novembre 2018

Polygamie
Vers la fin du privilège mâle ?

Par Emmanuelle Pontié
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Elle est fortement présente sur le continent, mais de plus en plus de voix se font entendre pour la dénoncer. Faut-il l’abolir, laisser le choix ou renforcer les législations ? AM ouvre le débat.
 
Extrême nord du Cameroun, en pays guiziga, 1970. Biguidi devise avec ses cinq coépouses en rentrant d’une journée de travail dans les champs de mil qui entourent à perte de vue le village chrétien de Moussourtouk. Elles aimeraient bien que leur mari convole à nouveau, afin que des bras supplémentaires viennent les aider dans leurs tâches quotidiennes. « On s’entend très bien, on élève nos enfants ensemble, mais il y a beaucoup de travail et une nouvelle femme serait bienvenue pour augmenter le rendement des récoltes », confient-elles. Près de cinquante ans plus tard, à Bamako, une jeune femme de 26 ans, ravissante musulmane, récemment mariée à un entrepreneur qui a pignon sur rue confie lors d’un dîner qu’elle a signé polygamie à la mairie, parce qu’elle préfère que son époux, si vraiment il le souhaite, prenne une seconde épouse officielle. « C’est mieux, car la loi protège les enfants, l’héritage, chaque épouse a un statut clair. Multiplier les deuxièmes bureaux, c’est dangereux. On ne peut pas gérer les maîtresses aussi bien que les coépouses », explique-t-elle, souriant devant l’étonnement des convives occidentaux. Quoi qu’on en dise et malgré les différentes enquêtes sur l’évolution des mentalités, l’urbanisation et la mondialisation qui influencent les sociétés subsahariennes, la polygamie reste officiellement pratiquée dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest et centrale. La loi donne le choix. On signe à la mairie pour un régime monogame ou polygame. Seuls la Côte d’Ivoire, la Guinée et la Guinée-Bissau, le Ghana, le Kenya, l’Éthiopie et la plupart des nations du sud du continent ont clairement interdit cette pratique dans leur Constitution. Mais partout en Afrique, les mariages traditionnels se pratiquent, au village, sans passer devant le maire, y compris si on a déjà convolé légalement. C’est le cas en Guinée, par exemple, où 48 % des couples pratiquent la polygamie au quotidien, malgré l’interdiction. La loi coutumière prévaut et avec elle ses propres règles concernant l’héritage, la gestion des enfants, etc. Le tout dans une société majoritairement patriarcale, où le droit des femmes n’est pas une priorité. Et contrairement à ce que l’on peut penser, quel que soit le milieu social. Du coup se déroulent actuellement d’étonnants débats en Guinée, où certains citoyens (et citoyennes) demandent que la polygamie soit réintégrée dans le droit constitutionnel, afin d’encadrer et de légiférer une pratique tellement développée et ancrée dans les moeurs qu’elle ne disparaîtra pas de sitôt… Un ancien ministre gabonais fortuné, notoirement marié à trois femmes, confirme cette tendance, ajoutant une pointe de militantisme : « Il faut laisser les Bantous avec leur culture. Nous sommes polygames, un point un trait. Que ce soit légal ou pas légal, nos femmes le savent et l’acceptent. Du moment qu’elles ne vivent pas dans la même maison, et qu’on a les moyens de les traiter équitablement, tout se passe très bien. L’Occident a sa façon de voir, et nous la nôtre. On tient à notre identité. » Un point de vue masculin, à coup sûr. Et lorsque l’on rappelle qu’étymologiquement, le terme « polygamie » inclut aussi la polyandrie, c’est-à-dire l’autorisation donnée à une femme d’épouser plusieurs hommes, ces derniers rient à gorge déployée… Dans les pays où les unions multiples sont légales, les chefs d’État eux-mêmes ont plusieurs femmes, comme au Niger, où les chargés du protocole étrangers s’arrachent les cheveux dans les déplacements officiels et accumulent les gaffes quant au prénom de la première dame qui voyage avec son époux. Mais quel que soit le cas ou le niveau social, l’envers du décor n’est en réalité pas rose au quotidien pour les épouses qui doivent partager leur mari. La troisième femme d’une des plus grosses fortunes camerounaises erre dans sa grande maison d’un quartier huppé de Douala. Certes, elle porte des vêtements de marque de la tête aux pieds et déambule dans un intérieur cossu. Mais lorsqu’elle est en confiance, elle laisse tomber le masque : « Je ne vois pas souvent mon mari. Il passe, selon ses envies, plus de temps chez l’une ou l’autre de ses autres femmes. Ou auprès de ses maîtresses aussi. Et il est très jaloux, me fait surveiller, m’empêche parfois de voyager. Parfois, j’ai l’impression d’être un trophée, exposé pour la galerie, comme un signe extérieur de richesse ou de puissance. Mais il n’y a plus beaucoup de tendresse entre nous. Et il n’est pas assez présent pour ses enfants non plus, qui doivent le partager avec ceux des autres mères. Ce qui entraîne continuellement des jalousies. » Au-delà de ce mal-être et des souffrances morales qu’il engendre, les questions de succession lorsque le mari décède tournent en général au cauchemar. Les traditions patriarcales ne laissent souvent aucun bien à la veuve, voire peuvent la forcer chez les peuples bantous à épouser un beau-frère, et les enfants issus de lits différents se déchirent. Là encore, il n’est pas rare que le droit coutumier l’emporte sur la loi. « Une femme qui veut porter plainte pour des questions de droit successoral dans nos pays a beaucoup de mal. Les juges eux-mêmes la renvoient à respecter la volonté de la famille de son époux. Et on tourne en rond. Même si, de mon point de vue, abolir la polygamie légale est essentiel pour que tout ce système évolue. Un jour, la loi pourra être respectée. Alors, faisons-la exister dès maintenant », commente cette jeune Congolaise de 25 ans, étudiante à Pointe-Noire et issue d’une famille polygame, une situation dont elle a beaucoup souffert. Ce point de vue, à Dakar, Yaoundé ou Ouaga, est assez répandu chez les étudiants, hommes ou femmes d’ailleurs. Qu’ils soient musulmans ou chrétiens, les jeunes sont d’abord confrontés au coût de la vie, et se voient mal, en ville notamment, subvenir aux besoins de plusieurs foyers. Issa, jeune Tchadien marié à quatre femmes, a un autre argument : « Chez nous, un polygame doit aussi avoir la santé. Car il doit honorer équitablement ses dulcinées, sinon elles le lui font payer en palabres à n’en plus finir ! Et c’est parfois davantage une contrainte qu’un plaisir, contrairement à ce que les gens pensent. Chez nous, avoir plusieurs épouses, c’est avant tout un signe extérieur de richesse. Si tu n’as pas les moyens, il vaut mieux s’abstenir. C’est d’ailleurs ce que commencent à faire les jeunes peu à peu ici. »
Alors que penser ? Faut-il interdire la polygamie, comme l’a proposé le 23 août dernier la députée Stella Mensah Sassou-Nguesso à Brazzaville [voir p. 24], ou l’autoriser pour offrir un cadre légal à des pratiques inamovibles, comme à Conakry, quitte à opérer un retour en arrière ? Faut-il célébrer la décision du président Félix Houphouët-Boigny qui l’a interdit très tôt en Côte d’Ivoire [voir ci-dessous] ? La plupart des États d’Afrique francophone ont choisi pour le moment de laisser le choix aux citoyens. Même si les femmes, elles, n’ont pas toujours le choix, justement, entre une loi difficile à appliquer et une tradition qui continue à prendre le dessus, comme au Mali [voir p. 23]. La question reste ouverte dans pas moins d’une trentaine de pays africains.
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