on est caché par les murs de la maison, la femme gère et décide comme elle l’entend, ça fait des siècles que ça fonctionne comme ça. Mais dans l’espace public, on veut la couvrir, lui mettre un voile, lui dicter la longueur de ses vêtements… On veut payer pour se l’offrir et on est dans une schizophrénie totale : en condamnant la prostitution, on l’encourage. On ne veut pas lui donner des responsabilités, tout en disant « les femmes évoluent »… Or, les gouvernements sont phallocrates, il y a très peu de femmes dans la haute fonction publique. Dans le secteur de l’économie, elles sont de moins en moins nombreuses. Il y a un vrai combat à mener. Les femmes arabes pensent souvent qu’en Occident, la lutte a été gagnée grâce aux institutions. Mais non ! Ce sont les femmes qui se sont battues et ont fait changer les lois. Et ce combat n’est pas terminé.
 
Le film se clôture avec cette image d’elle en maillot de bain à la plage, face à la mer…
L’acte de résistance de Salima va bien au-delà de se mettre en maillot. Elle s’affirme, elle prend en main son corps et son destin, elle va vers un ailleurs, un espace ouvert. Une brèche qu’elle décide d’ouvrir elle-même, et non qu’on lui autorise. Il y a quelques années, ma femme se mettait en maillot à la plage, et c’était banal, comme partout. Mais aujourd’hui, c’est quasi anormal au Maroc ! Mon épouse n’ose plus le faire car il y a le regard des hommes, les femmes qui se baignent habillées sont de plus en plus nombreuses… Ça s’est complètement inversé, c’est terrible ! Mais si on ne résiste pas, tout s’arrête. 
 
Le film montre une manifestation publique contre l’égalité hommes-femmes, conduite aussi par des femmes… 
Dans le monde arabe, l’un des plus grands ennemis de la femme peut être… la femme. Je l’ai observé en 2015, au Conseil national des droits de l’homme au Maroc. Il y a eu une série de manifestations pour dénoncer le fait même de poser dans le débat public la question de l’égalité dans l’héritage. Et les femmes étaient aux avant-postes ! Elles refusaient de remettre cette loi en question au nom du principe religieux. Parce que tout simplement, on ne leur a pas appris ! Encore une fois, ce n’est pas l’homme qui donne des droits à la femme, c’est elle qui doit aller chercher la connaissance, tout ce qui va nourrir ses combats… Il n’y a pas de raison qu’un homme ait un salaire ou une part d’héritage plus importants que la femme.
 
Que représente le chanteur Freddie Mercury, que le jeune Hakim idolâtre ?
La liberté, l’homosexualité assumée, en totalité ou en partie, en tout cas une recherche sur l’identité, au sens large. Et cette part de rêve, cette capacité à se projeter et à se dire : moi, gamin de la médina, des quartiers pauvres de Casa, je vais devenir une rock star, le Freddie Mercury marocain. On va m’aimer, me comprendre, accepter ma différence. Le rêve doit être accessible à tous, pas seulement à une élite. Ça vient en contrepoint total à la vie quotidienne de Hakim, au sein de sa famille ou dans la rue. Il se révolte contre cette hogra, l’humiliation qu’il subit. Au Maroc, il est difficile d’affirmer son homosexualité et sa différence en général. Si on ne suit pas les normes, le conformisme… on est un intrus, source de soupçons, de méfiance. On ne fait pas partie de la communauté. Or moi ce qui m’a construit, dès mon plus jeune âge, c’est la différence. Moitié français, moitié marocain, une mère juive, un père musulman… J’ai mis du temps à le comprendre car enfant, on veut forcément appartenir à un groupe. Mais quand j’ai réalisé que je pouvais avoir plusieurs identités, je me suis ouvert sur le monde. Pour ça, il m’a fallu l’école, la MJC, les humanités… toute cette richesse intellectuelle et culturelle à laquelle la jeunesse du monde arabe n’a pas eu accès ces trente dernières années et qu’il est urgent de lui donner.
 
La jeunesse aisée, dorée, apparaît livrée à elle-même et vidée d’un idéal…
En apparence choyée, cette jeunesse marocaine des beaux quartiers tend de plus en plus à vivre dans un enfermement. Tout comme les élites vivent cloisonnées, coupées du reste de la population. Avec des barrières, des résidences fermées, des écoles réservées qui sont souvent des missions étrangères, américaines, françaises… Il y a un vrai fossé qui se creuse par la langue, et par ces différences culturelles : ces jeunes habitent sur une terre mais leurs fantasmes, leurs rêves et aspirations sont tournés vers l’Occident. Du coup, ils ne côtoient pas le Maroc, ils vivent en zone franche. Je pense que ça les abîme. Ils ne vivent pas heureux de leurs privilèges. La mixité sociale est vraiment l’un des enjeux cruciaux du Maghreb.
 
Par le montage, la musique, la construction narrative, le film suggère l’idée d’un destin commun…
Bien sûr qu’il y a un destin commun dans ce pays. Certaines élites ne l’ont pas encore compris. Elles pensent qu’elles peuvent vivre dans leur citadelle pendant que le peuple crève de faim. Par exemple, la scène de la violente bagarre dans la soirée d’adolescents est très symbolique. C’est un microcosme de ce qui se passe dans la ville, la société, cette partie du monde. Les émeutes, les luttes de revendications sociales et économiques prennent leur source dans l’humiliation, l’injustice, l’absence d’écoute et de reconnaissance. Il n’y a pas de dialogue, alors on arrive à un goulot d’étranglement qui s’incarne par la colère, la rage, la violence.
 
C’est aussi un portrait de Casablanca, avec cette référence au célèbre film du même nom…
Le film Casablanca est un mythe devenu réalité pour beaucoup [en effet, aucune scène du chef-d’oeuvre de Michael Curtiz, sorti en 1942, n’a été tournée dans la ville marocaine. Celui-ci a été principalement shooté dans les studios hollywoodiens de la Warner, NDLR]. C’est à la fois touchant et effrayant d’entendre des personnes âgées de la médina vous raconter des scènes auxquelles elles auraient participé, en tant que figurants, ou aidant à tirer des câbles, porter des caisses… Alors le mythe devient dangereux, car il supplante le réel. Il peut être castrateur, nous enfermer dans une bulle et nous empêcher de voir la réalité. Casablanca est un immense film auquel j’ai voulu rendre hommage, qui a fait connaître la ville dans laquelle je vis depuis vingt ans et dont pas une seule image n’y a été tournée ! C’était intéressant de mettre ça en perspective avec mon histoire. J’avais envie qu’on sente le pouls du vrai Casablanca d’aujourd’hui.
 
Est-elle une « ville-monde », comme dit un personnage ?
Paradoxalement, j’adore cette ville parce qu’elle est violente, sale, bruyante, chaotique, extrêmement agressive. Ça peut être un mouroir pour des populations fragiles. C’est une ville qui vous engloutit. Elle ne s’offre pas, il faut aller la chercher. Elle est en mouvement permanent, brasse énormément de populations, de cultures. C’est une cité marchande, d’économie, d’échange, donc elle est dure. Comme Tanger, elle a dû faire face à tous les conflits, tous les paradoxes, en terre d’Orient de la modernité. J’aime ses contrastes.
 
Pourquoi ce titre, Razzia ?
C’est l’idée que je me fais d’une razzia : aller dans un territoire qui n’est pas le vôtre, prendre ce qui ne vous appartient pas et repartir. C’est ce que vivent mes personnages. Il s’agit ici de territoires mentaux. On ne peut pas impunément, sans conséquences, prendre à l’autre des choses qui lui appartiennent sans qu’à un moment il se rebelle, le reprenne par la force.
 
Votre précédent film, Much Loved, a été l’objet de violentes attaques au Maroc. Avez-vous eu des difficultés pour tourner celui-ci ?
Je n’ai pas eu de difficultés au niveau des autorités, j’ai obtenu toutes les autorisations. Pour Much Loved, ce n’est pas la censure officielle qui a été la plus dure, c’est vraiment celle de la population, de la masse, sa morale. Alors, pendant le tournage de Razzia, des décors sont tombés à la dernière minute, des employés se désistaient… Mais on a géré. Nous savions qu’il y aurait un après-Much Loved.
 
*Razzia, de Nabil Ayouch, Ad Vitam Distribution, sortie le 14 février au Maroc 14 mars en France.
 
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