janvier 2017
TRUMP ET NOUS

À l'ère de la transgression

Par Akram BELKAÏD
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Si l’exercice du pouvoir peut changer un candidat hâbleur et imprévisible en homme d’État, rien n’indique que ce sera pour le meilleur.
 

Devons-nous avoir peur de Donald J. Trump ? Est-il normal, logique, que nous soyons inquiets ? Ce nous, désigne, au sens large, les gens d’une partie du Sud c’est-à-dire les habitants du continent africain, Maghreb compris, et du Proche-Orient.

Avant de répondre aux questions précédentes, il faut se souvenir de novembre 2000 et des suites immédiates de l’élection controversée de George W. Bush Jr. On l’a peut-être oublié mais l’arrivée du candidat républicain à la Maison-Blanche n’avait guère inquiété ce Sud qui vient d’être mentionné. Nous étions nombreux à nous méfier d’Al Gore et de son colistier Joseph Lieberman. Le ticket démocrate se voyait accoler les mêmes étiquettes qu’Hillary Clinton seize ans plus tard : interventionniste, trop proche des milieux d’affaires et soutien inconditionnel d’Israël. Bush promettait alors une Amérique plus recentrée sur ses affaires internes.

On connaît la suite… D’ailleurs, des centaines de millions d’électeurs arabo-américains se mordent encore les doigts d’avoir voté pour celui qui a décidé l’invasion de l’Irak en mars 2003. Une invasion, faut-il encore le rappeler, dont le monde subit les funestes conséquences.

Comme Bush, Trump nous promet une Amérique moins engagée dans les affaires d’autrui. Faut-il le croire ? Certainement pas. D’abord, parce que l’Empire reste l’empire et que ses impératifs de sécurité nationale et stratégique ne peuvent que le mener à intervenir ici et là pour régenter les affaires du monde. Du moins, à essayer. Ensuite, parce que Trump est un mystère. C’est une masse inquiétante d’imprévisibilité impétueuse qui peut mener à tout.

On aura beaucoup critiqué la presse américaine pour son incapacité à prévoir la victoire du promoteur immobilier (et pour son soutien majoritaire à la candidature de Madame Clinton). Mais il ne faut pas être injuste. Nombre d’articles et d’analyses étaient de haute facture, à commencer par les portraits et les enquêtes concernant le président élu. Son narcissisme, qu’illustre sa volonté de continuer à croiser le fer avec ses détracteurs sur Twitter, n’est pas une mince affaire. À un poste aussi exposé que celui de président des États Unis d’Amérique, il peut le pousser à commettre l’irréparable.

L’irréparable ? Cela pourrait être une nouvelle action militaire malgré les promesses de campagne. Une intervention menée au nom de la lutte globale contre le terrorisme ou pour défendre les intérêts suprêmes de l’Amérique. L’endroit ? N’importe où. Le besoin obsessionnel de transgression dont fait preuve l’intéressé peut pousser ce dernier à toutes les outrances. 

Certes, on peut rappeler que les institutions américaines existent, que l’administration, la bureaucratie (la fameuse « red tape ») et même le Congrès, fut-il à dominante républicaine, sauront contenir les débordements émotionnels du chef des armées. Mais qui peut jurer que cela sera suffisant ? Lors de plusieurs meetings, Trump a évoqué l’usage éventuel de l’arme nucléaire pour réduire les groupes terroristes qui ensanglantent le Machrek et menacent son pays. Promesses de matamore inexpérimenté ou propos qu’il convient de ne pas prendre à la légère ? Personne à Washington n’est capable de le dire. Et c’est bien cela qui est inquiétant.

 

MENACES POUR LES « SUD »

 

Avec Trump, il faut comprendre que nous ne comptons pas. Ou guère. La rivalité commerciale et économique avec la Chine ; celle, militaire, avec une Russie revancharde et la pression exercée par une Europe qui refuse d’être abandonnée à son sort seront des dossiers bien plus urgents sans oublier les affaires internes et les relations avec le Mexique voisin. Trump n’est pas un philanthrope pas plus qu’il n’est un adepte d’un activisme diplomatique en matière de développement humain. L’Afrique, le monde arabe, tout cela n’a été cité que de manière négative dans ses discours. Pour lui, nous sommes sources de nuisance. Au pire, des terroristes potentiels, au mieux des migrants possibles qu’il s’agit de contenir chez eux.

Homme de « deals », il considère qu’il n’a rien à marchander avec nous et qu’il convient de nous laisser diriger par des hommes à poigne. Bush, McCain ou Romney avaient fait l’effort d’intégrer quelques éléments humanistes dans leurs exposés d’intentions en matière de politique étrangère. Trump n’a même pas fait cet effort. Autrement dit, ce n’est pas de lui que viendra le geste engagé et généreux sur des questions essentielles comme la lutte contre le réchauffement climatique ou contre telle ou telle épidémie.

Dans ce genre de contexte, nous sommes confinés au rôle de petite souris qui essaie de ne pas attirer l’attention du chat sauvage qui rôde. Les plus optimistes peuvent parier que l’usage du pouvoir est susceptible de transformer Trump. Après tout, feu Ronald Reagan qui n’y entendait guère en matière de politique étrangère s’était plus ou moins résolu au fait que son pays ne pouvait (trop) entraver les programmes multilatéraux d’aides au développement. Mais la chose n’est pas garantie et les pessimistes n’ont pas tort d’affirmer que l’imprévisibilité tonitruante du quarante-cinquième président est porteuse de lourdes menaces pour les « Sud ». À commencer par les minorités installées, légalement ou non, aux États-Unis et dont il faut craindre qu’elles connaissent quatre années très difficiles.

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