août 2019

Benin
Coup de Talon !

Par Emmanuelle Pontié
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Depuis le 28 avril, date des législatives au Bénin, les yeux de la communauté internationale sont braqués sur ce pays longtemps appelé le « quartier latin de l’Afrique » pour le niveau intellectuel remarqué de ses citoyens et de ses élites, pionniers en matière de démocratie en Afrique de l’Ouest. Le président Patrice Talon, accusé d’avoir écarté les partis d’opposition d’une représentativité à l’Assemblée, a fait face à une violente levée de boucliers à Cotonou et dans les régions, notamment dans le septentrion, fief de l’ancien chef d’État Thomas Boni Yayi, les 1er et 2 mai. Durement réprimées le premier jour par la police et le second par l’armée, les manifestations ont donné lieu à quatre morts, selon Amnesty International. À la suite de l’intronisation des députés, 
appartenant dorénavant à deux partis qualifiés de « siamois » et acquis au Président, celui-ci s’est enfin adressé à la nation le 20 mai, après trois ou quatre reports. Dix minutes de discours chrono, dans lequel le chef de l’État a déclaré que l’Assemblée était aujourd’hui installée, coupant ainsi court aux multiples demandes d’annulation des élections. Il a aussi annoncé qu’il recevrait l’opposition, en signe d’apaisement, sans pour autant plus de détails sur le mode ni la date de la rencontre. Bref, Patrice Talon a résolument fait entrer le Bénin dans une nouvelle ère, appelée avec ironie « démocrature » par certains. Pour d’autres, il fallait en passer par là pour que le chef de l’État ait les mains libres et puisse mener à bien les profondes réformes qu’il souhaite pour la société béninoise depuis son investiture le 6 avril 2016, après une élection emportée sur le thème de la rupture. 
 
POLITIQUE
BÉNIN : COUP DE TALON !
Début 2016, le Bénin sortait de deux quinquennats présidés par Thomas Boni Yayi. Avec un taux de pauvreté de 40 % et un taux de croissance qui stagnait à 2,10 en 2015, le pays roi de l’informel et du petit commerce de détail, étouffé par son voisin géant, le Nigeria, affiche des perspectives moroses. Il se rend aux urnes avec une volonté de changement affichée. Au candidat policé Lionel Zinsou, qui se présente comme l’homme de la continuité de Boni Yayi, dont il est le Premier ministre sortant et qui est targué, accessoirement, d’être « soutenu par les Français », les électeurs préfèrent Patrice Talon à 65,39 % des suffrages. L’homme d’affaires qui a réussi dans le coton est, à 57 ans, la 1re fortune du Bénin et la 15e d’Afrique subsaharienne selon le classement 2015 du magazine Forbes Afrique.
 
DES ALLURES DE ROMAN D’ESPIONNAGE 
Originaire d’Abomey par sa mère et de Ouidah par son père, le jeune Patrice est élevé dans la maison familiale de Porto-Novo. Après des études à Dakar et une tentative ratée pour devenir pilote de ligne, il se lance dans le commerce d’intrants agricoles au milieu des années 1980 et fonde la Société de distribution internationale (SDI). Puis, c’est l’ascension. En 2009, il devient le seul fournisseur d’intrants dans le pays, s’impose comme le magnat du coton et étend son emprise sur l’économie béninoise. Il se crée de solides amitiés dans le monde des affaires et des appuis en politique. En 2006, il soutient la candidature de Thomas Boni Yayi, alors président sortant de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), et reste un conseiller très influent lorsque ce dernier accède au pouvoir. Mais à partir de 2011, alors que le chef d’État est sur le point d’être élu pour son second mandat, les relations entre les deux hommes se brouillent. Le businessman a-t-il pris trop d’envergure ? Le Président a-t-il trouvé inacceptable qu’il s’oppose à son projet de modification de la Constitution pour s’ouvrir la voie à un troisième  mandat ? 

a-t-il trouvé inacceptable qu’il s’oppose à son projet de modification de la Constitution pour s’ouvrir la voie à un troisième  mandat ? 

Toujours est-il que Talon accumule les « affaires », et le gouvernement les audits dans ses sociétés. Visé par sept plaintes pour crimes économiques en avril 2012, Talon, craignant d’être arrêté, quitte le pays un mois plus tard. Et entame une période d’exil, qui prend des allures de roman d’espionnage, durant laquelle il sera soupçonné d’avoir essayé d’empoisonner le chef de l’État lors d’un séjour à Bruxelles ou d’avoir voulu attaquer l’avion présidentiel. À Paris, il roule en Jaguar et reçoit dans les palaces. Un train de vie bling-bling qui ne l’empêche pas de travailler à son destin politique, en multipliant les réunions discrètes avec de nombreuses personnalités du monde politique béninois. Avant de rentrer en octobre 2015.

LE CANDIDAT IDOINE 
Le 20 mars 2016, les Béninois ont voté pour la  rupture et les réformes. Talon est alors considéré comme le candidat idoine, qui incarne l’espoir. « Il connaît très bien le pays. Il n’a pas besoin d’argent et ne volera pas. Il est jeune, brillant. On croit en lui », déclare alors un jeune chauffeur de Cotonou. Et en matière de changement, le nouveau chef d’État commence assez fort. Il lance en décembre 2016 le Programme d’action du gouvernement (PAG). S’ensuivent les premiers déguerpissements sans ménagement à Cotonou, qui font grincer des dents les pêcheurs côtiers installés anarchiquement le long de la lagune et les locataires d’échoppes de fortune un peu partout dans la capitale économique. Plusieurs réformes sont engagées. 
Au niveau de l’administration, des sociétés d’État sont supprimées ou restructurées, comme la Société nationale pour la promotion agricole (Sonapra), l’Agence nationale pour le développement des énergies renouvelables (Anader) ou  l’Office national d’appui à la sécurité alimentaire (Onasa). Les recrutements dans la fonction publique sont gelés. La gestion de certains ministères ou structures étatiques est auditée. La lutte contre la corruption et les passedroits est lancée. Dans le domaine agricole, on développe les cultures rentables, comme l’ananas, l’anacarde, le karité. La campagne cotonnière 20162017 bat des records, avec plus de 453 000 tonnes. Côté social, le gouvernement lance l’Assurance pour le renforcement du capital humain (Arch), un projet de 313 milliards de francs CFA (477 millions d’euros) qui vise à sortir les Béninois de la précarité, et financé à hauteur de 10 % par l’État. Les délestages cessent peu à peu, grâce à la remise en service de centrales électriques. L’avenue Steimetz, au centre de la capitale, est propre et éclairée, et ses commerces alignés. Le Bénin gagne quelques points dans le rapport 2017 de Transparency International, où il passe de la 95e à la 85e place. Pourtant, les effets de la nouvelle politique se font attendre. Et le secteur  informel, à qui l’on demande de se formaliser avec une contribution aux impôts, même minime, souffre. Début 2017, à  Cotonou, un an après l’arrivée au pouvoir du nouvel hôte du palais de la Marina, un petit commerçant s’indigne déjà : « L’argent ne circule plus comme avant. Et lui, on ne le voit jamais, il ne parle pas, il ne fait rien ! » Il faut dire que la crise nigériane, entraînée par la dévaluation du naira en juillet 2016, a fait des dommages collatéraux. Notamment auprès des exportateurs de véhicules d’occasion ou de produits frais. La « nation- transit », qui vit de la réexportation chez son voisin géant, souffre de la politique protectionniste du président Buhari. « Quand le Nigeria tousse, le Bénin s’enrhume », rappellent certains ministres pour justifier les retards des retombées économiques positives attendues de la politique de rupture. 
Patrice Talon, lui, avance. Il travaille, tard le soir, au Palais ou dans sa résidence du quartier Zongo-Nima. Il est assez discret, peu disert dans les médias, et on le voit peu en ville. Il conduit luimême ses voitures, comme sa Bentley ou sa Range Rover Autobiography. On le dit coléreux, s’emportant volontiers sur ses collaborateurs en public. « Il écoute ses conseillers, mais quand sa décision est prise, il n’écoute plus personne », confie un proche de la présidence. L’homme est ambitieux, exigeant. On lui prête un gros ego. Il aime arriver à ses fins. Et l’un de ses combats premiers, c’est d’imposer une réforme de la Constitution, en instaurant un mandat présidentiel unique, l’une de ses promesses de campagne. Malheureusement, le projet est retoqué au parlement en avril 2017. Selon un proche, Patrice Talon aurait très mal vécu ce rejet des députés et aurait ruminé sa « vengeance » jusqu’aux législatives de 2019… À voir. 
 
LES COUDÉES FRANCHES 
Toujours est-il que la Charte des partis, votée en juillet 2018, et le nouveau Code électoral, adopté en septembre, qu’il a demandé à l’opposition de « relire » dans son discours du 20 mai dernier, ont entraîné une réduction du nombre des partis, multiplié par trois la participation financière pour se présenter et accru le nombre de pièces administratives à réunir en un temps record, dont un certificat de conformité et un quitus fiscal, pour constituer un dossier recevable par la Commission électorale nationale autonome (Cena). Résultat, les partis de l’opposition, comme l’USL (Union sociale libérale) de l’homme d’affaires exilé en France, Sébastien Adjavon, le FCBE (Forces cauris pour un Bénin émergent) de Boni Yayi, dont le domicile a été encerclé par la police durant le déroulement des législatives, ou encore la RB (Renaissance du Bénin) du clan Soglo, n’ont pu concourir. Avec une Assemblée aujourd’hui composée des formations Bloc républicain (BR) et Union progressiste (UP), appartenant toutes deux à la mouvance présidentielle, le chef de l’État a les coudées franches. Pour faire passer sa réforme constitutionnelle refusée en 2017 ? 
 
Pour mener sa politique comme il l’entend ? À Cotonou, on s’inquiète d’un tel blanc-seing accordé au chef de l’État. On s’indigne aussi, en rappelant à qui veut l’entendre que le Bénin a été le premier pays en Afrique, et le premier au sud du Sahara, à lancer la célèbre conférence nationale souveraine pacifique en 1990, qui a pu instaurer la démocratie après près de trente ans de dictature militaro-marxiste sous Mathieu Kérékou. « Des policiers et des militaires dans la rue, des manifestations avec des morts, Internet coupé, la maison d’un opposant encerclée et une Assemblée unicolore… Ça s’appelle une dictature. Et chez nous, ça ne passera pas ! » analyse un jeune entrepreneur béninois. Fin mai, l’opposition dans son ensemble a refusé la « main tendue » de Talon lors de son discours du 20 mai. Celui-ci, en début de mois, avait envoyé une délégation emmenée par le ministre des Affaires étrangères, Aurélien Agbenonci, et le secrétaire général de la Présidence, Pascal Irénée Koupaki, dans plusieurs pays de la sous-région, de Brazzaville à Abuja, en passant par Abidjan et Ouagadougou. La visite au président burkinabè Roch Kaboré, le 9 mai, était en partie motivée par une autre actualité inquiétante, celle de la montée en flèche de la menace islamiste dans le nord du Bénin, après l’enlèvement de deux touristes français dans le parc de la Pendjari et la mort de leur guide, dont le corps avait été retrouvé à la frontière avec le Burkina le 4 mai. La sécurité, un autre défi urgent pour Talon. Peu d’informations ont filtré après les différentes entrevues « diplomatiques », mais chacun suppose qu’il a ainsi souhaité consulter et informer sur l’actualité politique tendue de son pays. Car l’hôte du palais de la Marina le sait. Il va devoir, d’une manière ou d’une autre, dans les semaines à venir, vider un lourd contentieux avec l’opposition. Et avec le peuple, incrédule, qui semble toujours en attente de voir le pays changer en profondeur, mais pas à n’importe quel prix. 

 

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