novembre 2019

Dictionnaire de la Tunisie estivale, post-révolutionnaire et en campagne

Par Frida DAHMANI
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Le deuil d’un chef d’État, la tenue d’élections présidentielle et législatives à la rentrée, les alliances et les contre-alliances, les attentes d’un peuple épuisé… Cet été sera très chaud. Description de A à Z.

A comme… Assemblée des représentants du peuple : elle est souveraine, l’émanation du peuple et des grands idéaux de la révolution. Elle incarne l’évolution démocratique du pays. Les débats y sont souvent vifs. Les Tunisiens et les Tunisiennes ont pris toute la mesure de son pouvoir, mais aussi de son inertie due aux alliances et marchandages partisans. Les parlementaires ont fait la pluie et le beau temps tout au long du quinquennat, mais le bilan de cette première législature libre, impacté par ailleurs par le nomadisme des élus, apparaît bien modeste. Aucun grand texte majeur à son actif. Et l’échec de la mise en place de la cour constitutionnelle souligne son incapacité à dépasser les clivages. Le réveil électoral risque d’être difficile. Élections législatives prévues le 6 octobre 2019.

 

B comme… BCE : Béji Caïd Essebsi, premier chef d’État élu au suffrage universel depuis la révolution (et probablementpremier chef d’État du pays élu au terme d’un scrutin véritablement libre et ouvert), est mort le 25 juillet dernier, à 92 ans, à moins de quatre mois de la fin de son mandat. Ce patricien issu de la haute société tunisoise (les beldis), pilier du bourguibisme, aura fini par incarner à la fois la révolution et la stabilisation démocratique. Formé à l’école du « combattant suprême », habile politicien et orateur, il aura eu l’immense mérite de « tenir » un pays au bord de l’abîme et de la violence, en actant l’alliance entre islamistes et anti-islamistes. Une approche de raison plus que de coeur. Cet homme du sérail, devenu providentiel, aura pourtant vu l’effondrement progressif de sa famille politique et la dislocation des modernistes en de multiples chapelles. Sa mort aura touché les Tunisiens. BCE, par son âge, sa longévité, sa faconde à usage variable, tissait un lien entre les générations. Et le locataire de Carthage avait fini par incarner un concept si étonnant, moderne, novateur dans cette Tunisie particulière : la République.

C comme… Carthage : Entre le Bardo, siège du Parlement, et la Kasbah, celui de l’exécutif, Carthage ne devait avoir que des prérogatives en matière de défense et de diplomatie, mais Béji Caïd Essebsi a démontré qu’être garant de la Constitution et de la continuité de l’État n’était pas un pouvoir négligeable. Ce palais, symbole de la République, a été érigé, entre 1960 et 1969, par Habib Bourguiba, face à la mer, sur un site majeur de l’épopée punique et romaine, à deux pas des palais désertés par l’ancienne monarchie beylicale. Et en contrebas de la belle cathédrale (coloniale) Saint-Louis.
 
Conciliation : Comment réconcilier les deux Tunisie ? Rapprocher conservateurs et modernistes, dont les clivages idéologiques et sociétaux sont profonds ? Comment maintenir « un État civil pour un peuple musulman » ? L’article 1 de la Constitution, qui ne peut être amendé, stipule que « la Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l’Islam est sa religion, l’arabe sa langue et la République son régime ». Et scelle une dichotomie consubstantielle entre la nature de l’État (républicain) et la religion (musulmane). Dans le pays, la liberté de penser est une réalité, mais peut-on aller jusqu’à la liberté de croire ou de ne pas croire ? Autre versant de ce débat : le consensus politique, cheval de bataille de Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahdha, avalisé par BCE après sa victoire en 2014. Cette stratégie a permis au parti islamiste, fort de 68 députés sur 217, d’être incontournable et de manoeuvrer dans les coulisses du pouvoir sans être tenu pour responsable des échecs. Mais la démarche a fait long feu. Les deux parties du consensus sont en perte de vitesse…
 
Constitution : Incontournable, sa mise en pratique a montré les failles et les pièges insérés par les partis qui l’ont rédigée et validée. L’objectif des constituants était d’éviter le retour d’un pouvoir fort, le pouvoir d’un seul homme, d’où un texte assez alambiqué où coexistent plusieurs centres de décisions (Parlement, gouvernement, présidence, instances). L’échec répété de la mise en place de la cour constitutionnelle pour des motifs de désaccords partisans sur les candidatures présentées a souligné les carences du système. L’absence de cette instance clé aurait pu plonger le pays dans une grave crise à la mort du président BCE. Sans cour constitutionnelle, difficile de constater la vacance de pouvoir provisoire ou définitive… Finalement, comme souvent, la Tunisie a choisi de s’attacher à l’esprit plutôt qu’à la lettre, et la succession s’est enclenchée naturellement.
 
D comme… Dette : C’est le caillou dans la chaussure qui empêche la Tunisie de marcher droit et de renouer avec la croissance. Dans une conjoncture mondiale tendue et avec un recours systématique aux prêts pour couvrir les dépenses courantes, le pays, dont la production est en panne, creuse ses déficits avec une dette à hauteur de 70 % de son PIB.
 
Diaspora : Ils sont près de 1,3 million de Tunisiens à l’étranger, soit 10 % de la population. Ils pourraient être un élément moteur de leur pays, mais peinent à être en lien avec lui. En cause, une absence de stratégie globale basée sur la citoyenneté de la part des autorités, qui tendent à les considérer comme une réserve de devises dormante. Dinar : La chute drastique de près de 25 % de sa valeur a sévèrement impacté le pouvoir d’achat des Tunisiens et leur a fait toucher du doigt l’ampleur des difficultés du pays. Elle a aussi contribué à la décote de Youssef Chahed et de son gouvernement.
 
E comme… Élections : Après la constituante de 2011, les premières législatives et présidentielle de 2014, puis les municipales de 2018, les cinquièmes élections libres du pays seront déterminantes. Mais avec une présidentielle, fixée au 15 septembre 2019, qui précède les législatives, prévues le 6 octobre, elles n’auront pas le cours attendu. 

Elles pourront entraîner une logique de majorité parlementaire, qui n’était pas prévue ou souhaitée par les constituants. Le vainqueur de la présidentielle pourrait alors s’appuyer sur une majorité parlementaire pour désigner sans contrainte politique un chef du gouvernement. Le spectre de l’abstention, qui s’était invité aux municipales de 2018, semble s’être éloigné. Avec près de 1,5 million de nouveaux inscrits et toutes les polémiques autour de la loi électorale, les Tunisiens ont intégré la valeur d’un scrutin. Ils comptent.
 
Ennahdha : Incontournable, le parti au référentiel islamiste a ajusté depuis 2011 ses positions en fonction du contexte. Après l’échec de l’islam politique et la disgrâce des Frères musulmans à l’international, il s’est recentré sur un concept de démocratie islamique, tout en diffractant les partis avec lesquels il opérait des alliances. À la veille des élections législatives, il dévoile ses failles et ses difficultés de gouvernance, avec une levée de boucliers contre les décisions de son président, Rached Ghannouchi. Arguant de son droit de véto, il a invalidé les listes de candidats issues des primaires pour y substituer des noms de son choix et présenter sa propre candidature sur la circonscription de Tunis 1. Associé aux faibles résultats des gouvernements successifs depuis 2011, plombé par des sondages calamiteux, Ennahdha s’apprête à vivre un congrès houleux, prévu normalement à l’automne 2020…
 
Été : L’été en Tunisie est une saison à part. C’est l’occasion pour les Tunisiens de faire la fête, de courir les plages, les spectacles, les festivals. Évidemment, la productivité générale a tendance à s’effondrer de fin juin à fin août. La fameuse « séance unique » (avec des horaires de travail de 7 heures à 14 heures dans la fonction publique) héritée, dit-on, des fonctionnaires coloniaux corses ne facilite pas le rendement général, à la baisse. Toujours festif, le cru 2019 sera aussi celui des débats politiques et d’une campagne que 11 millions de citoyens se plairont à décortiquer et à commenter non sans humour ou ironie.
 
Exception : L’exception tunisienne n’est pas une vaine expression. Le petit pays sans grandes ressources naturelles capitalise sur sa singularité et ses paradoxes. Il peut paraître laxiste et approximatif, mais en dernière minute et dans un sursaut incroyable, il rétablit toujours, et pour le moment, son équilibre. C’est le seul pays des Printemps arabes – dont il fut à l’origine – à être entré dans une forme de modernité politique. Depuis la révolution de 2011, il fait un long et difficile apprentissage de la démocratie. Les Tunisiens peuvent douter, mais ils ont intégré les valeurs républicaines. Et la nécessité d’un « État civil ». La passation du pouvoir au décès de Béji Caïd Essebsi et le respect de la Constitution témoignent de l’enracinement de ce legs. Une exception qui force le respect même dans le monde arabe, qui perçoit parfois la Tunisie comme un pays frondeur.
 
Exclusion : Les partis ont tendance à vouloir user de l’exclusion de leurs rivaux plutôt que de les affronter en duel singulier sur le chemin des urnes. Une tendance qui relève presque d’une tradition politique. Elle a prévalu avec le parti unique sous Bourguiba et Ben Ali, qui écartait toute alternative politique. Elle s’est également exprimée après la révolution avec, en 2011, l’article 15 du décret-loi, qui visait la mise à l’écart des caciques de l’ancien régime. Il a été invalidé, tandis que la loi de réconciliation nationale promue par Béji Caïd Essebsi en 2014 semblait avoir définitivement écarté l’exclusion. Mais l’arrivée d’outsiders donnés comme favoris aux élections de 2019 a conduit les partis « du pouvoir » – y compris ceux qui ont eu à en souffrir dans le passé, comme Ennahdha – à amender en dernière minute la loi électorale pour les écarter rétroactivement de la course. Béji Caïd Essebsi s’était prononcé contre ce principe en ne signant pas la nouvelle loi électorale. Ce fut sa dernière décision.
 
F comme… Femmes : Les Tunisiennes ont depuis 1956 un statut privilégié, qui leur reconnaît les droits les plus larges. Mais elles ont surtout démontré qu’elles étaient des citoyennes à part entière. En 2014, leur vote a permis au parti de Nidaa Tounes et à Béji Caïd Essebsi de remporter les élections. Depuis, elles sont courtisées par les politiques, d’autant que le principe de parité est inscrit dans la Constitution. Mais elles se heurtent encore à un plafond de verre posé par une société portant les stigmates du patriarcat. Elles représentent pourtant la moitié de la population, ont un niveau d’éducation meilleur que celui des hommes et sont actives dans tous les domaines.
 
Fiction : Les scénaristes en manque d’inspiration devraient passer quelques jours à Tunis. La politique y prend des allures de fiction digne des séries La Casa de papel ou House of Cards. Les plus lettrés évoqueront Machiavel et les Borgia. Empoisonnements éventuels, coups d’État possibles, comptes cachés, moeurs inavouables, tout y passe… Mais finalement, la propension à dire des vilenies sur l’ensemble de ceux qui sont au pouvoir révèle surtout combien les Tunisiens comblent le manque de confiance par l’imagination.
 
Financement : Le train de vie des formations politiques ainsi que les dépenses pour couvrir leurs campagnes électorales posent la question de leur financement. La loi sur les partis interdit les investissements étrangers, mais les suspicions persistent. Olfa Terras, candidate aux législatives pour 3ich Tounsi, a été plusieurs fois brocardée sur ses gains en Europe, alors qu’elle a agi en toute transparence. Sur le plan intérieur, ce n’est guère plus simple, et le flou est généralisé. Plusieurs partis candidats au prochain scrutin n’ont pas déposé leurs états financiers auprès de la Cour des comptes. Une démarche pourtant obligatoire, sans laquelle ils pourraient être disqualifiés.
 
Fuite des cerveaux : Ils sont probablement des centaines tous les ans. Jeunes médecins, ingénieurs, universitaires, diplômés sont la cible de chasseurs de têtes venant d’Europe, des Amériques, des pays du Golfe, qui les recrutent depuis 
Tunis En 2014, le vote des femmes a permis à Nidaa Tounes et à BCE de remporter les élections. ou via Internet. Au moins 100 000 diplômés auraient quitté la Tunisie depuis 2011 – le symbole criant d’une jeunesse désabusée et en perte de confiance dans l’avenir de son pays. Cette hémorragie de compétences déstabilise une fonction publique déjà épuisée et entraîne des difficultés de recruter pour le secteur privé. En particulier dans les secteurs les plus performants (médecine, ingénierie, technologie digitale, tourisme…).
 
G comme… Graal: Comment atteindre le Graal et obtenir les suffrages de ses concitoyens ? On compte (à cette heure) 218 partis officiellement en lice pour les 217 sièges de la future Assemblée, mais peu ont une réelle crédibilité. La scène est mouvante, avec l’apparition permanente de nouvelles formations et la disparition d’entités historiques, comme Ettakatol
ou Al Massar. La maturité n’est peut-être pas encore au rendez-vous. Mais depuis la droite libérale à la gauche ouvrière, en passant par les mouvements populistes ou LGBT, jusqu’aux radicaux religieux, on peut dire que le pluripartisme et le pluralisme sont devenus une réalité tunisienne. 
 
H comme… Héritage : Partant d’une mise en adéquation des lois avec la Constitution, qui inscrit l’égalité entre citoyens, Béji Caïd Essebsi a relancé, par un projet de loi sur l’égalité dans l’héritage, le grand débat sur lequel a achoppé Habib Bourguiba. Ce texte, porté par la fameuse Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe) et par BCE, s’est perdu dans les méandres d’une Assemblée du peuple peu soucieuse d’assumer ses responsabilités. Il a aussi été contré par les islamistes pour non-respect de la charia, qui stipule notamment que la femme hérite de la moitié de la part de son frère. Un texte devenu controversé, alors qu’il avait été conçu à travers une lecture éclairée du Coran et qu’il proposait au légataire et aux héritiers de choisir entre différentes modalités successorales.
 
Hors système : C’est la grande affaire de cette saison électorale. La pièce était supposée être écrite entre les acteurs principaux : Ennahdah, Tahya Tounes, du Premier ministre Youssef Chahed, et ce qu’il reste de Nidaa Tounes, le parti fondé par BCE. Mais la vie politique n’est pas un long fleuve tranquille… Portés par un électorat désabusé par le bilan des équipes sortantes, de nouveaux venus ont été adoubés par les sondages. Ces « hors système » sont venus perturber le scénario initial. Nabil Karoui, Kaïes Saïed, Abir Moussi ou encore Olfa Terras incarnent une véritable volonté de renouvellement. Reste à savoir si cette génération postrévolutionnaire peut traduire dans les faits les idéaux de 2011.
 
principaux : Ennahdah, Tahya Tounes, du Premier ministre Youssef Chahed, et ce qu’il reste de Nidaa Tounes, le parti fondé par BCE. Mais la vie politique n’est pas un long fleuve tranquille… Portés par un électorat désabusé par le bilan des équipes sortantes, de nouveaux venus ont été adoubés par les sondages. Ces « hors système » sont venus perturber le scénario initial. Nabil Karoui, Kaïes Saïed, Abir Moussi ou encore Olfa Terras incarnent une véritable volonté de renouvellement. Reste à savoir si cette génération postrévolutionnaire peut traduire dans les faits les idéaux de 2011.
 
I comme… International : Mise à mal par la révolution et les positions des gouvernements entre 2011 et 2014, la Tunisie a retrouvé une nouvelle image à l’international, malgré une économie bancale. Le pays, qui a pris en avril 2019 la présidence de la Ligue des États arabes, est aussi devenu membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et accueillera en 2020 le 50e Sommet de la francophonie.
 
ISIE : L’Instance supérieure indépendante pour les élections est une institution non soumise à la tutelle du ministère de l’Intérieur, et dont l’indépendance est inscrite dans la Constitution. Ses dirigeants ne cachent pas les pressions politiques qu’ils subissent, mais restent droits dans leurs bottes et appliquent la loi. Au décès de Béji Caïd Essebsi, elle a immédiatement annoncé a tenue d’une présidentielle anticipée et assumé une inversion du calendrier électoral. Cette réactivité illustre la continuité de l’État et rassure les citoyens sur le processus démocratique.
 
J comme… Janus: Comme ce dieu romain, la Tunisie a deux visages. Entre zones côtières opulentes et régions intérieures démunies, deux pays semblent étrangers l’un à l’autre. Cette fracture, qui n’est pas nouvelle, a largement contribué à la chute de l’ancien régime. Mais il sera difficile de combler les abysses de l’inégalité, tant le passif est lourd et les résistances à une meilleure répartition des richesses sont fortes.
 
Jeunes : En 2011 et 2014, ils n’ont pas beaucoup voté, jugeant l’offre pour le moins inadéquate, démobilisés aussi par les rêves perdus de la révolution et la dureté des conditions économiques. Aujourd’hui, une génération nouvelle, qui a grandi avec la révolution et a atteint l’âge de la majorité (18 ans), va pouvoir s’exprimer. Ce contingent de près de 900 000 récents citoyens constitue 60 % des nouveaux électeurs inscrits. Personne ne sait réellement ce qu’ils veulent. S’ils vont faire entendre leurs voix. Ni comment ils vont voter.
 
L comme… Libye : L’insoluble conflit en Libye déstabilise la Tunisie. Le pays est son premier partenaire régional en matière d’exportations, un grand marché qui a disparu corps et biens, affaiblissant un peu plus son économie. Mais c’est surtout un bourbier sécuritaire à ses frontières, sans perspectives immédiates de fin de guerre. En mars 2016, l’attaque de Ben Guerdane, au sud, par des Tunisiens entraînés en Libye et se revendiquant de l’État islamique a souligné à quel point le pays était fragile. Depuis, on redouble de vigilance. En juillet, pourtant, un avion de chasse de l’Armée nationale libyenne du maréchal Haftar s’est posé sur une route près de Médenine, au sud.
 
M comme… Médias : C’est le grand acquis de la révolution : la liberté d’expression. Malgré la chute des revenus publicitaires, certains titres de la presse écrite émergent, comme Le Maghreb. Même chose dans le numérique, où le pire côtoie le meilleur (comme Nawaat ou le HuffPost Maghreb). Libres de tout dire, les médias sont l’une des sphères les plus influentes de la scène politique. La télévision est devenue le média roi avec ses débats, ses excès, ses présentateurs vedettes, la pression de l’audimat. D’autant que la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle peine à les encadrer. Un quatrième pouvoir qui est suivi de près et craint par les politiques, qui n’ont pas le droit, selon la loi sur les partis, d’en être actionnaires ou dirigeants.
 
Migrants : Les contrôles imposés par les accords internationaux ont bridé les velléités de départ des jeunes Tunisiens. Mais les migrants subsahariens sont les nouveaux « harragas » : ils brûlent leurs papiers pour franchir la Méditerranée, d’autant plus déterminés que toute tentative de retour chez eux semble compromise. Leur voyage vers l’Europe au départ de la Libye tourne souvent à la tragédie : ils s’échouent sur les côtes toutes proches du Sud tunisien, et les naufrages s’enchaînent. Le phénomène est tel que la mer restitue régulièrement des corps inconnus, que la Tunisie ne sait pas comment enterrer.
 
N comme… Nabil Karoui : L’ancien patron de Nessma TV, 56 ans, a bouleversé la donne en s’installant en tête des sondages. Populaire grâce aux actions caritatives de l’association Khalil Tounes et à son image proche du peuple, il dispose par ailleurs de la toute-puissance de son média et d’un véritable sens de la communication. Une promesse qui séduit les plus démunis et une classe moyenne qui perd de son pouvoir d’achat, population soucieuse de changement, voire de dégagisme. En tous les cas, Nabil Karoui, menacé par un certain nombre de procédures judiciaires, ne masque pas son ambition. Son parti politique, Qalb Tounes, a déposé des listes dans les 33 circonscriptions législatives du pays, et lui-même se présente au scrutin présidentiel du 15 septembre prochain. Porté par la vague, NK va devoir être plus précis sur son programme et ses éventuelles alliances.
 
Nidaa Tounes : Le parti fondé par Béji Caïd Essebsi en 2012 s’est réduit à peau de chagrin. Vainqueur aux élections législatives de 2014, porté au pouvoir grâce à leur position antiislamistes,
Nidaa Tounes n’aura pas survécu à l’alliance gouvernementale avec Ennahdha. La formation qui ratissait large sur le plan idéologique, de la gauche ouvrière à la droite entrepreneuriale libérale, aura perdu son seul repère fondateur. Les querelles d’appareil et de leadership cristallisées autour de Hafedh Caïd Essebsi, fils du président, auront achevé l’édifice. RIP…
 
O comme… Obsèques : Les honneurs rendus à Béji Caïd Essebsi, premier chef d’État tunisien décédé en cours d’exercice, ont été un moment fort et solennel. L’apparat déployé, la symbolique imposée par le protocole, la couverture en direct de l’événement, la présence de dirigeants de la communauté internationale, ont marqué les esprits. Une prise de conscience doublée d’une profonde émotion populaire. Une foule immense, où les femmes étaient nombreuses, a accompagné le cortège et disait son attachement à BCE, personnalité transfigurée par la mort. Finalement, ce dernier voyage aura surtout été un moment rare d’union nationale et d’attachement aux principes de la République.
 
P comme… Phosphate : La production de cette ressource essentielle pour le pays est en forte baisse, quand elle n’est pas totalement bloquée, depuis 2011. La Compagnie des phosphates de Gafsa concentre tous les maux du pays : cette entreprise publique, avec un personnel pléthorique et une activité syndicale forte, est gangrenée par la mauvaise gestion, voire la corruption, qui sévit notamment dans le transport de cette ressource. Le bassin minier reste également le coeur du monde ouvrier et l’épicentre des révoltes.
 
Président par intérim : Le président de l’Assemblée, Mohamed Ennaceur, 85 ans, a pris l’intérim de Béji Caïd Essebsi. En charge d’assurer la continuité de l’État, il ne pourra pas amender la Constitution, ni dissoudre l’Assemblée ou appeler à un référendum. Mais en prenant la relève, il devra porter le pays à une élection présidentielle « au plus tard dans les 90 jours », scrutin dorénavant prévu le 15 septembre. En tant que président du conseil national de sécurité, il pourra prolonger l’état d’urgence en cours depuis 2015. L’intérimaire semble prêt à imposer son autorité, et les Tunisiens ont adopté ce personnage rassurant et en quelque sorte providentiel.
 
Providentiel (homme) : « Il y a les hommes d’État et les hommes politiques », distinguait Béji Caïd Essebsi. De fait, la Tunisie est en quête de leaders capables de conduire le pays. La courte expérience d’une nouvelle classe politique apparue en 2011 ne lui permet pas de s’imposer, et la population est encore dans l’idée d’un raïs, un homme avec assez de charisme et de courage ou de poigne pour s’opposer aux dérives et maintenir la stabilité de la nation. Une espèce à inventer, une personnalité qui serait issue de la jeune génération politique, mais qui saurait se défaire de ses origines partisanes pour conduire l’État. Dernier des candidats à ce statut en date, le ministre de la Défense nationale, Abdelkrim Zbidi, ancien médecin représentatif de la qualité de cette haute fonction publique tunisienne.
 
R comme… Réseaux sociaux : Ils sont perçus comme la première source d’information, anticipent les faits, relayent les fake news et deviennent (trop) influents. Ils donnent l’illusion à des profanes de la scène politique d’être de fins analystes. De très nombreux contenus sont instrumentalisés par les partis et la plupart des personnalités politiques communiquent à travers leurs pages personnelles. Un trop-plein généralisé, plus ou moins bien intentionné…
 
Restauration : L’ancien système n’a pas disparu. Il a essaimé et donné de nouvelles pousses. Abir Moussi, formée au sein du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti-État de Ben Ali, en est le pur produit. En troisième position dans les intentions de vote à la présidentielle, elle reprend à son actif toutes les valeurs de l’ancien régime, désigne les islamistes comme ennemis et rassure une partie de l’électorat « nostalgique » en quête de figures fortes.
 
S comme… Sondages : Ils ont nourri la crise politique en mettant en évidence les nouvelles tendances exprimées par les Tunisiens. Muselés par la loi électorale qui interdit leur publication dans les huit semaines précédant le scrutin, ils restent incontournables pour les candidats en campagne qui commandent régulièrement des sondages pour vérifier leur cote et celle de leurs adversaires. Attendons les fuites multiples et diverses, en particulier sur les réseaux sociaux… 
 
Spiritueux : Le conservatisme tunisien n’empêche pas un quart de la population (selon les sondages…) de consommer de l’alcool, avec une nette préférence pour la bière locale, la célèbre
Celtia, identifiable par sa cannette rouge et blanche ou sa bouteille verte. Distribuée depuis 1951 par la Société de fabrication des boissons de Tunisie (qui a écoulé 184,4 millions de litres de bière en 2018), Celtia est toujours brassée sur son site historique de Bab Saadoun, à Tunis.
 
T comme… Tahya Tounes : La formation, dirigée par le chef du gouvernement, Youssef Chahed, peine à faire la différence. Lent au démarrage, le parti tente de mettre les bouchées doubles, sans toutefois annoncer son programme, ses intentions et ses éventuelles alliances. Les divisions internes sont nombreuses et font les choux gras de la presse. Tahya Tounes joue son va-tout sur les premiers scrutins auxquels il se confronte. Tout comme Youssef Chahed lui-même, devenu candidat à l’élection présidentielle, qui mesure la rudesse d’un axiome politique bien connu : la primature (et ses problèmes répétitifs, multiples et quotidiens) use absolument.
 
Terrorisme : Mis sous contrôle par Ben Ali, le terrorisme s’invite de nouveau sur la scène tunisienne depuis 2011 à la faveur de la révolution et de l’embrasement de la Libye et de la Syrie. Selon l’ONU, entre 2012 et 2014, plus de 9 000 Tunisiens ont rejoint les rangs de la nébuleuse internationale jihadiste, dont ceux de l’État islamique. Les katibas, qui ciblaient uniquement les représentants de l’ordre considérés comme des mécréants, ont déplacé leur offensive dans la sphère publique avec les attaques du musée du Bardo et d’El Kantaoui en 2015, puis la tentative d’annexion par Daech de la ville de Ben Guerdane, en mars 2016. Un sursaut sécuritaire a mis fin à ces menées spectaculaires, bien que des loups solitaires aient tenté en 2018 et 2019 de viser la police, sans grand succès.
 
Touristes : La Tunisie devrait atteindre le record de 9 millions de visiteurs en 2019. 

Un début d’embellie après la défection des touristes due aux attaques terroristes de 2015. Le pays compte sur une clientèle algérienne fidélisée, mais aussi sur le retour des Européens et l’arrivée de nouveaux clients asiatiques. Le secteur du tourisme tente de profiter de cette relance pour opérer une montée en gamme et en finir avec les prix bradés. En tous les cas, cet été, les visiteurs pourront profiter des vertus du farniente à la tunisienne, tout en suivant de près des campagnes électorales présidentielle et législative de haute intensité.
 
U comme… UGTT : La puissante Union générale tunisienne du travail a pris du recul, mais n’en demeure pas moins un acteur de poids de la scène politique. Une force non négligeable – légitimée par son rôle dans la lutte pour l’indépendance – que beaucoup de partis courtisent, mais qui ne se laisse pas séduire facilement. Après avoir été incontournable dans la conduite de la révolution, elle a imposé l’initiative du dialogue national, qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2015, et continue de jouer son rôle pour préserver les droits des travailleurs. Et imposer un agenda social, que certains jugent irréaliste.
 
V comme… VAR : Depuis la polémique de la finale retour de la Ligue des champions de la CAF, opposant l’Espérance de Tunis au Wydad Casablanca, les Tunisiens appliquent désormais le terme « VAR » (assistance vidéo à l’arbitrage) au monde politique et relèvent ainsi les hors-jeu et les points marqués par l’un ou l’autre des partis.
 
X comme… Route X : La voie rapide qui relie la périphérie ouest de Tunis à l’aéroport de Tunis-Carthage est l’un des axes routiers les plus passants et les plus encombrés de la capitale aux heures de pointe. Sur cette ligne de démarcation entre le centre-ville et les nouveaux quartiers résidentiels, on y voit surtout l’imprudence du conducteur tunisien, pour qui les règles du Code de la route semblent être optionnelles.
 
Z comme… Zine El Abidine Ben Ali : L’ancien président, 82 ans, en exil depuis 2011 à Djeddah (Arabie saoudite), où il est l’hôte des Saoud, ne se prononce pas sur l’actualité tunisienne et n’apparaît qu’à travers de rares photos ayant « fuité » sur les réseaux sociaux. Vieilli mais souriant, il semble mener une vie tranquille, d’autant que les gardiens des lieux saints ont refusé, conformément à leur tradition, la demande d’extradition émise par la Tunisie. Il a ainsi échappé aux lourdes peines pour corruption et atteintes aux droits de l’homme, prononcées par la justice, mais a néanmoins présenté ses condoléances au peuple lors de la disparition de Béji Caïd Essebsi.
 

 

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