avril 2019
Edito

Cap à l'est

Par Zyad Limam
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C’est devenu un débat permanent à la fois rationnel et irrationnel : le poids de la Chine en Afrique. En quelques années, l’empire du Milieu s’est imposé comme le premier partenaire du continent africain. Dans le domaine particulièrement crucial des infrastructures, la Chine est devenue le principal bailleur bilatéral, avec un montant qui excède les financements combinés de la Banque africaine de développement (BAD), de l’Union européenne, de la Société financière internationale (IFC), de la Banque mondiale et du G8 ! Il y a évidemment la dette, importante, mais aussi l’investissement direct extérieur (IDE). L’IDE chinois en Afrique s’élèverait à près de 300 milliards de dollars entre 2005 et 2018, selon le groupe de réflexion American Enterprise Institute (AEI). Et puis il y a ce méga-grand plan des nouvelles routes de la soie dans lequel l’Afrique joue un rôle clé. Bref, faisons-nous face à une nouvelle colonisation, plus ou moins subtile, à une mise sous tutelle économique via une vague incontrôlable de capitaux, de prêts, d’investissements, de contrats et de contraintes ? La question mérite d’être posée. La Chine n’est pas une puissance angélique, elle défend ses intérêts à long terme. L’avantage, c’est que cette stratégie permet aussi de répondre à des besoins cruciaux de l’Afrique, au moment où les pays occidentaux et les bailleurs traditionnels sont aux abonnés plus ou moins absents…
Ce cap à l’est pris par l’Afrique n’est pas une option. Pour reprendre un fameux raccourci historique, le XIXe siècle aura été européen, le XXe siècle américain, et le XXIe siècle sera asiatique (et peut-être un peu africain aussi). L’Asie sera le centre de gravité du futur, le coeur de l’économie, du commerce, de l’innovation (pour le meilleur et pour le pire, comme le montrent les avancées chinoises en termes de reconnaissance faciale de masse). L’Asie représente déjà démographiquement la moitié de l’humanité. Près de 5 milliards d’habitants dont 1,4 milliard de Chinois et presque autant d’Indiens. D’ici à 2050, les pays asiatiques contribueront pour plus de la moitié à la production économique mondiale. Et par leurs poids économique et démographique, ils vont progressivement jouer un rôle majeur dans la résolution des défis globaux : régulation financière internationale, changement climatique, nouveaux modèles énergétiques, risques technologiques, insécurité alimentaire… Dans ce contexte, rien ne prouve que la Chine s’impose comme la puissance ultra-dominante. On a parlé de l’Inde, évidemment. Selon le chercheur Parag Khanna (auteur de The Future Is Asian *), « la Chine, par le biais de nouvelles routes de la soie, va faire monter des puissances régionales qui vont atténuer sa propre hégémonie. L’Asie retournera alors à ce qu’elle a toujours été historiquement, un équilibre multipolaire de puissances ».
Pour l’Afrique, le choix est donc clair, il faudra s’arrimer à cette zone d’expansion massive. On voit déjà à quel point les pays de la façade est du continent, Djibouti et le Kenya en particulier, bénéficient de l’énergie en provenance de l’Est. Et si, démographiquement, le XXIe siècle sera asiatique, il sera aussi africain : la population de l’Afrique sera de 2 à 3 milliards à l’horizon 2050 puis 4,4 milliards en 2100. En clair, l’Asie et l’Afrique représenteront 80 % des êtres humains à la fin du siècle ! Il y a forcément une grande stratégie à mettre en oeuvre, une alliance des continents qui serait mutuellement favorable et historiquement révolutionnaire. Reste à l’Afrique à démontrer sa capacité à mieux défendre ses intérêts. Dans la négociation, elle n’est pas démunie : elle a des ressources, des matières premières, des perspectives de croissance. Les bons contrats restent possibles, favorisant la création d’emplois, le transfert de technologies, le respect des normes environnementales. Comme le soulignait la chercheuse Folashadé Soulé dans Le Monde du 14 février, c’est avant tout, côté africain, une question de gouvernance. La fameuse gouvernance, élément clé, central, de notre futur ! 
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